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Thomas GAON
Thomas GAON est psychologue clinicien diplômé en psychopathologie clinique (Paris VII) et en ethnométhodologie (Paris VII). Il travaille en addictologie (Centre Littoral, Villeneuve St Georges, 94). Ses recherches portent principalement sur les impacts psycho-sociaux des jeux vidéos en ligne.

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Critique de la notion d’addiction au jeu vidéo

Thomas GAON

Pour citer cet article : Gaon Thomas, "Critique de la notion d’addiction au jeu vidéo" ou "soigner des jeux vidéo", Quaderni n°67. Jeu vidéo et dicsours. Violence, addiction, régulation, MSH-Sapientia, automne 2008, p. 33-37

http://www.editions-msh.fr/livre/ ?GCOI=27351100753240


La notion d’addiction aux jeux vidéo se construit à partir des éléments suivants: une réalité clinique, la méconnaissance de l

La notion d’addiction aux jeux vidéo se construit à partir des éléments suivants: une réalité clinique, la méconnaissance de l’objet jeu vidéo, la mutation de la psychiatrie moderne, une ambiguïté terminologique et la gestion thérapeutique captée par l’addictologie.

Au tournant du millénaire, l’arrivée des jeux en ligne modifie les pratiques ludiques notamment en ôtant la contrainte locale de partenaires physiques et en renforçant l’interdépendance des joueurs. Les propriétés intrinsèques des jeux de rôle en ligne (MMORPG) dont l’absence de limite interne est caractéristique permettent des usages problématiques[1] qui émergent dès 1999 sur Everquest[2]. Avec la démocratisation du MMORPG et de sa pratique, le nombre d’usages excessifs augmente et leur proportion varie entre 5 et 12% des joueurs de MMORPG selon les estimations actuelles[3]. L’objet en question n’est donc pas le jeu vidéo dans sa globalité mais uniquement un type de jeu vidéo en ligne dont les propriétés et la récence justifie en partie la possibilité d’un usage excessif.

S’il existe indéniablement une réalité clinique d’usages problématiques du MMORPG, sa qualification en terme d’addiction est extrêmement problématique car ce concept psychiatrique - tel qu’il est évoqué actuellement - relève de la visée classificatoire de la psychiatrie moderne et possède un imaginaire florissant issu de la représentation de la drogue qui oblitère sa compréhension.

Sous les influences de la psychopharmacologie[4] et de la neurobiologie d’une part et des mutations politiques et économiques mondiales d’autre part, la psychiatrie internationale moderne a dû s’inscrire dans une scientificité basée sur l’épidémiologie et trouver un large consensus entre ses différents courants de pensées[5]. L’approche descriptive et classificatoire des troubles psychiatriques dont le Manuel Diagnostic et Statistique des troubles mentaux (DSM) rend compte, scelle le mode de « la juxtaposition des pratiques et de la superposition des théories»[6] du milieu psychiatrique. Dès lors, le fronton commun et visible de la psychiatrie se réduit dans sa communication extérieure à une liste de troubles mentaux définis par leurs signes, leur forme, et non plus par leur fond, leur nature précise et leurs causes - sujettes aux polémiques internes.

A partir de cette normalisation sémiologique[7], l’intérêt heuristique concernant l’addiction réside dans la mise en lumière d’un ensemble de mécanismes psychiques et neurobiologiques qu’un humain éprouve de façon anormale lorsqu’il s’adonne à un plaisir ou échappe à une tension interne par l’entremise d’un comportement tel que l’usage de produit psychoactifs ou le jeu d’argent et de hasard, la sexualité, etc. D’un autre côté, la perspective descriptive délaisse le sujet, son idiosyncrasie, son histoire et son environnement. Pris uniquement sous l’angle des symptômes, de ces comportements qui troublent, la psychiatrie moderne ne possède plus de vision globale du sujet conçu désormais comme un porteur de troubles éventuellement additionnels dont les thérapeutiques spécialisées doivent le débarrasser ou réduire l’impact. Cette conception galénique s’oppose à la conception hippocratique d’une maladie mentale comme faisant partie du sujet[8]. Les causes de la pathologie, l’histoire du sujet et surtout le sens que la maladie peut prendre n’ont désormais plus d’intérêt pour la classification des troubles adossée à la visée thérapeutique chimiothérapique ou cognitivo-comportementale principalement utilisée aux USA. La réification descriptive des troubles psychiatriques se substitue à leur compréhension et à leur signification subjective et sociale.

 

En France, l’ambiguité du terme d’addiction provient de ses quatre origines différentes. « Addiction » est un terme originairement psychiatrique et nord-américain qui est l’équivalent de la toxicomanie française (drug-addiction). Mais devant l’extension du terme sous la vague hippie[9] et le détournement récent opéré par la publicité et les médias qui ont popularisé et vulgarisé le terme « addiction » vers des équivalents de accroc, mordu ou passionné[10], la psychiatrie mondiale (leur) a abandonné le terme d’ « addiction » pour « dependance », terme plus médical sous-tendant la présence de produits psycho-actifs. Une autre complication sémantique survient avec l’introduction des conduites de dépendances sans produit[11] que le psychiatre A. Goodman, a tenté de réunir avec la toxicomanie et l’alcoolisme en une unique entité sous le terme générique de trouble addictif ou Addiction. Si la proposition de A. Goodman n’a pas été intégrée dans les classifications internationales, elle aura néanmoins remporté un succès auprès des addictologues qui trouvent ici leur bannière commune.

Le mot addiction fusionne donc l’ancienne toxicomanie, les addictions modernes avec et sans produits et un mode de consommation non pathologique soutenu par le commerce et les médias. Cette polysémie prête le flanc à la confusion suivante : « L’accroc, à quoi que ce soit, est (semblable à) un drogué ».

Il existe enfin une dernière acception d’addiction issue de la psychanalyse française[12] et basée sur son étymologie. L’addiction est considérée ici comme une fonction protectrice du sujet par le recours répété au comportement. Elle serait liée à un défaut de symbolisation due à une faille précoce de l’environnement.

 

Selon A. Goodman, l’Addiction est un regroupement de conduites définies par une dépendance compulsive, c’est à dire une conduite prioritaire, immaîtrisable, nocive et inflexible[13] de la personne vis-à-vis d’un comportement (jeu d’argent, sexualité, alimentation, etc.) ou d’un produit psycho-actif (drogues). Retenons ici que le signe fondamental et commun à tous les courants de pensées est « la perte de liberté de s’abstenir»[14] de réaliser le comportement.

Cette définition uniquement descriptive de l’addiction laisse libre champ aux interprétations les plus variées concernant sa nature, ses causes et son traitement. De plus, la conception galénique de la psychiatrie moderne impacte plus sensiblement l’addiction en redoublant l’imaginaire « exogénétique » de la drogue. Elle permet la réinstauration de l’idée d’un sujet vidé de sa substance qui se trouverait possédé et dominé par l’objet démoniaque à savoir la drogue, le sexe ou le jeu. En ce sens, il y a rapidement confusion entre le trouble et l’objet d’addiction, l’objet honni serait à éliminer et la personne à renforcer, pour retrouver un sujet sain, délivré d’un comportement qui est préjudiciable d’une part pour sa liberté[15] et d’autre part pour la société elle-même en termes de perpétuation et de participation au sens large[16].

Dans le traitement médiatique et social de l’addiction s’expose la problématique au cœur même de l’addiction à savoir le couple responsabilité/déresponsabilisation. Du point de vue psychique, le sujet se sentant responsable de son insuffisance trouve dans l’abandon de soi à l’objet d’addiction une déresponsabilisation vis-à-vis de ses idéaux interne et externe reportée sur l’illusion éphémère d’une maîtrise totale de l’objet. Au niveau social et médiatique, le sujet « addict » est responsabilisé en tant qu’il est bien le porteur du trouble, mais il en est simultanément dessaisit par la supposée toute-puissance de l’objet d’addiction. D’où les demandes cliniques et l’offre illusoire de certaines thérapeutiques d’ôter purement et simplement l’objet d’addiction comme si le sujet et la société n’étaient pas parties prenantes et qu’il n’y avait dans cet accrochage, aucune signification, aucune fonction. La dynamique propre à l’addiction trouve son reflet dans le traitement médiatique de celle-ci : l’objet masque le sujet.

 

Dès 1996, les tentatives d’application du modèle de l’addiction[17] à l’usage problématique du jeu en ligne se basent donc sur une similarité de certains signes cliniques ou symptômes tels que la centration (monopole du jeu dans la vie du sujet), le retrait et l’appauvrissement (désinvestissement de la réalité sociale physique), la préoccupation (pensées autour de l’objet), la tolérance (besoin d’augmenter la quantité) et l’inflexibilité (persistance malgré la conscience des difficultés). Des signes importants de l’addiction tels que le manque, le craving ou compulsion, et l’impuissance (échec des tentatives d’arrêt) sont encore discutés repoussant l’intégration d’une entrée « addiction au jeu vidéo » dans le futur DSM. Officiellement, il n’y a donc pas d’addiction au jeu vidéo. En France, aucune politique publique de santé ne subventionne de soins spécialisés, ni même de recherche sur le sujet, mais dans le même temps elle n’interdit pas à l’addictologie, spécialité psychiatrique chargée des addictions, d’offrir une prise en charge et des formations sur une maladie non reconnue. La captation des usages problématiques du jeu en ligne par l’addictologie amène ainsi au fait accompli : s’il existe une offre de soins spécialisée il y a donc bel et bien une maladie relevant de cette spécialité. Institutionnellement l’addictologie constitue la vitrine publique des usages dépendants et toute nouvelle addiction tombera forcément dans son escarcelle comme la dépendance affective, le jeu vidéo et certainement d’autres en gestation, agrandissant par là même leur clientèle et sa place dans la communauté psychiatrique. Les conditions de naissance de la cyberdépendance auraient déjà dues attirées l’attention sur la motivation commerciale et médiatique d’une telle appropriation. Kimberly Young communiqua dans les milieux psychiatriques[18] et créa une offre de soins payante dans la foulée de son étude pionnière et scientifiquement très discutable.

 

Les risques de l’usage du terme d’addiction appliqué au jeu vidéo en ligne sont donc :

1/ La stigmatisation d’une nouvelle pratique ludique, technologique et sociale encore en voie d’intégration et de régulation dans la population.

2/ La pathologisation et la surévaluation de pratiques excessives du MMORPG sur la base d’une description ignorant tant les dynamiques intrinsèques de l’objet que des différentes fonctions notamment antidépressives et compensatoires prises par le jeu pour un sujet donné.

3/ La captation centripète par des marchands de soins spécialisés au détriment d’une démarche d’explication psychosociale et anthropologique des mutations à l’œuvre dans la société et particulièrement dans le processus de subjectivation[19].

 



[1] Gaon (Thomas), « Des mondes numériques comme paradis artificiels » in Culture d’univers, F. Beau (dir.), Limoges, FYP, 2007, pp. 116-129.

[2] Rapidement rebaptisés Evercrack et NeverRest pour son aspect addictif, Everquest est le boutefeu de l’addiction au jeu vidéo aux USA avec le suicide du joueur Shawn Woolley, la médiatisation et la judiciarisation de l’affaire par sa mère qui créera par la suite le premier groupe néphaliste sur ce problème On-Line Gamers Anonymous (joueurs en ligne anonyme).

[3] Yee N., "The Daedalus Project". Disponible sur Internet : http://www.nickyee.com/daedalus

Grüsser, S.M., Thalemann, R., & Griffiths, M.D. (2007) “Excessive computer game playing: Evidence for addiction and aggression?” In Cyberpsychology & Behavior, 1o, 2, 290-292.

[4] Voir les conflits d’intérêts entre l’industrie pharmaceutique et les experts de la psychiatrie in Lisa Cosgrovea, Sheldon Krimsky, Manisha Vijayaraghavana, Lisa Schneidera, Financial Ties between DSM-IV Panel Members and the Pharmaceutical Industry, University of Massachusetts, Boston, Mass., and Tufts University, Medford, Mass. Psychotherapy and Psychosomatics, 2006 ; 75 : 154-160 (vol. 3, avril 2006).

[5] Voir à ce sujet A. Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 2000, p 194-195.

[6] A. Rigaud et M. Maquet « Propos critiques sur les notions d’addiction et de conduites de dépendance. Entre lieux communs et chimères », in D. Bailly et J-L. Venisse (dir.) Dépendances et conduites de dépendance, Paris, Masson,1994.

[7] La sémiologie d’une maladie est l’ensemble des signes cliniques permettant de l’identifier.

[8] Pour Galien la maladie est étrangère au corps, elle est abordée de façon analytique en isolant les symptômes pour leur attribuer des causes distinctes. Pour Hippocrate la maladie est inhérente à la condition humaine, elle est abordée de façon globale prenant en compte les symptômes et la personnalité, l’histoire et l’environnement du patient.

[9] En 1975, Stanton Peele établit un parallèle entre la dépendance aux drogues et la dépendance (psychique) à une personne dans le cadre d’un couple dans son ouvrage Love and addiction, New York, Taplinger.

[10] L’utilisation du champ lexical de l’addiction pour décrire l’envie ou le besoin du produit en rend compte, tel le parfum « Dior Addict » ou le slogan de Sega « C’est plus fort que toi ».

[11] Appelées nouvelles addictions comportementales. Elles comprennent communément : le jeu pathologique ou gambling, la sexualité compulsive, les achats compulsifs, la boulimie.

[12] Le terme est introduit par J. McDougall, Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris Gallimard,1978, p.198-199. J. Bergeret le développera sur le registre de la dette à payer par son corps dans Le psychanalyste à l’écoute du toxicomane, Paris, Dunod, 1981.

[13] Persévérant malgré la conscience des difficultés.

[14] Aphorisme de P. Fouquet à propose de la dépendance, 1951. La dépendance c’est donc ne pas pouvoir s’arrêter malgré la volonté.

[15] C’est en tant que pathologie de la liberté que la dépendance entre dans le champ de la psychiatrie, car selon EY « Le champ de la psychiatrie (est) celui de la pathologie de la liberté » in H. EY, Des Idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en Psychiatrie, Privat, 1975. 

[16] Sur la conception française de l’addict comme un être antisocial ayant perdu son statut primordial de citoyen, voir A. Ehrenberg, L’individu incertain, Paris, Calmann Levy, 1995, pp. 80-91.

[17] Dans l’étude de K. Young, le jeu en ligne est une sous-catégorie de la cyberdépendance dont le modèle et les critères sont issus du jeu pathologique, addiction reconnu par le DSM-III en 1980. Voir Young, K. (1997). What makes the Internet addictive: Potential explanations for pathological Internet use. University of Pittsburgh at Bradford. In: Paper presented at the 105th annual conference of the American Psychological Association, August 15, Chicago, IL.

[18] Young, K. (1996). Internet addiction: The emergence of a new clinical disorder. University of Pittsburgh at Bradford. In: Paper presented at the 104th annual meeting of the American Psychological Association, August 15, Toronto, Canada.

[19] Voir à ce sujet A. Ehrenberg, L’individu incertain, Calmann Levy, Paris,1995.


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