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Religiosité d’Internet ou l’imaginaire connecté
Nicolas Oliveri
Si Internet propose un nouveau mode communicationnel, il est intéressant de focaliser notre regard sur ce que fut le projet global d’une interconnexion partagée, intention initiale souhaitée par les instigateurs du réseau des réseaux, lors de sa conception à la fin des années 60. Car Internet renferme effectivement cet ultime dessein technique de parvenir « à faire discuter » en même temps l’intégralité des machines informatiques de la planète. Christian Huitéma, un des premiers acteurs français du web nous confirme ainsi que « derrière l’Internet il y a un projet à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus grandiose, connecter tous les ordinateurs du monde et par conséquent tous les utilisateurs. Toutes les techniques que nous avons développées découlent de ce seul objectif, et la croissance soutenue du réseau montre que nous sommes en train de l’atteindre [...] »[1].
Introduction
Naturellement sensible aux innovations technologiques, à la rapidité de diffusion des savoirs et à aux moyens de parvenir à une communication opérationnelle à distance, Internet est apparu aux usagers du web, comme « l’objet pratique » par excellence, répondant à toutes leurs exigences d’êtres virtuels. Il est vrai que jamais un dispositif technique n’avait autant rassemblé de fonctionnalités communicationnelles simultanément. Si les ordinateurs personnels et autres consoles de jeu permettent effectivement de s’accomplir en tant que joueur émérite dans le cyberespace par exemple, Internet a pour sa part permis de recomposer une sociabilité annexe, s’affranchissant du caractère uniquement ludique de la question de la virtualité. Devant l’ébullition permanente des mondes numériques, il n’est pas exclu de voir apparaître de nouvelles sous-cultures encore aujourd’hui indéterminées, car peu structurées. La connexion généralisée souhaitée par les concepteurs d’Internet est aujourd’hui atteinte. Pourtant, nous soulignons volontiers le manque d’anticipation de ces pionniers de l’informatique en termes d’enjeux et de bouleversements sociaux, ou d’ordre religieux puisque tel est notre présent propos. La technique transforme le terrain social, qui active à son tour notre orientation vers une déification du réseau. Le projet d’une intelligence collective passe obligatoirement par une déterritorialisation physique de la culture au sens large, au profit d’une réinterprétation virtuelle de l’intelligence. En effet, si l’on considère le dégroupage de l’information, des savoirs et des connaissances humaines, alors on peut présager d’une poussée notable de l’intelligence à travers la constitution de groupes humains religieusement virtualisés.
I. Imaginaire du réseau
Les grands projets technophiles de la connexion généralisée constitutifs de l’intelligence collective, seraient néanmoins caducs sans un imaginaire de la technique, un imaginaire du réseau, et par extension, un imaginaire de l’Internet. Le monde « interconnecté » relève donc d’un imaginaire de la technique directement responsable des représentations sociales qui en découlent. Bien avant les utilisateurs eux-mêmes, ce sont les concepteurs du réseau qui ont puisé dans leur propre imaginaire pour alimenter cette nouvelle façon de communiquer à distance. Ainsi, de nombreux mythes, utopies ou idéologies techniciennes ont jalonné le parcours du développement de l’Internet depuis ses fondements. L’imaginaire du réseau s’articule autour d’une idéologie de la technique dont les prémices émergent au début des années 70. A cette époque, surgit pour la première fois la désignation « d’autoroutes électroniques », qui deviendront plus d’une décennie après les « autoroutes de l’information ». L’idéologie de la planète connectée devient en quelques années l’essence même de la sphère communicationnelle. Durant cette période de gestation, l’Internet « grand public » n’est encore qu’un mirage technologique, mais l’imaginaire se gonfle peu à eu de cette idéologie d’un monde numériquement relié. Les informaticiens réfléchissent donc tout naturellement à un outil qui se situerait au carrefour des produits audiovisuels déjà existants et de l’informatique, alors en pleine ascension technologique. Internet doit être également appréhendé tout d’abord pour ce qu’il fut à l’origine, c’est-à-dire un formidable outil de transmission du savoir pour la communauté scientifique, dans le but avoué d’un accès au savoir illimité pour tous les « connectés » de la planète. Il est vrai que les premières pistes d’exploitation des autoroutes de l’information furent une application scolaire et universitaire du futur réseau. Notons également que le développement du réseau Internet est le fruit de la convergence entre un désir technologique et politique parfaitement calibrée et assumée par la culture nord-américaine, véritablement désireuse de mener à terme un tel projet de diffusion et de partage des contenus informationnels. Le sociologue Patrice Flichy précise : « On voit ainsi apparaître une doctrine qu’on pourrait appeler libérale - dans le double sens politique et économique du terme - des autoroutes de l’information. Celles-ci permettent de développer la parole publique donc, en définitive, d’accroître la démocratie. Elles ouvrent de nouvelles possibilités économiques : accroissement des performances, associations de compétences... »[2]. Tous les acteurs socioéconomiques américains du début des années 90, se prévalent ainsi d’énoncer une utopie technicienne prônant la nouvelle communication, dans une glorification exacerbée de la philosophie des réseaux. Mais revenons sur les aspirations communautaires formulées par le monde scientifique et universitaire. Cet aspect remarquable de l’imaginaire de l’Internet constitue un ensemble de représentations particulièrement intéressantes. « Durant ces vingt premières années d’existence (1969-1989), cette nouvelle technologie [Internet] s’est développé au sein de milieu très spécifiques : les chercheurs informaticiens puis toute la communauté académique, d’une part, certains milieux contre-culturels ou communautaires, d’autre part »[3], nous rappelle Flichy. Il est important de comprendre combien les représentations liées à la croissance de l’Internet sont dégagées dans un premier temps de considérations commerciales. Il s’agit avant tout pour les informaticiens, de parvenir à concevoir et rendre opérationnel le réseau, et non pas de le vendre à des usagers qui de toute manière n’existe pas encore. Si bien que « dans un tel mode d’innovation, les représentations de la technique sont relativement homogènes, elles sont celles de mondes sociaux spécifiques. Par ailleurs on ne rencontre pas la tension habituelle entre l’imaginaire des concepteurs et celui des utilisateurs, puisqu’il y a identité entre ces deux groupes »[4]. Cet imaginaire là est donc orienté vers les concepteurs informatiques de l’architecture du réseau Internet, qui agissent dans un même sens, celui d’une possibilité technique d’échanger à distance les informations dont ils disposent, afin de parvenir à une augmentation générale du niveau de connaissances des utilisateurs, aussi éloignés soient-ils géographiquement. L’imaginaire de la technique réseautique est également caractérisé par un rapprochement de l’homme et de la machine, dans une fusion complémentaire et symbiotique. Cette thématique alimente d’ailleurs la philosophie de la technique, à travers un mythe très ancien comme celui du Golem. Cette conception fait de l’ordinateur le moyen incontournable pour asseoir un accroissement significatif de l’intelligence humaine. L’intellect serait donc tributaire de la vitesse de calcul des machines, dont la puissance enfin maîtrisée, produirait un accroissement évolutif des potentialités humaines. En assistant « mécaniquement » la pensée, l’ordinateur galvaniserait ainsi l’intelligence de son usager tout en libérant son esprit pour effectuer d’autres tâches et résoudre d’autres problèmes. Une fois la conscience humaine élevée à son paroxysme par l’outil informatique, il s’agit de mettre en commun ces expériences individuelles, afin d’en exploiter en totalité toues les fonctionnalités. Cette deuxième grande étape de l’histoire de l’informatique réseautique est l’entame de l’usage normalisé d’Internet que nous connaissons aujourd’hui, à savoir l’échange en temps réel d’informations et de contenus de nature graphique, visuelle, sonores ou ludique. Ajoutons à cela l’outil de messagerie, qui fut pourtant ignoré des protocoles préliminaires de communication à distance, pour remporter aujourd’hui le phénoménal succès que l’on sait. La communauté scientifique n’y voyait pas là un intérêt particulièrement flagrant. Le grand public quant à lui, y trouvera néanmoins son compte, bouleversant à jamais les codes de la communication interpersonnelle, et ce, jusque dans sa dimension intime. L’imaginaire adopte désormais un visage radicalement métamorphosé. En effet, du projet initial de « relier toutes les machines entre elles afin qu’elles puissent communiquer », le discours utopiste se déplace vers une démarche du réseau consistant à « relier tous les hommes entre eux ». La machine n’est donc plus au centre de l’imaginaire technique collectif, se retrouvant progressivement supplantée par l’homme qui l’utilise dorénavant comme l’instrument de sa connexion à distance avec ses semblables. Voilà comment le concept de messagerie en ligne peut être perçu comme véritablement révolutionnaire dans la pensée réseautique, qui fixait jusqu’à présent la machine au centre de ses considérations philosophiques et éthiques. Néanmoins, cette explosion de la communication informelle en réseau n’est encore seulement effective que pour les membres de la communauté scientifique qui en jouissent. Les profonds bouleversements sociaux à venir sont pourtant déjà décelables au niveau de la communication interpersonnelle mais également concernant l’aspect ludique de l’Internet, où les premières formes d’application informatiques des jeux de rôles traditionnels voient le jour et dont les MMOG des années 2000 sont le parfait prolongement. Devant son succès toujours plus retentissant, l’architecture informatique devenue obsolète de l’Arpanet se transforma au début des années 80, pour devenir le réseau Internet, tel que le grand public le pratique depuis le début des années 90. Flichy précise « qu’Internet n’est pas un nouveau réseau informatique, mais est simplement un protocole de transmission de données que différents réseaux peuvent adopter »[5]. Internet n’est donc pas une invention en soi, mais bien plus une innovation technique d’un système réseautique préexistant. Derrière le projet de relier les machines entre elles, puis les hommes, les pionniers du réseau ont imaginé un savoir « en suspens », dont l’accessibilité serait le droit de chacun, proche d’une vision de la noosphère élaborée par Teilhard de Chardin ou des arbres de la connaissance énoncée par le philosophe Pierre Lévy. Mais l’analyse de l’imaginaire d’Internet que nous souhaitons développer ici, s’arrête nécessairement sur l’usage du particulier en termes de pratiques informatiques. En effet, cet imaginaire de l’utilisateur se construit à travers une idée forte, celle de la communauté, au sens anthropologique du terme. La concentration autour de la notion de communauté nous semble tout à fait pertinente. Tous les usagers récurrents, voire abusifs du cyberespace partagent une idéologie de la communauté, où l’imaginaire prend un essor considérable. Notons dans cette approche, le caractère parfaitement déviant lui aussi, des premiers « bidouilleurs » de l’informatique, qui pratiquaient leurs activités en dehors d’un cadre structuré universitaire ou scientifique. Historiquement, Internet est constitutif de communautés déviantes, qui accréditaient déjà aux origines du réseau, un usage et des comportements en dehors des normes, donnant ainsi naissance à une culture spécifique, celle dont les hackers actuels sont les dignes descendants. Selon Flichy, « on peut distinguer trois traits pour caractériser le lien social des cybercommunautés : la proximité géographique, l’appartenance institutionnelle, le degré d’interconnaissance »[6]. La proximité géographique fait directement référence à la culture nord-américaine où le réseau téléphonique n’est pas payant en local, d’où l’idée d’un rapprochement géographique des membres d’une communauté quelque soit sa nature. D’un point de vue scientifique, sa vocation serait d’ailleurs plus de l’ordre de l’ouverture et de la globalisation que de l’affirmation d’un communautarisme réducteur, bien qu’il se s’agisse pas là d’une généralité. Beaucoup de communautés électroniques actuelles continuent d’agir en local, sans aucune perspective orientée vers une hypothétique « délocalisation » numérique du partage. Il est également capital de préciser que l’externalisation des communautés électroniques est fortement réprimée par l’obligation d’une coexistence de membres partageant au préalable une culture commune. Concrètement, la communication à distance s’opère par l’écrit, qui implicitement, doit être le même pour l’ensemble des communicants qui y participent. L’utilisation d’une langue commune se révèle donc être une condition préalable à l’instauration de normes homogènes pour la communauté électronique, renforçant l’idée d’une localité marquée. Plus un individu présente de commodités culturelles avec un autre sujet, et plus leur communication sera efficace, devant les similitudes de leur culture commune. Ainsi, malgré le discours utopiste du « village planétaire » développé par Mac Luhan[7], il n’en demeure pas moins qu’une culture électronique fonctionne toujours plus efficacement entre deux « connectés » appartenant à la même culture réelle d’origine. Une fois intégré à une communauté spécifique, un membre peut dès lors se considérer comme institutionnellement reconnu par la société toute entière, puisqu’il est désormais identifiable à telle ou telle communauté. Ce que Flichy nomme « degré d’interconnaissance » est une variable bien plus instable et fluctuante, qui caractérise la capacité de chacun des membres d’un réseau virtuel à apporter « quelque chose » au reste de la communauté. Dans un pareil cas, les membres d’une communauté électronique s’extraient d’un strict cadre numérique et se rencontrent physiquement pour agir collectivement dans le sens de leurs convictions. L’imaginaire d’Internet prend une nouvelle tournure au début des années 80, donnant ainsi naissance à une nouvelle mouture du projet utopiste du monde interconnecté. « Ce projet a été initié par trois mouvements sociaux apparus indépendamment les uns des autres. Le premier est celui d’amateurs qui entendaient créer un dispositif analogue à celui que les universitaires avaient mis en place. Le second est issu de la contre-culture californienne [...]. Le mouvement du développement communautaire constitue le troisième mouvement »[8]. La poursuite du projet réseautique inclut dans ses priorités le désir revendiqué de transcender les mentalités humaines, tout en participant à une progression minutieuse de l’intelligence collective des internautes, dans un esprit relativement vindicatif et plutôt militant. Une distinction commence donc à s’opérait d’une part entre la communauté scientifique, forcément informaticienne et revendiquant le caractère professionnalisant de leur démarche, et d’autre part, un courant amateur mais intéressé, qui se développe au même rythme que la micro-informatique chez le particulier, ce dernier étant dénué dans la plupart des cas d’une culture informatique solide. Au fur et à mesure que le réseau de développe, les usages, et donc les comportements vis-à-vis de la machine, sont totalement bouleversés. D’un travail uniquement centré autour de la programmation, l’ordinateur, devenu en outre « personnel », revêt dès à présent l’aspect d’une utilisation nettement plus axée sur le traitement de tâches purement utilitaires, tel que le maniement de l’information, des chiffres ou de l’alphabet pour le dire prosaïquement. Le rapprochement communautaire s’effectue non plus par un besoin exclusif de retrouver des individus de compétences équivalentes comme ce fut le cas des pionniers du réseau, capables d’échanger intellectuellement à partir d’une pratique exclusive de l’informatique, mais d’une volonté manifeste bien plus vivace des nouveaux usagers du cyberespace, de communiquer virtuellement et à distance avec leurs semblables. L’imaginaire d’Internet se répand peu à peu dans toutes les classes sociales. Les représentations sociales liées au développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication s’émancipent et participent au travail collectif de la pensée technicienne, pour incorporer aujourd’hui une dimension de vulgarisation. Construit autour de l’argumentation des artisans du réseau, les discours d’accompagnement inhérents à l’émergence d’Internet vont néanmoins véhiculer une image foncièrement technophile de ce nouveau dispositif médiatique. Le courant technophobe viendra cependant tempérer l’optimisme ambiant, dans un rééquilibrage bienvenu de la pensée réseautique. Patrice Flichy s’interroge à nouveau sur cette problématique essentielle de l’imaginaire d’Internet en avançant que le « cyber-imaginaire [...] n’est pas lié à un projet spécifique, il n’est pas destiné à un public particulier. Il s’agit d’une construction imaginaire complète qui comprend tous les aspects de cette nouvelle société numérique : la vie individuelle, les rapports de l’esprit et du corps, la gestion de la société au niveau micro et macrosocial, la production et la répartition des richesses. Bien que toutes les composantes de ce cyber-imaginaire n’aient jamais été réunies dans un discours unifié, si on se livrait à ce travail de synthèse on pourrait construire un récit analogue aux grandes utopies des XVIIe et XVIIIe siècles qui décrirait le fonctionnement d’un autre monde »[9]. Nous comprenons par là, la parfaite instabilité des mondes virtuels que nous tentons d’observer vainement. En perpétuel mouvement, le cyberespace n’offre que partiellement et pour un temps limité, l’opportunité de théoriser fidèlement les bouleversements socioculturels auxquels nous prétendons nous affronter. Devant cet élan privé de restriction, il devient ardu de se risquer à une analyse fiable et objectif d’Internet et de son imaginaire, tant il évolue à un rythme trop rapide. Cependant, nous pouvons d’ores et déjà tenter d’énoncer quelques ouvertures comme certains observateurs ou pionnier des univers réseautiques proposent encore aujourd’hui de le faire. C’est le cas notamment du projectiviste américain Howard Rheingold dont la pensée autour des communautés virtuelles et plus récemment des « foules intelligentes »[10] est une indiscutable référence en la matière. Mais l’utopie de la connexion généralisée peut parfois basculer dans une dimension qui s’échelonne au delà d’un simple projet utopiste, pour accéder au rang d’une véritable idéologie, à rapprocher d’un sens véritablement religieux de la question de la technique. Nous proposons donc de nous intéresser sur ce que nous pourrions qualifier d’un dogme des nouvelles technologies, et qui participe depuis ses origines, à l’élaboration complexe et diffuse de l’utopie technicienne communautaire. Une telle approche permettra d’attester du caractère quasi-religieux développé par certains usagers des nouvelles technologies, véritables « ouailles » de la doctrine technicienne. Nous nous proposons donc d’aborder les enjeux sociaux d’Internet sous l’angle d’une nouvelle religiosité possible.
II. Religiosité d’Internet
Les nouvelles technologies peuvent sans aucune ambiguïté accéder au rang de culte, au sens religieux du terme. L’otaku[11] japonais qui déifie sa console de jeu, le hardecore gamer qui idolâtre son avatar virtuel ou le cyberdépendant qui élève son ordinateur au rang de divinité du foyer, répondent à ce signalement. Il est donc parfaitement concevable de formuler une approche théologique de la communication. Philippe Breton, qui s’est intéressé de près à cette vision monastique du réseau, affirme que le média « Internet est la véritable Église de ceux qui vénèrent l’information. Les réseaux, les ordinateurs, toutes les machines à communiquer deviennent autant de lieux privilégiés, quasi exclusifs, où se pratique ce nouveau culte. Ils rendent caduques les formes « anciennes », « archaïques » de communication, de médiation, de savoir, de loisir et, d’une façon générale, de contact avec les autres »[12]. L’angle d’attaque choisit des nouvelles technologies, celui de la religiosité en l’occurrence, nous apparaît comme particulièrement attractif. En effet, l’aspect dogmatique de la communication implique nécessairement une dimension excessive et de surabondance informationnelle. L’excès semble devoir également caractériser l’usage fait du cyberespace par les cyberdépendants de tous bords, et de l’ensemble des personnes dont l’addiction principale se situe autour de la virtualité. N’y a-t-il pas là de réelles raisons de s’inquiéter d’un discours hissant la culture numérique à un statut de nouvelle divinité ? Nous optons pour une vision emprunte de recul et de discernement de la question d’Internet en tant que nouvelle religion technique. Déification et diabolisation des nouvelles technologies ne génèrent principalement que subjectivité et prosélytisme assurément tronqués, dont nous tâcherons de nous défaire avec force. Il convient de délier les nœuds historiques et sociaux, permettant de remonter en amont du passage d’une technique médiatique formulée par le réseau à une forme religieuse de l’hypermodernité. Pour cela, il est primordial de comprendre combien le réseau Internet repose sur toute une série de croyances, dont l’information serait le noyau dur selon Breton. Le sociologue confirme la dimension religieuse accordée au réseau en affirmant que « nous sommes bien dans le domaine de la croyance. L’information est à la fois ce que l’on met en œuvre concrètement quand on communique et le but ultime à atteindre »[13]. Par ailleurs, l’utopie de la communication consistant à faire de la société numérique la normalité de demain, où l’effacement des corps permettrait un renforcement du lien social, n’est un projet qui fonctionne effectivement lorsqu’on lui adjoint la notion de transparence. Développée par Breton, la transparence est la condition de la constitution du statut de nouvelle religiosité des technologies informatiques et du réseau. Cette transparence devient l’incarnation de l’objectif final que les cybervivants[14] doivent parvenir à atteindre, s’ils désirent occuper une place centrale au sein de ce nouveau culte. La transparence est vécue par les « connectés » comme un idéal, une sorte de tunnel lumineux leur donnant accès à une terre sainte numérique, où ils vivront enfin dégagés des contraintes matérielles et corporelles, pour se concentrer uniquement sur des valeurs virtuelles et spirituelles. A ce titre, Breton précise que le technophile « comme beaucoup d’autres dans ce milieu [celui des observateurs optimistes des mondes numériques], multiplie les métaphores qui se rattachent toutes à cet idéal : « lumière », la « clarté », l’« ouverture »[15]. De manière générale, le courant technophile argumente autour de thématiques faisant directement référence à une sémantique religieuse et biblique. La filiation entre nouvelles technologies et religion est une composante véritablement incontournable et figée dans ses valeurs les plus anciennes. L’expérience ultime du virtuel semble également s’inscrire dans une période faste, celle des années 60 et 70, où l’absorption de drogues en tous genres n’était pas encore perçue comme le malaise paroxysmique de nos sociétés actuelles. Ainsi, les effets hallucinogènes, les visions oniriques et chimériques où le sentiment du détachement du corps au profit de la libération de l’âme, sont à situer autour de cet imaginaire religieux des nouvelles technologies. N’évoque t-on pas parfois les drogués du virtuel ? La réunion des produits stupéfiants et de la virtualité est sans équivoque. Notons également au passage que le psychiatre Marc Valleur, à la tête d’un département de désintoxication aux jeux vidéos, n’a fait que déplacer ses méthodes de traitement des drogués dits « traditionnels » aux dépendants et autres « accros » des réseau virtuels. D’ailleurs le vocabulaire et les traitements utilisés, correspondent aussi bien à l’une qu’à l’autre de ces familles de patients, témoignant ainsi d’un indiscutable rapprochement entre substances psychotropes et pratiques abusives de l’informatique. Il convient donc de s’interroger sur les modalités socioculturelles qui ont participé à l’instauration marquée d’une religiosité des nouvelles technologies. Plusieurs facteurs sont à prendre en considération. Tout d’abord, la culture technologique repose sur une idéologie favorable à toute forme d’innovation. Les sociétés modernes ont tendance à toujours accorder un accueil plutôt favorable lors de l’apparition d’une nouvelle technologie, devant le confort, la sécurité ou la commodité qu’elle peut bien représenter. L’innovation est d’abord perçue comme la possibilité d’un « mieux être », justifiant ainsi de la part des individus une réception généralement optimiste. Internet n’échappe pas à cette règle tacite, faisant figure d’une véritable révolution technologique. En outre, de part ses fonctionnalités communicationnelles, Internet permet une large diffusion de son propre culte. Outil de médiation par excellence, le web a contribué par lui-même à la valorisation de son dogme. Mais la dimension religieuse de l’Internet n’est aucunement une tendance ayant émergé en même temps que ce nouvel outil. Les fondements de la religiosité du réseau trouvent leurs racines dans un ensemble de facteurs sociaux, historiques ou politiques plutôt anciens, qui ont en quelque sorte préparés des décennies durant, l’avènement d’Internet en tant que nouveau culte actuel de l’information. L’accroissement des adeptes du web s’explique par ailleurs par la boulimie des crises morales qui agitent et bouleversent dans le réel toutes les assises sociales, politiques et culturelles de nos sociétés. Devant l’entropie environnante de nos valeurs, l’adhésion radicale à une forme de transparence virtuelle proposée par Internet, peut s’avèrerait comme tout à fait séductrice et fédératrice pour de nombreux déçus de la postmodernité. Sans même évoquer l’image catastrophique des cultes religieux actuels, et dont le réseau des réseaux serait la plus parfaite des réponses, devant son effacement corporelle et son absence totale de violence, du moins physique. Dans cette optique, la religiosité d’Internet s’explique par son caractère alternatif aux religions actuelles, jugées dans de nombreux cas par les acteurs du réseau comme archaïques et désuètes, voire barbares. Pourtant, il est intéressant de dégager la corrélation entre les formes religieuses traditionnelles et le nouveau culte voué à Internet. Leurs relations sont plus qu’étroites et leurs influences réciproques nombreuses. Philippe Breton s’interroge à ce sujet : « Comment ne pas s’interroger sur le nombre de liens qui se sont établis entre les fondamentalistes d’Internet et certains milieux bouddhistes, ou les différents courants « New Age » ? Comment ne pas trouver des liens, dans le rapport au corps [...] avec des influences puritaines, voire hygiénistes, plus anciennes ? Comment ne pas voir qu’une vision du monde manichéiste ou proche du gnosticisme nourrit cet idéal d’une société où la lumière vient chasser le mal ? Comment ne pas voir aussi, l’influence et l’emprunte d’une pensée du monde que Teilhard de Chardin a si bien mise en système ? »[16]. Aujourd’hui encore, de nombreux penseurs du réseau vouent un culte autant marqué pour la cyberculture que pour d’autres formes de croyances très anciennes, de type zen, bouddhique ou new age. Dans son analyse, Philippe Breton précise une caractéristique particulièrement remarquable du culte de l’Internet. Nous ne parvenons pas en effet à accorder aux nouvelles technologies un aspect monothéiste ou polythéiste. La religiosité du réseau ne repose en rien sur une figure déifiée. Ainsi, il n’existerait pas un Dieu de l’Internet ou quelques divinités annexes s’en rapprochant, ni même un livre sacré préfigurant la marche à suivre spirituelle des internautes, ceci n’excluant pas pour autant le notion de Mal, dont Wiener se fera le rapporteur privilégié à plusieurs reprises[17]. La pensée du jésuite Pierre Teilhard de Chardin demeure néanmoins la plus emblématique pour tous philosophes des mondes numériques, tant elle s’est efforcée de signifier les liens plus qu’étroits présents entre science et religion. Notre réflexion s’engage également sur une autre voie, celle d’un immense courant contre-culturel, qui traverse l’intégralité de années 60. Breton remarque combien « il est difficile de ne pas trouver des points de connexion entre le nouveau culte [celui d’Internet] et le vaste mouvement contre-culturel qui devient un phénomène de masse dans les années soixante aux États-Unis, et, sous diverses formes, dans différentes pays occidentaux »[18]. Ces mouvements culturels d’ampleur conséquente sont à l’origine d’importantes vagues sociales de contestation, caractérisées en France par les événements de Mai 68. Aujourd’hui, ils incarnentlapaternitéde mouvements encore plus radicalisés à l’égard de la mondialisation, composés d’alter-mondialistes convaincus et hyperactifs. Aux États-Unis, la contre-culture s’est avant tout manifestée par le développement d’un élan artistique et musical dont le point d’orgue fut le mouvement hippie à partir de 1960, et dont plusieurs artisans symboliques de la création du web étaient des membres reconnus. La contre-culture est significative tant elle exprime une volonté de vivre dans un monde parallèle, de s’établir en dehors des normes souhaitées par la société bien pensante. Un peu à la manière des déviants actuels du cyberespace, qui ont choisi un mode de vie alternatif, comme une réponse à leur culture réelle d’origine. Il existe donc des points de jonction entre contre-culture américaine, culte de l’Internet, communautés virtuelles, qui renferment unanimement un modèle de contestation partagé s’appuyant sur une glorification des nouvelles technologies et l’établissement d’une vie « autre » dans le virtuel. L’instauration d’un monde nouveau souhaité par les acteurs de la contre-culture se manifeste également par la volonté d’une mise à plat de la société, où l’égalité, le respect d’autrui et la tolérance seraient les moteurs sociaux de cette nouvelle civilisation placée sous le signe d’une « zen attitude ». Les communautés et le nomadisme permettraient l’émancipation de tous les esprits dans un hymne à la paix quotidien. Toutes ces croyances d’un monde meilleur alimentent l’imaginaire et les représentations des créateurs et des acteurs de l’Internet. Fondée sur de nobles valeurs telles que l’entraide ou le pacifisme, la cyberculture est le prolongement des désirs exprimés par les pionniers de l’informatique. Les nouvelles technologies postulent de la capacité de chacun à pouvoir communiquer librement avec son prochain. Pourtant, l’héritage des nouvelles technologies n’est pas seulement issu du mouvement contre-culturel. Il est également le fruit d’autres phénomènes plus confidentiels, mais dont l’impact sur les nouvelles technologies est tout aussi percutant. Breton s’attarde plus spécifiquement sur l’un d’entre eux : « le mouvement du « New Age », parallèlement à la contre-culture, est encore aujourd’hui un vecteur puissant du nouveau culte [de l’Internet]. Ce mouvement est un mélange hétérogène d’animisme et de théories pseudo-scientifiques sur les « auras » et les « énergies », le « biomagnétisme », de « technologies intellectuelles » souvent à la base de champignons hallucinogènes ou de drogues chimiques qui altèrent la conscience »[19]. La virtualité diffusée par les machines informatiques s’est naturellement invitée au cœur de ces pratiques singulières, si bien que de nombreuses communautés de ce type, continuent encore aujourd’hui de diffuser leur culture à travers le réseau. Nous ne étendrons pas davantage sur le courant new age, tant il représente une partie infime de la population mondiale des internautes. Cependant, nous nous dirigerons à nouveau vers la continuité de la pensée de Breton, toujours dans la tentative d’explication de la déification du web. Le sociologue élabore un autre axe de recherche, qui s’articule autour d’un parallèle entre le culte de l’Internet et le libéralisme, à l’idéologie explicitement opposée à celle développée par les contre-culture des années 60-70, mais à partir de laquelle nous formulons néanmoins une série de correspondances probantes. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la doctrine libérale s’est naturellement reconnue dans les opportunités techniques que le réseau et le partage d’informations à distance pouvaient bien octroyer. Reposant sur la non-intervention dans la régulation des marchés, le capitalisme allait trouver dans l’esprit dégagé de contrôle et de contraintes étatiques de l’Internet, un formidable outil révolutionnant à jamais les modalités du commerce. Pour les libéraux du web, Internet représente assurément le principe commercial le plus abouti, fonctionnant sur le mode suivant « de vendre n’importe quoi à n’importe qui, n’importe où ». Selon cette approche, les nouvelles technologies, et plus précisément, le réseau Internet, permettent à la fois de s’incarner dans des valeurs propres à deux types de visions du monde a priori distantes, pour ne pas dire antagonistes. La force du web réside donc dans cette capacité à finalement satisfaire le plus grand nombre, que l’on soit d’inspiration communautaire ou de conviction libérale. Cet outil médiatique surpuissant semble devoir réconcilier touts les acteurs humains de la planète, par la virtualisation de leurs relations. Et si le projet initial de transparence avait été atteint ? Une autre remarque de Breton stigmatise le jeunisme ambiant lié au développement d’Internet. Il dit ceci : « Le culte de l’Internet est un culte jeune, de jeunes et pour les jeunes. Il est conçu comme une sorte de processus de « révolution permanente », où ce sont les « jeunes » qui déterminent la direction du mouvement »[20]. La religiosité du réseau passe donc également par une glorification de la jeunesse, bien mieux adaptée aux changements techniques, informatiques notamment. A défaut d’être vieux et lent, vitesse et jeunesse semblent devenir la norme pour qui souhaite acquérir force et pouvoir au sein du cyberespace. La réactivité deviendra l’atout majeur des puissances du monde numérique. Le discours sur la technique, et Internet est effectivement dans ce cas, n’échappe donc pas aux références systématiques d’ordre religieux. Le principe ésotérique présent dans chacune des utopies du monde interconnecté, nous rappelle combien l’inspiration religieuse abreuve sans discontinuer nos représentations sociales vis-à-vis de l’imaginaire de la technique. L’idée que nous retiendrons dans notre analyse, reste la parole associée à celle de l’utopie du réseau, comme étant la forme la plus complète de parvenir à quitter la réalité afin de poursuivre son existence virtuellement. Il s’agit de loin du plus manifeste des comportements observables chez le cybervivant, qui se redécouvre lui-même par la fréquentation assidue d’une bulle virtuelle. « Nul doute en tous cas que le nouveau culte s’appuie sur le « désir d’utopie », catégorie peut-être plus concrète et qui désigne cette volonté de rupture psychologique et politique qui anime nombre de nos contemporains. Ce désir d’utopie servirait de fond d’acceptabilité pour les propositions radicales de construire un « nouveau monde » où les consciences seront rassemblées au sein d’un réseau collectif planétaire »[21]. A ce jour, le nomadisme virtuel et les errements numériques observables, quelque soit leur forme, ludique ou non, s’inscrivent complètement dans ce bouleversement fondamental de la construction de la relation sociale, avec ou sans conviction religieuse préalable.
Notes :
[1] C. HUITÉMA, Et Dieu créa l’Internet, Eyrolles, 1995, p 33-34.
[2] P. FLICHY, L’imaginaire d’Internet, La Découverte, 2001, p 26.
[3] P. FLICHY, L’imaginaire d’Internet, op cit, p 43.
[4] Ibid, p 44.
[5] Ibid, p 73.
[6] Ibid, p 105-106.
[7] M. McLUHAN et Q. FIORE, Guerre et paix dans le village planétaire, Robert Laffont, 1970.
[8] P. FLICHY, L’imaginaire d’Internet, op cit, p 109.
[9] Ibid, p 137.
[10] H. RHEINGOLD, Les foules intelligentes, M2 Éditions, 2005.
[11] http://www.omnsh.org/article.php3 ?id_article=61
[12] P. BRETON, Le culte de l’Internet - Une menace pour le lien social ?, La Découverte, 2000, p 9.
[13] P. BRETON, Le culte de l’Internet - Une menace pour le lien social ?, op cit, p 48.
[14] Néologisme désignant les individus qui s’émancipent de façon régulière, voire abusive, au contact du virtuel.
[15] Ibid, p 49.
[16] Ibid, p 76.
[17] Notamment dans Cybernétique et société, l’usage humain des êtres humains (1950), Plon, 1962.
[18] P. BRETON, Le culte de l’Internet - Une menace pour le lien social ?, op cit, p 80.
[19] Ibid, p 82.
[20] Ibid, p 87.
[21] Ibid, p 90.
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