• Sophie Daste

"Wolfenstein3D" VS "SOD" de Jodi.org

2008 / Esthétique, Arts, Design / Article

Le groupe Jodi.org se compose de deux anciens programmeurs (Joan Heemskerk et Dirk Paesmans), devenus artistes à la suite d’une erreur de programmation. La politique de Jodi.org est simple, faire comprendre à l’utilisateur qu’il ne connaît que l’écran de son ordinateur et que, sans cette interface claire, il ne peut pas s’en sortir. Jodi.org veut que l’utilisateur arrive à la conclusion qu’on ne peut pas se fier aux ordinateurs. Jodi.org reprend en 1999, le jeu emblématique, Wolfenstein3D (sorti en 1992), la référence du jeu de tir en 3D, ancêtre de Doom, et le transforme en SOD.


Fidèle à sa pensée, Jodi.org, va rendre le jeu incompréhensible et perdre le joueur dans sa machine. Ils ont repris le code source du jeu qui a été révélé au public en 1995. Ils ont remplacé les menus, par des menus invisibles, les titres des rubriques ont été remplacés par des tirets, on arrive jusqu’à l’interface du jeu à l’aveuglette, par un ’ça devrait se trouver là, normalement’. Le joueur chevronné n’est pas tout à fait perdu, car il a déjà l’habitude de ce genre de problème lorsqu’il joue avec un jeu d’import dont il ne maîtrise pas la langue. SOD est en noir et blanc, certains murs sont effacés/transparents mais le joueur se bloque dessus, c’est comme ça qu’on arrive à discerner notre environnement car les mappings ont disparus… des êtres invisibles nous tirent dessus, on réplique dans le vide, soit on meurt, soit on les tue, le but est identique au jeu de référence : trouver l’issu du château dans lequel on est enfermé et tuer tous les Nazis qui y résident. Wolfenstein3D est un jeu de guerre sur la seconde guerre mondiale, dont le but ultime est de tuer Hitler. L’enlèvement des textures, des couleurs, peut sembler être juste un moyen de perdre le joueur mais ne peut-on pas imaginer, sur ce décor strié de noir et blanc, comme un clin d’oeil au fait que nous soyons nous-mêmes les bagnards du monde machinique ? Jodi.org joue sur la notoriété labyrinthique de Wolfenstein3D, en le rendant plus déstabilisant, plus efficace, en floutant les indices, on ne sait ni où aller, ni quoi faire, rien ne nous est confié : les cinématiques sont vides. On ignore tout, on ne peut que se reposer sur nos connaissances du jeu original, qui dans ce contexte peuvent
paraître bien légères. Les objets étant invisibles, comment les récupérer ? On gagne toujours des points si l’on tue nos ennemis, car même invisibles, ils existent. Dans ce cas là aussi, Jodi.org se joue de nous et de notre foi dans l’outil informatique, nous ne voyons pas notre ennemi, mais lui nous voit, il sait où on se situe, la machine n’a pas les mêmes sens que nous. Car pour l’AI (l’intelligence artificielle), c’est la position dans le plan, nos abscisses et autres ordonnées qui font office d’yeux. Jodi.org, nous fait remarquer que notre langage est erroné, lorsqu’on dit que la machine ne nous a pas ‘vu’, car c’est le langage de la programmation qui prévaut lorsqu’on est sur une machine. L’ironie du groupe Jodi.org à reprendre Wolfenstein3D pour le transformer en SOD, réside au fait que le jeu d’origine est connu pour être innovant dans sa jouabilité et que le moteur 3D permet une réelle immersion du joueur vers un réalisme encore
jamais atteint auparavant, pour le transformer avec la version SOD, en jeu à la jouabilité la plus obscure. La map, la carte du joueur, est ici inconnue, on avance à l’aveuglette, c’est à tâtons qu’on discerne les contours de la pièce et que l’on peut actionner, en appuyant sur la barre d’espace, les passages secrets, qui nous entraînent vers d’autres niveaux, d’autres ennemis. Jodi.org, nous montre l’absurdité du spectateur-joueur, qui ne peut pas rentrer dans l’univers fictionnel du jeu vidéo. Il ne peut pas finir le jeu car le joueur doit rentrer dans la peau de l’aveugle qui compte, il doit connaître la carte originale par coeur et prier pour que Jodi.org, n’ai pas déplacé les objets. Il faut noter que Wolfenstein3D est un jeu vidéo qui ne se finit qu’au bout de dizaines d’heures de jeu, il en est de même pour SOD. Jodi.org propose un type de jeu vidéo innovant : le jeu vidéo injouable. Le jeu vidéo se résumerait-il alors à un simple décor ? Ou à un langage de programmation bien agencé ?


Une interrogation reste en suspens : que signifie exactement les initiales SODSod off! : 'Dégage !', ou bien, poor little sod : 'pauv' con', ou encore, sod it : 'merde alors!' Mais n’est-ce pas plutôt un condensé de toutes ces charmantes expressions résumées en un simple grand sod jeté à la face du gamer… Jodi.org pose la question du sens. Est-ce que le patriotisme que le joueur ressent dans Wolfenstein3D est bien réel, ou sommes nous plutôt un simulacre de héros tirant sur des fantômes ?