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  • Delphine GRELLIER

Recension de l’ouvrage "Sociologie de l’imaginaire" de Patrick Legros, Frédéric Monneyron, Jean-Bruno Renard, Patrick Tacussel , Paris, Armand Colin, Collection « Cursus », 2006, 236p

2007 / Anthropologie, Ethnologie - Sociologie / Autre

Sociologie de l’imaginaire de Patrick Legros, Frédéric Monneyron, Jean-Bruno Renard, Patrick Tacussel , Paris, Armand Colin, Collection « Cursus », 2006, 236 p.

Longtemps mis au ban des réflexions classiques, l’imaginaire a depuis les années 1970 réinvesti progressivement les recherches en sciences sociales, notamment en France. La sociologie de l’imaginaire, qui replace les représentations collectives, les croyances et le symbolique au cœur des réflexions sur le social, se définit moins par son objet, vaste et sans cesse renouvelé, que par une posture de recherche particulière. En retraçant l’évolution de la notion d’imaginaire dans la pensée sociologique, et en exposant les postulats épistémologiques et méthodes qui fondent sa particularité, les quatre spécialistes de l’imaginaire participent par cet ouvrage à une réhabilitation de la sociologie de l’imaginaire, dont la légitimation tardive trouve aujourd’hui encore des détracteurs.

Si le courant de la sociologie de l’imaginaire est récent, il n’en est pourtant rien de l’intérêt des penseurs en sciences sociales pour l’image, la rêverie ou les représentations collectives. Parmi les pères fondateurs de la sociologie, nombreux sont ceux qui, sans la nommer précisément, intègrent et redonnent son importance à la dimension imaginaire et symbolique. C’est donc dans un premier temps sans être mentionné en tant que tel que l’imaginaire réapparaît dans la pensée sociologique. Ainsi, dans leur analyse sociale de l’histoire, Marx, Engels et Tocqueville mentionnent bien ces « idées-images », « langage de la vie réelle », ou encore ces « résurgences fantomatiques du passé » et croyances dans lesquelles les grands mouvements révolutionnaires puisent leur dynamisme. Le Bon et Tarde par ailleurs ne manquent pas de souligner le poids des croyances, représentations et images dans les mouvements collectifs. Dans une autre optique, Durkheim, notamment dans son analyse du fait religieux, confère une place centrale à la fonction symbolique et aux représentations collectives. Enfin, l’idéal-type de Weber accorde une légitimité à l’imaginaire au sein même de la démarche d’analyse, en mettant l’accent sur le monde imaginaire qui sous-tend les pratiques collectives. Parmi les précurseurs de la sociologie de l’imaginaire, mentionnons également Simmel, penseur atypique de la banalité, qui mettra notamment en relief le rôle des représentations dans les interactions. Tous ces auteurs ont en commun d’inclure et d’analyser précisément l’imaginaire social dans leurs recherches, sans pour autant s’engager spécifiquement dans une sociologie de l’imaginaire. Celle-ci naîtra plus tard d’une volonté commune de définir un nouveau cadre sociologique et anthropologique. Dans cette optique, l’œuvre de Mauss constitue un maillon décisif, à travers l’analyse des représentations collectives et du symbolisme. Bataille, Leiris ou Caillois travaillent également à la mise en place d’une théorie globale de la société qui prenne en compte l’imaginaire et le symbolisme. Aujourd’hui, la sociologie de l’imaginaire en tant que telle évolue principalement autour du cadre épistémologique et théorique du nouvel esprit anthropologique établi par Gilbert Durand. Parmi ses principaux penseurs, citons notamment Castoriadis et Morin, qui mettent en évidence la prépondérance de l’imaginaire et des représentations dans l’élaboration de la connaissance du monde. Dans une autre optique, Baudrillard envisage l’imaginaire au regard de la dimension dictatoriale que celui-ci peut revêtir dans les sociétés contemporaines, au sein desquelles simulation et virtuel occupent une place prédominante. Enfin, plus récemment, les travaux de Maffesoli s’emploient à mettre en relief le rôle essentiel de l’imaginaire, en appliquant cette posture de recherche à une multitude d’objets du quotidien contemporain. Avançant à pas hésitants sur le chemin de la légitimité, la sociologie de l’imaginaire est encore aujourd’hui considérée comme un courant marginal dont les productions intellectuelles n’acquièrent pas l’autorité conférée aux grands courants classiques, et ce malgré la pertinence de son optique. Ce déficit de reconnaissance s’explique en partie par le caractère atypique de cette posture de recherche au sein du paysage sociologique traditionnel.

En premier lieu, l’étude de l’imaginaire s’accompagne d’un questionnement épistémologique autour d’un champ lexical complexe. De nécessaires distinctions doivent effectivement être établies, en amont de toute réflexion, entre l’imaginaire et les notions fondamentales que sont la représentation, l’idéologie, l’imagination, ou encore le symbolique. Par ailleurs, la démarche d’analyse de l’imaginaire nécessite un questionnement sur le positionnement du chercheur dans un imaginaire dont il est lui-même empreint et qu’il participe à alimenter. Les auteurs interrogent ici intelligemment la place de l’imaginaire dans le processus d’interprétation, et la mesure dans laquelle cette dernière consiste finalement elle-même en la création de nouveaux imaginaires. Dans l’optique d’une sociologie de l’imaginaire, différentes méthodes peuvent être appliquées ; l’ouvrage propose ici quelques pistes non exhaustives. En amont, les auteurs soulignent avec justesse le fait que l’attention doit être portée autant sur les productions imaginaires officielles, que sur l’imaginaire présent dans le quotidien contemporain. Sur le plan méthodologique, il est d’une part possible de mener une réflexion sur les processus de création des imaginaires sociaux : au regard des fonctions fantastique et euphémisante de ces derniers, la recherche s’attachera à déterminer les procédés mis en place dans la création imaginaire. Par ailleurs, des méthodologies spécifiques peuvent être mises en place afin d’analyser spécifiquement le contenu imaginaire. Ainsi, dans une optique théomachique, il est possible d’élaborer l’interprétation à la lumière de la mythologie gréco-romaine, à l’instar de Weber, Durand, ou encore Maffesoli. Le chercheur peut également analyser les contenus imaginaires à partir des couples de figures opposées, qui permettent de mettre en évidence une structuration dualiste dans l’imaginaire ; cette méthode a notamment été utilisée par Lévi-Strauss. Outre ces méthodes interprétatives, l’ouvrage présente également des techniques d’analyse projective, comme les tests d’association de mots - fréquemment utilisés en psychanalyse ou en psychologie, mais également exploitables en sociologie -, la méthode sémiométrique mise au point par Steiner, ou encore les tests projectifs comme le célèbre AT9 d’Yves Durand. Encore une fois, ces différentes méthodes ne sont pas exhaustives, et les auteurs invitent le chercheur à construire des méthodologies appropriées à chaque objet, démarche légitimée non seulement par la mouvance et la multiplicité des objets mêmes de la sociologie de l’imaginaire, mais également par le caractère récent de cette posture de recherche, dont les méthodologies ne demandent qu’à être élaborées et renouvelées.

La sociologie de l’imaginaire trouve une multitude d’objets du social auxquels s’appliquer, des plus classiques à ceux récemment intégrés à la sociologie contemporaine. Les multiples formes et pratiques de la vie quotidienne, peu présentes dans le paysage sociologique classique, sont construites et mues par des imaginaires sociaux qu’il convient de mettre en évidence et d’analyser. Les rencontres affectives et les figures de la séduction, difficilement abordables dans une perspective rationaliste et positiviste, constituent par exemple un champ propice à la construction et à la mobilisation d’imaginaires, comme l’a notamment montré Monneyron dans son étude des figures de Don Juan. Dans cette même optique de la vie quotidienne, les rumeurs et autres légendes urbaines, formes de micromythes contemporains, constituent également un terrain propice à l’analyse de l’imaginaire, comme l’ont montré Renard et Campion-Vincent, et avant eux Edgar Morin. Sur un autre plan, certains chercheurs s’intéressent au rôle de l’imaginaire dans l’action collective et dans les différents systèmes de représentation du monde, abordant dans cette optique les vastes champs du politique, de la religion, ou encore des sciences. Comment appréhender par exemple le poids des mythes dans l’histoire socio-politique des nations ? Comment penser la place de l’imaginaire dans la religion, et comment mettre en relation imaginaires sociaux et religieux ? Enfin, certains auteurs interrogent pertinemment la place de l’imagination symbolique dans la construction des théories scientifiques, bien que ces deux champs soient traditionnellement considérés comme antinomiques. Outre ces sphères du social dont l’imaginaire est l’une des composantes sans en constituer pour autant l’essence première, la sociologie de l’imaginaire doit également porter sur les productions imaginaires en tant que telles. On pourra s’intéresser, à l’instar de Bachelard, aux rêves et rêveries, en mettant en évidence leurs particularités respectives sur le plan du contenu et du contexte de production. Par ailleurs, l’étude de la littérature peut constituer un terrain propice à l’analyse de l’imaginaire social, comme l’a par exemple démontré Tacussel pour la littérature balzacienne. Enfin, certains chercheurs s’intéressent aux créations spécifiques comme les êtres fantastiques, objets imaginaires polysémiques sur le plan symbolique, permettant notamment de mettre en évidence la fonction euphémisante de l’imaginaire avancée par Gilbert Durand.

La sociologie de l’imaginaire constitue donc une posture transversale dans l’appréhension du social, permettant d’analyser une multitude de champs de la socialité. Cette posture inédite et ses méthodes permettent non seulement d’aborder des objets jusqu’alors délaissés par les sciences sociales, mais également de renouveler et d’enrichir la connaissance autour de champs de recherche classiques. Considérant qu’ « une sociologie sans l’imaginaire est une sociologie mutilée, désincarnée », cet ouvrage démontre la pertinence de replacer le postulat de l’homo imaginans au cœur des réflexions sur le social. À en juger par l’actuelle recrudescence d’ouvrages et de recherches portant sur l’imaginaire, on peut avancer que la sociologie de l’imaginaire est probablement aujourd’hui sur le point d’asseoir sa légitimité si tardivement conquise.