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  • Samuel Bianchini

L’interface-conscience comme modèle

1997 / Esthétique, Arts, Design / Article

Essai publié in "Catalogue de l’exposition Post-diplôme, École des Beaux-Arts de Nantes", mai 1996, Nantes ; et sous forme simplifiée, in Nov’art n°21, octobre 1996 - janvier 1997, p.22.

En France, l’introduction du mot "interface" date du milieu des années soixante dix. On pouvait trouver à l’époque la définition suivante[1] : "Interface ou Jonction : limite commune à deux ensembles, par exemple à deux appareils." Dans les différentes disciplines qui emploient cette notion -l’informatique[2], la psychanalyse[3], la physique[4], l’art ...- nous retrouvons constamment le principe de deux entités, systèmes ou milieux, en présence et distincts, qu’il faut mettre en relation pour leur permettre d’interagir. C’est ce contact actif entre les deux systèmes qui définit l’interface. L’interface fait communiquer et à la fois distingue deux ou plusieurs systèmes entre eux. Cette notion peut être appréhendée dans de multiples domaines : elle relève de la complexité. Si cette dernière se définit et définit son objet à travers la transdisciplinarité et l’interdisciplinarité, elle se réfère cependant à une discipline particulière : l’anthropologie. Sans englober les autres disciplines, celle-ci en serait une sorte de dénominateur commun. Même si la notion d’interface paraît récente, c’est certainement sur ses bases anthropologiques que peuvent se développer les recherches les plus actuelles. Aussi tentons nous de "modeler" la notion d’interface, c’est-à-dire d’en proposer des "modèles"[5], une "plastique". Comme la notion d’archétype[6], celle de modèle s’inscrit dans l’anthropologie. Ces notions, ces formes, ces idées ne sont pas des concepts -même si elles peuvent y donner lieu- mais se déterminent dans "la plastique". Celle-ci n’est pas seulement une forme donnée dans une matière[7] mais est, avant tout, la formation, c’est-à-dire le mouvement formateur, transformateur et informateur qui modèle. Essayer de "modeler" suffisamment la notion d’interface ne lui permettrait-il pas de devenir un outil pour la pensée et la conscience, particulièrement au sein des prochains paradigmes[8] induits par les nouveaux médias ?

Encore plus nettement que l’interface, la conscience[9] relève de l’anthropologie, nous pouvons tenter de la définir comme aperception immédiate plus ou moins claire que le sujet a de ce qui se passe en lui ou en dehors de lui. Au sein de cette définition distinguons deux types de consciences, une conscience spontanée ou immédiate : impression première éprouvée par le sujet de ses états psychiques et sensibles, et une conscience réfléchie, retour du sujet sur cette première impression par laquelle le Moi se distingue de ses états psychiques. Si le premier type de conscience appelle une relation directe et immédiate avec le réel au risque de s’y perdre, le second dans sa capacité à définir le Moi, suppose une opposition nette entre le sujet qui connaît et le connu, au risque cette fois de verser dans l’idéalisme. Comment articuler ces deux états pour "concilier" la conscience et le monde, voire l’altérité ? Dans cette perspective, quel modèle dynamique peuvent créer interface et conscience mises en regard ? À une "interface-absorbante" en plein essor dans les nouvelles technologies de communication ne pouvons-nous pas résister par une "interface-conscience" ?

Intuition, perception

Henri Bergson, philosophe du temps, définit l’intuition comme "cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable"[10]. L’intuition permet d’appréhender, de "pénétrer" un objet dans son essence même : il s’agit en quelque sorte de tendre à "faire corps" avec celui-ci, de coïncider avec l’objet, d’en atteindre la durée, le mouvement pur, le changement. L’intuition saisit directement son objet : elle met la conscience dans une relation immédiate avec le réel, créant une sorte de courant de conscience. Dès lors que nous essayons de réfléchir, de faire retour sur ce mouvement, nous lui créont barrage, sorte de résistance émancipatrice de "la conscience de soi". Sans exclure ce point de vue immédiat sur le monde, l’interface-conscience lui fait résistance en proposant de réfléchir aux phénomènes perceptifs.

L’interface-conscience évoque, avant de se référer directement à la conscience, le système perception-conscience. Considérons dans un premier temps l’interface-conscience comme extension de ce système et comme distinction de celui-ci en tant que système intermédiaire entre le Moi et la réalité. La perception agit comme un filtre : percevoir, traduire, sélectionner, transformer l’information participent de ce filtrage. Le filtre perception-conscience est élaboré par la double face individu-environnement ; il procède dans le double sens intérieur / extérieur et vice versa, ce mouvement associe voir et recevoir, action et réaction dans une dialectique synonyme d’interface. L’interface-conscience reflète et rend consciente la subjectivité de la perception selon laquelle le sujet perçoit les objets extérieurs à travers les structures de sa personnalité. La perception enrichit la conscience, et la conscience tente de se distinguer de la perception dans son entreprise de définition du Moi. L’interface-conscience comme moyen d’observation de la perception sollicite la conscience de la subjectivité en en proposant un modèle de réflexion.

"Réflechir et "se réfléchir"

Nous pouvons considérer le fait de "réfléchir" et de "se réfléchir" comme actes artistiques fondamentaux : ils participent du même mouvement formateur et émancipateur du moi. C’est le mouvement même de la conscience et de son jeu subtil qui implique d’être hors de nous et dans nous à la fois[11] : "nous distancier à nous-même, nous regarder de l’extérieur, nous objectiver, c’est à dire du même coup reconnaître notre subjectivité."[12] Le sujet passe alors par sa subjectivité désignée pour atteindre un degré supérieur d’objectivité.

Si "tous les moyens de communication sont des extensions d’une faculté humaine - psychique ou physique" comme l’affirme Marshall Mc Luhan, ils le sont jusqu’à ce qu’ils deviennent, à force d’extension, des moyens d’objectivation et d’observation de l’homme par l’homme. Par l’intermédiaire des nouvelles technologies, l’homme pense ainsi trouver des solutions à ses besoins de se réfléchir. Mais réintégrer le sujet comme "observé" dans la triade observateur / moyen d’observation / observé n’implique pas simplement un "feed-back" dans lequel le sujet se servirait des extensions techniques de ses facultés comme moyen d’auto-observation. Un tel mouvement s’enfermerait très vite dans une tautologie. L’interface-conscience qui lie observateur et moyen d’observation les distingue également et implique une résistance à ce système pour en faire surgir une autre dimension, celle du "méta-point de vue" : en même temps que le système réfléchit son sujet, celui-ci se réfléchit lui-même et réfléchit, "conscientise" le système.

Un double point de vue

Le méta-point de vue est le signe d’un système dynamique dans lequel le sujet est à la fois son objet, sans cesser d’être sujet. "Sans cesser d’être sujet", engendre alors l’autre point de vue, immédiat : celui de l’intuition. L’interface-conscience implique ce double point de vue immédiat et réfléchi, constitutif d’une évolution avec conscience. L’interface-conscience fait résonnance au principe dialogique qui "permet de maintenir la dualité au sein de l’unité. Il associe deux termes à la fois complémentaires et antagonistes"[13].  http://forum.el-wlid.com La tension entre ces termes, ces acteurs, est le processus même de la production d’une interface. Cette tension qui lie et tente d’unir, de faire un, avec deux systèmes, deux entités, et même deux individus est intrinsèquement dépendante des acteurs qui l’engendrent. Non seulement cette tension et l’accomplissement qui en découle sont de l’ordre d’une interface, mais dans le cas d’individus elle se verra exemplifier à travers l’érotisme, base possible d’une recherche sur les relations interfaciales.

De la même manière que l’interface-conscience rend possible le double point de vue, l’interface rend possible le mouvement dialectique qui répond au double impératif contraire d’ouverture et de fermeture, de continuité et de discontinuité, de fluidité et de résistance des rapports de soi à soi, de soi par soi et de soi à son altérité. L’interface est à la fois limite et possibilité. Au sein d’un contexte technologique qui pourrait devenir aliénant, l’interface-conscience jouera un rôle déterminant, non pas en y proposant une nouveauté supplémentaire, mais au contraire en y investissant des notions anthropologiques, conditions pour que l’individu puisse disposer de lui-même. L’interface-conscience appelle la conscience individuelle à se réaliser dans une articulation "politique[14]", elle trouve ainsi toute son actualisation dans les nouvelles structures complexes en réseaux, reflets des changements de paradigmes que nous sommes entrain de vivre.

Notes

[1] • Repris tel quel du terme anglophone, le mot "interface" fit son entrée dans le Journal Officiel du 12 janvier 1974.

[2] • Le domaine de l’interface homme-machine en informatique est un des domaines les plus vifs de la recherche actuelle.

[3] • Didier Anzieu -vice-président de l’Association psychanalytique de France et professeur émérite de psychologie clinique à l’Université de Paris X-Nanterre- développe l’idée d’interface en psychanalyse et particulièrement dans Le Moi-peau, Ed. Dunod, Paris, 1985.

[4] • La définition thermodynamique de l’interface a été jusqu’à ces dernières années sujette à contreverses. J. W. Gibbs l’a considérée comme une surface mathématique, alors que J. D. Van der Walls et H. Bakker lui ont attribué une épaisseur faible mais finie. (Encyclopédie Universalis)

[5] • "Modèle", c’est à dire quelque chose de particulier en ce qu’il a de commun

[6] • "Modèle" se dit "archétypos (arkhetupos)" en grec, c’est à dire le type original d’une chose.

[7] • On comprendra que nous nous opposerons à toute définition de la plastique qui tenterait de réduire les arts plastiques aux seuls arts visuels.

[8] • "Modèle ou schéma accepté par une communauté pour sa capacité à rendre compte du réel", Francis Pisani, Le Monde Diplomatique, N°500, novembre 1995, p3.

[9] • Pour cela nous nous référons au Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Louis-Marie Morfaux, Ed. Armand Colin, Paris, 1980 ; ainsi qu’au Vocabulaire technique et critique de la philosophie, André Lalande, Coll. Quadrige, Ed. Presses Universitaires de France, 3e ed., Paris, 1993.

[10] • Henri Bergson, La pensée et le mouvant, Coll. Quadrige, Ed. Presses Universitaires de France, 4e ed., Paris, 1993, introduction.

[11] • Georges Bataille, L’Érotisme, Les Éditions de Minuit, Paris, 1957, p 257-258.

[12] • Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Ed. E.S.F., Paris, 1990, p 62.

[13] • Ibidem, p 99.

[14] • Au sens étymologique du terme : ce qui a trait à la vie collective dans un groupe d’hommes organisés tel l’ensemble des citoyens.