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Note paranoïaque sur l’histoire des sciences et l’épistémologie
David Morin Ulmann
Ce texte serré, issu du Dictionnaire international des littératures de l’imaginaire, jamais publié par son éditeur nantais, L’Atalante, sera éclairci, cette année, grâce aux échanges avec mes étudiants de Sciences.Com, Nantes.
À sa lecture, quelle information majeure pourrait délivrer une histoire générale des sciences de « l’ordre extérieur » ou des faits de la nature et de « l’ordre intérieur » ou des faits de la conscience, sinon qu’une méfiance méthodo-critique est de rigueur — perplexité saine quant à la représentation de ces « ordres » (ou faits) car les lois sont humaines, mais les phénomènes non ?
En une formule, avançons que le rapport entre le système des sciences et l’épistémologie passe par l’histoire comme le rapport entre les réalités de la science et la fiction passe par le trait d’union, rapprochement programmatique et poïétique : l’épistémologie est alors « la science » qui soupçonne la fiction dans les sciences.
Si, depuis les années 1980, historiens et philosophes des sciences s’éloignent de l’« épistémologie naïve » (Soler, 2000) capable de décider qu’une théorie est la meilleure dans sa version réaliste (théorie la plus vraie) ou sa version antiréaliste (théorie la plus efficace), sortira-t-on jamais des filets platoniciens de la naïveté épistémologique, cette volonté humaine de pureté théorique, de totalité lumineuse — voire numineuse (sacrée, surnaturelle, mystérieuse) — éclairant le monde ? A contrario, peut-être y a-t-il une école, une « anthropologie dogmatique » (Legendre, 2001) ou un principe matérialiste fort (Basquiat, 2007), permettant de comprendre que nous ne comprenons encore qu’incorrectement ce que nous comprenons du concret ? Cette assertion s’oppose aussi bien à la définition de l’herméneutique classique que de la science-fiction mais les complète, car comprendre l’incompréhensible sont leur mouvement. Les complète, au sens où la SF participe de la mentalité des sciences : comprendre humainement ce qui est humain et ce qui ne l’est pas à première vue : de la venue de la conscience et de la religiosité aux extraterrestres.
Bref, toute histoire est reconstruction, formalisation a posteriori impliquant des métaphysiques et des ignorances agglutinées, sédimentées, à un background knowledge indissociable (on parle de « point aveugle ») d’une rhétorique et d’une présentation des faits, d’un style. Par conséquent, une « histoire générale des sciences » n’en est pas moins Arlequin : ainsi pensons-nous obstinément au cycle Fondation d’Asimov dans lequel Hari Seldon et le robot R. Daneel Olivaw symbolisent l’ambiguïté (métaphysique) de toute re-construction — à la fois funambule et explicative — du passé humain et de son avenir même.
L’épistémologie ne s’inquiète guère de la destination des sciences ; c’est la tâche de la philosophie et, à sa manière, de la SF : comprendre notre présence à tous et le sens de cette histoire totale, en produire des philosophies et des sciences « pharmacologiques ». Mais elle s’inquiète de leurs fondements paradigmatiques (théories, lois) et techniques, et de leurs conditions de possibilités historiques et matérielles ; ainsi l’épistémologie examine-t-elle le système de positions-valorisations culturelles des sciences (Chalmers, 1987 ; Bourdieu, 1997).
S’il s’agit d’esquisser une histoire générale des sciences d’un point de vue épistémologique, c’est-à-dire d’une trajectoire non implicitement guidée et inductivement cumulative des sciences, s’affrontent alors au moins deux visions de cette histoire : la vision internaliste (plutôt rationaliste) et la vision externaliste (plutôt relativiste) des sciences. (Il existe aussi le « programme fort » de la sociologie des sciences et le point de vue du « relativisme faible » plutôt esquissé dans ce texte). Ces histoires s’intéressent aux contraintes, c’est-à-dire aux facteurs causaux internes ou externes de formation, transformation et de crise des espaces scientifiques en tant qu’ensembles de contenus et de méthodes. Grosso modo, tout se joue dans la connaissance précise du degré d’autonomie des valeurs et des instruments de ces espaces par rapport aux autres espaces sociaux et au degré de connaissance de la société qui enveloppe tous ces espaces.
Proposer une trajectoire des sciences, c’est donc, toujours, comme en politique (Kuhn, 1983), plutôt choisir un sens-direction qu’un autre. Dans le cadre de ce dictionnaire, nous voudrions envisager cette « histoire générale » et ses épistémologies concurrentes comme une littérature, l’un des rameaux des Grands récits (Serres), le moment d’un « sous-texte collectif plus vaste » appartenant aux « récits maîtres de l’inconscient politique » (Jameson, 2008). Avant même les travaux de Pierre-André Targuieff (2001, 2004) sur Le sens du progrès, Gilbert Durand préférait parler de « pédagogie plutôt que d’histoire, car ce dernier terme prête à confusion, dans la mentalité des deux derniers siècles, avec précisément un mythe messianique et progressiste. » (Durand, 1969) Le travail de Durand tend à montrer que l’Histoire elle-même appartiendrait à la « fonction fantastique ».
Quoi qu’il en soit, une histoire générale des sciences, en tant que convention, établirait que, même s’« il n’y a pas de Logos (et qu’) il n’y a que des hiéroglyphes » (Deleuze, 1996), nous pouvons les interpréter, les traduire, leur donner un sens. L’humanité, appuyée sur une sorte de « sens égyptien du monde », à la fois « sens divinatoire, alchimique, hégélien et freudien », développe ses potentialités, ses orientations. Quoi qu’on y fasse, cette esquisse d’un tableau historique des sciences s’insèrerait dans la typologie des conceptions du progrès scientifique (version téléologique ou évolutionniste, ou progrès non continu et non nécessaire), voire dans les arguties du principe anthropique (faible, fort, ultime).
Les sciences se vivent et se racontent ; c’est en cela qu’elles purent devenir le prétexte, le décorum et le langage d’une fiction, celle d’un Occident rayonnant jusqu’à deux guerres mondiales. La SF y conte toujours l’histoire de cet Occident-Satan qui se contient lui-même et s’expulse parfois sous formes de masques et de terreurs pour rire et pour pleurer la mort et la terreur. La conclusion est alors que l’économie-monde et la science-monde ont besoin l’une de l’autre pour durer en tant que mythologie moderne, valeur et sens, direction dans l’Histoire.
Autrement dit, ce qu’exposeraient l’utopie et la SF serait une histoire générale parallèle des sciences ou de la question de la productivité humaine, question mêlée du travail, de sa division, de la direction métaphysique et politique des activités humaines, donc de la transformation du monde et de l’homme même — de Prométhée et de l’apprenti sorcier (égyptien) à Faust et Frankenstein, de la boîte de Pandore à l’Arraisonnement heideggérien. Et si les sciences appartiennent autant à « l’esprit d’invention » (Bergson, 1932), qui les dépasse, qu’à « la transcendantalité de la conscience imaginante » (Durand, 1969), peut-être, alors, pourrions-nous fonder que la fantastique, comme modèle et carte, constitue la théorie historique de toutes celles-ci.
David Morin Ulmann
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