• Yann Leroux

Une petite histoire de Usenet

2005 / Histoire - Informatique / Article

Usenet a été la colonne vertébrale sur laquelle s’est appuyée le développement de l’Internet tout entier. Le développement de ce réseau a posé des difficultés spécifiques et les réponses données par les pionniers sont encore valides de nos jours (souriards, netiquette, charte etc.) Cette "Histoire de Usenet" explore ces aspects du point de vue de la théorie psychanalytique des groupes.

Petite histoire de Usenet

Se plonger dans l’histoire d’Internet en général et de Usenet en particulier laisse une curieuse impression. On y parle déjà de préhistoire alors qu’a l’échelle de notre temps, ce réseau n’a qu’une trentaine d’années. Et le fait que l’on puisse retrouver assez facilement les traces de cette histoire sur le réseau lui-même, que l’on puisse suivre son développement, les difficultés qui y ont présidé, les coups de forces, les conflits et leurs résolutions ouvre sur un second vertige : celui des origines.

L’histoire de Usenet croise celle de l’Internet, mais et même si aujourd’hui une grande partie du traffic Usenet passe par Internet, les réseaux sont indépendants. Aujourd’hui encore, les usenautes en gardent une certaine fierté « ici, ce n’est pas le web » s’entend souvent dire le nouveau venu. « Ici », c’est Usenet, avec ses us, son jargon, ses règles techniques à respecter, et ses coutumes. V. RENONCE utilise une métaphore qui me semble particulièrement parlante : Internet est un réseau de chemin de fer, le web et usenet y sont le contenu de trains et le train est le protocole utilisé pour acheminer le contenu.

Usenet (« users network », le réseau des utilisateurs) est un réseau qui fonctionne d’emblée un double idéal : celui du collectif, et celui d’aide apportée à autrui. Il est constitué de milliers de groupes de discussion, chaque groupe étant consacré à un sujet précis. Il est ouvert : toute personne peut lire les messages qui y sont postés où poster lui-même des messages. Il est particulièrement utile pour qui cherche une réponse, surtout dans les domaines techniques. Enfin il est créé par et pour des informaticiens unixiens c’est-à-dire qu’il a été crée d’emblée par un groupe structuré mettant en avant une culture de la coopération et du partage.

L’origine

Comme pour toute choses, il est difficile de donner un point d’origine de USENET. Mais on peut repérer les noyaux a partir desquels il s’agrége, et se précipite en une nouvelle réalité : le télégraphe de Sammuel MORSE (1835), voire même le télégraphe optique des frères CHAPPE (1792), le téléphone de BELL en sont une pré-figuration. Elle reste cependant grossière, et doit beaucoup à des effets d’après-coup. Les différences entre USENET et un réseau télégraphique sont nombreuses. Il s’agit, certes, d’information circulant d’un point à un autre via le téléphone, mais la ressemblance s’arrête la. Sur USENET, l’information va d’un point vers plusieurs autres points, elle est envoyée à un nombre incomparablement plus grand d’individus et enfin met en jeu un appareil qui ne verra le jour qu’au XXieme siècle : l’ordinateur. Le premier ordinateur électronique programmable est conçu 1946. Un an plus tard, la société IBM réalise pour le compte d’American Airlines, le premier réseau de téléscripteurs pour la réservation des vols Le circuit intégré (1958) apportera aux machines à la fois une miniaturisation et une puissance de calcul sans cesse plus grandes. Enfin, l’apparition d’un nouveau marché à partir de la seconde moitié des années 70 permettront une production en masse à la fois des machines et des produits informatiques, et l’émergence de nouveaux géants comme Microsoft

A coté de cette image très idéalisée, Usenet. il semble donner corps aux rêves de beaucoup faisant de la terre ou de l’humanité un être vivant et parfois même conscient Citons, entre autres, Nathaniel HAWTHRONE - « The round globe is a vast ... brain, instinct with intelligence » - ou plus près de nous du « réseau galactique »d’un J.C.R. LICLIDER ou encore toutes les théories faisant du globe un organisme vivant..

C’est en pleine guerre froide que USENET s’invente ou plus exactement c’est à ce moment que des intérêts - politiques, militaires, individuels - convergent et rendent possibles son invention. En 1957, le monde apprend la mise en orbite réussie de Spoutnik, premier satellite artificiel terrestre. Les américains prennent conscience de leur retard technologique en la matière et le président EISENHOWER crée cette même année une agence de recherche (ARPA, Advanced Research Project Agency) ayant pour vocation de concevoir des innovations technologiques utiles à l’armée américaine. L’ARPA conçoit le premier satellite américain en dix mois, et commence à s’intéresser aux réseaux d’ordinateurs et aux technologies de l’information.

Depuis 1958, les américains possèdent du système de défense SAGE : un réseau de bunkers coordonne les forces aériennes. Dans chaque bunker, un opérateur peut gérer jusqu’à 400 avions simultanément. Mais le commandement s’inquiète de la dégradation des capacités militaires si les points de communication venaient à être détruits. L’Air Force demande donc en 1962 à un groupe de chercheurs du RAND (Reseach ANd Development) de concevoir un réseau de communication capable de résister à attaque massique.

Depuis trois ans, les ingénieurs sont capables de transmettre des données binaires sur des lignes téléphoniques grâce au modem inventé par la Bell Compagny. La première connections entre deux ordinateurs est réalisée en 1965 par Lawrence G. ROBERT et Thomas MERILL. Au MIT, ROBERT est en lien avec Leonard KLEINROCK auteur d’une théorie sur la communication de paquets. L’expérience de 1965 va convaincre ROBERT du bien fondé de cette théorie et lorsqu’il est nommé à la tête du projet de réseau informatique à l’ARPA, il publie ses « Plans pour le réseau ARPANET ». A la même conférence, Paul BARAN de la RAND fait également part de la commutation de paquets pour la transmission sécurisée de la voix. Les deux projets, menées parallèlement et dans la méconnaissance l’un de l’autre, aboutissent à la même idée : la transmission de paquets passant de nœuds en nœuds ayant la même autorité sans système central est la meilleure solution pour transmettre des informations sur un réseau informatique.

C’est sans doute la similarité des deux projets, associé au contexte de la guerre froide, qui a conduit à l’idée, fausse, que le réseau ARPANET été né de la nécessité de créer un réseau insensible à toute attaque nucléaire. 1963 a vu les trois premiers soldats américains tomber au Vietnam qui deviendra pendant dix ans le point le plus chaud de la guerre froide. Les soviétiques disposent de la bombe atomique depuis 1949, et depuis le monde vit dans un équilibre précaire ; chaque camp ayant la possibilité de détruire totalement l’autre et s’il ne le fait pas, c’est qu’il est assuré du même sort. C’est dans ce scénario d’une destruction mutuelle assurée - MAD, fou, pour« Mutual Assured Destruction »- en cas de conflit ouvert qu’ARPANET voit le jour. Avoir un réseau qui résiste ou non à une attaque nucléaire est sans importance, puisque aucun opérateur ne pourra le faire fonctionner.

En 1969, un premier réseau se met en place via le protocole NCP. Il relie quatre centres universitaires : l’UCLA (Université de Californie, Los Angeles), le SRI (Standford Research Insitute, Standford), l’USCB (Université de Californie, Santa Barbara) et l’Université d’Utah (Utah). Le 7 avril 1969, S. CROCKER publie la première RFC (« Host software »). Ce sera la date officielle de la naissance d’Internet. Ce premier réseau est conforme à l’idéal développé par le directeur de l’ARPA dès août 1962 : un réseau « galactique » permettant à toute personne d’accéder à toute information ou à tout programme ou qu’il se trouve. Pour le « galactique », il faudra attendre encore un peu. Mais l’implantation du réseau au cœur du monde universitaire permet de le sortir d’une utilisation purement militaire. En 1971, ARPANET compte 15 nœuds et 23 machines. Elles sont cinquante en 1972. et en juillet 1975, ARPANET est livré à l’armée comme étant un réseau opérationnel. Dans les faits, il est fréquenté par un nombre sans cesse croissant de civils, qui utilisent le réseau pour leurs recherches universitaires mais également pour rester en contact avec d’anciens collègues, poursuivre une discussion de façon plus détendue que pendant un cours ou un séminaire ou tout simplement se raconter la dernière blague à la mode.

Ce mouvement est accéléré par les progrès techniques. En 1972, Ray TOMLINSON invente une « killer application » : le mail.. Il a mis au point SNDMSG (send message - envoyer un message), une application qui permet à des personnes travaillant sur une même machine de s’envoyer des messages. C’est une déclinaison des bulletins électroniques que les chercheurs se partageant une même machine utilisaient couramment. L’idée de Ray TOMLINSON est d’envoyer des messages à plusieurs machines simultanément et il utilise comme adresse le nom du destinataire et celui de la machine sur laquelle il est inscrit, avec comme séparateur l’arobase qui a pour avantage de ne pas pouvoir être confondu avec ce qui le suit où le précède. Malgré les craintes et la culpabilité de TOMLINSON (« N’en parle à personne, nous sommes sensés travailler sur autre chose » aurait il dit à un collègue), le mail est vite adopté et en 1974, il constitue les trois quart du trafic sur ARPANET.

Un nouveau protocole de communication, TCP/IP est inventé en 1973 par Vinton CERF, de Stanford et Bob Khan de la DARPA (nouveau nom de l’ARPA) . Il a l’avantage de permettre aux différents réseaux de ce connecter entre eux. Adopté par le ministère de la défense en 1976, il va vite suppléer NCP sur ARPANET et surtout faciliter la communication entre différents réseaux.

En 1975, la première mailing-list est crée. Elle permet à des personnes ayant un intérêt commun de correspondre via une adresse mail. Toute personne abonnée à la mailing-list (liste de diffusion) reçoit ce que les autres écrivent et peut elle-même écrire. Ainsi, SF-Lovers, première mailing-list non technique, regroupe les passionnés de science fiction. Les utilisateurs d’ARPANET et des mailing-list inventent rapidement leur propre vocabulaire, à tel point qu’un « Jargon File » à l’attention des nouveaux venus est diffusé par Raphaël FINKEL.

C’est en marge de recherches touchant au domaine militaire que les prémisses du réseau voient le jour, marquant profondément sa philosophie. Avec ARPANET, l’idéal d’un accès immédiat et par le plus grand nombre d’une information à la fois libre et pertinente semble être à portée de main. Il fonctionne comme contre-investissement de la culture du secret qui entoure les recherches militaires et dans lesquels baignent chercheurs et réseaux. Là ou les militaires imposent le secret ou la discrétion, ARPANET avance la libre circulation des informations ; là ou les relations sont hiérarchisées, le ARPANET propose le rêve d’une égalité entre tous ses membres ; là ou le travail et la prise en compte de la réalité sont valorisés, ARPANET instaure des lieux où les utopies peuvent être discutées ou expérimentées.

Parmi les habitués du réseau, certains ont le génie de prendre conscience que ce qui fait sa richesse, ce n’est pas les machines - le hardware - mais les personnes qui l’utilisent. Ils s’attachent à le rendre plus facilement fréquentable par un travail de standardisation des messages, de leur transmission et bâtissent peu à peu des règles de communication. C’est un travail d’homogénéisation, tendance que l’on retrouve dans tous les groupes, visant à l’indifférenciation de tous les membres. Dans ce proto-usenet, la naissance d’un jargon si spécifique qu’il nécessite sa traduction auprès des nouveaux venus en est l’indicateur le plus évident ; l’intégration de ce jargon signe alors l’intégration dans le groupe. Le « Jargon file » inaugure ce qui sera une pratique courante sur USENET : la mise à disposition, pour tous, d’un travail d’un des membres du groupe afin d’améliorer le fonctionnement du groupe tout entier. Le travail plus technique, et surtout en prise avec la réalité, autour du format des fichiers, des programmes permettant la connexion, l’envoi et la réception des messages participent également de ce mécanisme

Ce mouvement centrifuge est un mécanisme banal de la vie des groupes : ressembler à son voisin, partager les même signes que lui, adorer le même leader, ou encore poursuivre un idéal commun nourrit le sentiment d’appartenance à une même communauté. Ces identifications horizontales ont été décrites par S. FREUD (1920) de même que l’identification au leader qui est à la base de foules aussi disparates que l’Armée ou l’Eglise.

Mais dans ce proto-usenet, la question du leader est secondaire ou plus précisément, elle est soigneusement évitée. Dans les premiers temps, personne ne semble se soucier de prendre le leadership et c’est une fraternité toute universitaire qui est mise en avant. La rivalité n’est pas nécessaire puisque chacun est sensé avoir le même accès aux même ressources du réseau que son voisin. Le groupe se structure autour du dedans et du dehors -le dedans étant perçu comme contenant des objets enviables et le dehors comme potentiellement destructeur. Cette différenciation va amener une différenciation entre les membres du groupe : le travail de quelques uns se situe plus à la périphérie du groupe, dans ces relations avec l’extérieur - comme par exemple dans la mise au points de standards pour communiquer avec d’autres réseaux, tandis que d’autres se contentent de la place d’utilisateur. En quelque sorte, le groupe se donne des ambassadeurs auprès de la réalité extérieure pour travailler à son développement, tandis que d’autres, par leurs discussions, alimentent son fonctionnement imaginaire. L’utopie - un réseau pour tous, satisfaisant à la curiosité intellectuelle de tous - est l’enveloppe psychique de ce premier groupe. Elle contient un fantasme : celui d’être nourri totalement par un sein aussi bon qu’infini ce qui préserve de l’envie comme de l’agressivité vis-à-vis des du groupe comme des autres membres du groupe.

Le groupe fonctionne sur un registre anté-oedipien : tous frères, certes, mais pas de géniteur. Ou plus exactement, chacun peut être son propre géniteur sur le réseau, car on peut s’y inventer une identité, s’y construire une réputation, une existence, une image, différentes de celles que l’on a expérimenté jusque là. S’il fallait en donner une image, ce serait celle d’une société d’insectes, avec des individus si peu différenciés qu’il n’y aurait pas de reine et encore moins une mère.

USENET est un aspect important du réseau Internet, et croyons nous, participe grandement à son dynamisme. C’est lui qui, pour la première fois, semble rendre possible les rêves d’accès immédiat et par le plus grand nombre à une information à la fois libre et pertinente ; D’abord organisé autour du savoir et des ressources informatiques, il va étendre ses champs jusqu’à vouloir embrasser l’ensemble du savoir humain : biologie, physique, géographie, histoire, ...« Le savoir pour tous ! », c’est sur cet idéal que s’est bâtit. Le réseau est alors comparé à une vaste bibliothèque, ou chacun serait libre d’errer, de se perdre, de se former ou de former les autres. Parallèlement, cette bibliothèque s’agrémente de rayons consacrés à des « disciplines » plus proches du désir.

USENET, Premiers âges

« Netnews ou Usenet comme on l’appelle habituellement, est un système de partage de messages qui échange des messages électroniquement à travers le monde dans un format standard. » RFC 1580, mars 1994

En 1979, la version 7 de Unix, donne aux programmeurs la possibilité de traiter des données textuelles, de créer des scripts et d’envoyer des commandes au système d’exploitation. Unix 7 comprend par ailleurs un protocole de communication appelé UUCP (unix to unix copy). A l’époque, les étudiants ont l’habitude de poster des annonces sur des « boards, » sortes de tableaux d’affichage électroniques. Deux d’entre eux, Tom TRUSCOTT et Jim ELLIS sont des familiers d’ARPANET de et de ses mailing-lists. Ils souhaitent offrir des possibilités similaires aux universités qui n’on pas d’accès à ARPANET. L’idée d’un programme permettant le transfert automatique de fichiers entre deux ordinateurs connectés via un modem est élaborée dans des discussions fiévreuses où les deux étudiants rêvent d’un « netnews » sorte de board élargit au niveau mondial. Ils en parlent autour d’eux, et d’autres étudiants les rejoignent, partageant la même utopie. Denis ROCKWELL, étudiant de Duke et Steve BELLOVIN, étudiant en informatique à l’University of North Carolina, Chapel Hill, mettent au point le format d’envoi des messages. ROCWELL écrit par ailleurs un premier programme en s’appuyant sur le protocole UUCP qui permet le transfert de fichiers entre deux machines connectées par un modem. Un autre étudiant, Steve DANIELS, invente la structure des groupes avec des points. Un des premiers groupes crée est net.chess.

En Janvier 1980, ELLIS et TRUSCOTT sont à la conférence Usenix à Boulder, Colorado, et y diffusent leur idée d’un netnews et le programme éponyme qui permet de se connecter. Le fait que Netnews soit un programme unix va faciliter son utilisation et sa diffusion : il est gratuit. L’origine « unixienne », la gratuité du programme vont grandement marquer ce réseau qui prend d’ailleurs le nom de USENET pour USEr NETwork (le réseau des utilisateurs). Sa structure ouverte de Usenet va garantir son succès. Tout possesseur d’ordinateur peut le mettre a la disposition du réseau pour transmettre des messages. Il peut choisir de transporter tous les messages de tous les groupes, des groupes de son choix, ou encore quelques messages seulement. Chaque administrateur est maître chez soi, et fait ce qu’il veut.

D’autres machines se joignent rapidement au réseau Parmi les nouveaux venus, une machine nommée ucbvax va jouer un particulier en donnant à Usenet un accès à ARPANET. Dont les mailing list comme Human-Net ou SF-Lovers sont très prisée. Ucbvax crée une hierarchie fa.* (from ARPANET - en provenance d’ARPANET) sur laquelle les messages des mailing-list sont postées permettant aux usenaute de participer aux discussions même s’il ne possède pas d’accès à ARPANET

Le groupe s’est donné un nom - USENET, a mis l’accent sur son fonctionnement communautaire et a systématisé au maximum l’indépendance des membres entre eux, et plus particulièrement administrateurs. Il maintien un équilibre subtil entre les forces de liaisons - le « nous, usenautes » - et les forces de déliaisons mettant en péril la cohésion du groupe. Ainsi, la toute puissance a été accordée aux administrateurs, qui de ce fait deviennent des usagers particuliers. Mais elle est limitée à leur site. Les administrateurs règnent, comme le roi du petit prince, sans partage sur un royaume qui ne comporte qu’un seul sujet : eux-mêmes. Cela maintient le groupe dans une situation où toute rivalité, tout conflit sont découragés parce que vains.

Le travail technique autour du format des fichiers, des programmes permettant la connexion, l’envoi et la réception des messages participent du mouvement d’homogénéisation : pour pouvoir être lu et diffusés par le plus grand nombre de machines, les messages doivent avoir le même format. Dans le même temps, les règles de civilité sont formalisées : sur USENET, les pseudonymes sont mal vus, et chaque contributeur se doit d’avoir une adresse e-mail valide. Chaque message peut se terminer par un court texte, de trois lignes maximum, que l’on appelle « signature ». La signature est précédée des signes qui signalent la fin du message. Enfin, lorsque l’on répond à un message, il est conseillé de laisser au moins le nom de la personne à laquelle on répond ainsi que le message-id de son message. Enfin, on prendra soin de supprimer du message initial et de faire précéder le texte auquel on répond par le signe « > »

Si le groupe se donne des règles de civilité, il se dote également d’un personnage transgressif : le troll. On nomme ainsi les personnes dont le but, dans un groupe de discussion, est de créer les plus de désordre possible. La méthode est simple : il suffit de poster un sujet polémique, et il se trouvera toujours quelqu’un pour s’en alarmer et essayer de faire entendre raison au troll. Le but du troll est de faire durer la discussion, de l’emporter au-delà de l’objet du groupe, voire de « polluer » d’autres groupes, attirant les remarques et l’agacement d’un nombre croisant de personnes. L’idéal est que tout un groupe de discussion s’en mêle, flambe, et emporté par l’agressivité, se déchire et finalement explose. Parler de la mise en jeu du masochisme de certains dans le groupe est trop rapide : le bon troll ne se fait pas repérer.

Il faut garder à l’esprit que le groupe s’est considérablement agrandit, le confrontant a de nouveaux problèmes. Il faut accueillir et former les « newbies » (les « bleus ») pour éviter qu’ils ne « polluent » les groupes avec leurs mauvaises manières (posts au mauvais format, ou dans les mauvais groupes). La fantasmatique sous jacent est assez explicite : elle est anale - il faut garder le groupe propre - et l’angoisse est persécutrice - les « newbies » risquent de tout abîmer. La pollution, attribuée aux trolls, aux newbies, et plus tard aux publicités métaphorise un problème inhérent au fonctionnement même du groupe : que faire de ses déchets ? On retrouve cette question dans l’attention portée à la bande passante. Les règles du « bien poster » ont été en partie conçues dans ce sens : il faut éviter de poster des informations non nécessaires (signature trop longue, reprise in extenso du post initial dans une réponse etc.).

Les règles du « bien poster » répondent à des considérations techniques : les ressources du réseau en bande passante sont limitées, et il est inutile de transmettre des informations non nécessaires (signature trop longue, reprise intégrale du post initial dans une réponse etc.). Elles correspondent également à un dynamisme sous-jacent. Elles répondent à une inquiétude, et une culpabilité vis-à-vis du groupe comme bon « sein ». A l’origine, lorsque un problème sur le groupe pouvait être réglé par un coup de téléphone ou une rencontre. Puis, le groupe grandissant, cette possibilité de trouver un ailleurs au groupe est devenue impossible. L’agressivité a été dérivée dans des groupes conteners, avec l’espoir qu’elle s’y éteindra et que les personnes pourront reprendre la discussion dans le groupe de départ, décontaminés de leur agressivité. Enfin, à partir d’une certaine taille, c’est le fonctionnement normal du groupe qui le mettait en danger. Il ne s’agit plus de traiter des conduites considérées comme déviantes ou inopportunes, mais de faire face aux conséquences de son propre fonctionnement. C’est un problème écologique. Qu’il soit groupal ou individuel, le fonctionnement psychique produit un reste non métabolisable, simplement parce que tout ne saurait être symbolisé ou compris. Sur USENET, cela se traduit par une perte de sens : bouts de messages incompréhensibles, discussion qui s’embrouille, message posté dans le mauvais groupe, question laissée sans réponse, etc.

Ces restes sont inévitables, mais deviennent gênants à partir d’une certaine quantité ; ils persécutent le groupe qui les décrit comme « polluants » Au début de USENET, il était facile d’en venir à bout d’un coup de téléphone ou par une rencontre. c’est-à-dire en faisant appel à un ailleurs que USENET. De par sa taille, de par la prégnance du fantasme d’auto-suffisance, cet ailleurs a disparu ou n’est plus suffisamment efficace. Le groupe baigne dans ses propres déchets, et la solution du groupe poubelle n’est pas opérante. On se trouve là dans une situation identique a celle des protistes décrite par FREUD (1921) et des trois destins possibles, USENET en utilisera deux. Premièrement, le déchet fait retour sur l’organisation psychique dont il est issu et en gêne le fonctionnement. C’est ce que les fantasmes paranoïdes tentent de psychiser dans les thèmes de pollution. La seconde possibilité -changer de bain, c’est-à-dire d’environnement- est impossible. La troisième consiste en une différenciation des individus, c’est-à-dire de permettre que ce qui est toxique pour les uns soit bénéfique pour les autres. Les trolls illustrent ce phénomène. Le bruit, la perte de sens, l’agressivité, le troll recherche ce que les autres cherchent à tout à prix à éviter. En appeler au masochisme des trolls, qui trouveraient là individuellement une satisfaction à être l’opprobre de tout un groupe n’est pas suffisant. Ce masochisme est également au service de l’appareil psychique groupal qui se donne ainsi de possibilité nouvelles. Ce qui était inutilisable à tout travail psychique, qui venait polluer et contaminer l’appareil psychique, fragilisant son fonctionnement, et pouvant à terme, y mettre fin, devient source de plaisir et d’élaboration. Le troll est ainsi à USENET ce que le masochisme est au fonctionnement psychique : un gardien de vie.

Développement 

Au début des années 80, le réseau est constitué de 213 machines et accueille une nouvelle machine à peu près tous les 20 jours. Dans ces premiers temps, USENET est composé de trois hiérarchies seulement : .net, .fa et .mod. .net désigne les groupes dont le contenu concerne le réseau lui-même et .mod les groupes modérés. mod.annonce et mod.newprod sont les premiers groupes modérés, et ils concernent uniquement les produits informatiques.La modération est une tentative pour rendre les groupes plus lisibles : une personne lit et filtre tous les messages et n’autorise la publication que des messages qui correspondent à l’objet du groupe. Mais c’est une solution qui est finalement peu appréciée sur USENET car elle contredit l’idéal de liberté de parole qui le fédère

Elle a un second effet : elle différencie encore un peu plus les membres du groupe. Elle s’ajoute aux couples différenciateurs administrateur / non administrateur, usenaute / troll, confirmé / newbie faisant reculer un peu plus le principe d’isomorphie qui jusque là dominait USENET. Les groupes modérés rendent possible l’avènement d’un nouvel organisateur : l’imago. Jusque là, les groupes étaient très peu différenciés, et le fantasme, et sa mise en résonance, était un organisateur suffisant. Un groupe modéré prend immédiatement une organisation pyramidale : en cas de problème, les plaintes « montent » vers le modérateur. On attend de lui qu’il filtre les messages c’est-à-dire qu’il élimine ceux qui ne concernent pas le groupe (messages hors sujet, publicités) et qu’il intervienne dans les discussions lorsqu’elles dégénèrent en flaming, afin de ramener le calme. Sur le plan de l’imago, il renvoie à une figure composite, mélangeant les aspects paternels - il est celui qui donne droit à l’accès au groupe-mère (ou groupe-matrice), et maternels - il est une mère aimant ses enfants d’un amour égal, veillant à ce aucun ne soit blessé dans une discussion. Avec lui, le groupe se dote d’une enveloppe supplémentaire, assurant une fonction de pare-excitation à la fois externe et interne. Vis-à-vis de l’extérieur, il limite les entrées a ce qui peut être utile, utilisable ou encore conforme à l’objectif que le groupe s’est donné. A l’intérieur du groupe, il modère les relations entre les membres, les maintenant à un niveau acceptable pour le groupe. Il peut ainsi être amené à proposer à ce qu’une discussion se poursuivre par mail, c’est-à-dire dans l’out-group, soit qu’elle prenne une tour personnel, sur le versant agressif ou libidinal, soit que son objet ne concerne plus le groupe.

Les groupes modérés ne concernent qu’une infime partie de USENET et d’une façon générale, les groupes sont confrontés à des effets délétères proportionnels au trafic. Un mot d’esprit, une méprise ou de la mauvaise foi, et la discussion s’enflamme. Les usenautes font face en leu donnant des noms à ces phénomènes - ici, flame war - en tentant de les contenir dans des lieux spécifiques (création de nouveaux groupes) ou en inventant de nouveaux dispositifs techniques permettant de filtrer les discussions. Ainsi, l’on crée .net.joke pour accueillir les traits d’esprits et net.rumor pour discuter de ce qui va vite se révéler une caractéristique d’internet : la rumeur. Les discussions débordant également sur un versant agressif, net.flame est créé ainsi que net.bizarre et net.gdead qui archive les groupes morts. Le flaming désigne une discussion qui s’est enflammée. En deux trois réponses, l’objet initial de la discussion est perdu et le groupe ne s’intéresse plus qu’au conflit en cours. C’est un mécanisme endémique qui n’épargne aucun groupe non-modéré et qui peut menacer un groupe en faisant fuir ses contributeurs les plus fidèles. Au flaming, les membres du groupe réagissent parfois par un flooding, c’est-à-dire une action collective etpunitiveconsistantàinonder la boite à lettre électronique de la ou des personnes considérées comme responsable d’une faute. Etre systématiquement à l’origine de flamings en est une, tout comme ne pas respecter les règles de postage malgré plusieurs rappels à l’ordre. .net.flame est une sorte de groupe ignifugé ou l’on dérive les discussions trop chaudes avec l’espoir qu’elles s’y refroidissent ; au niveau de la dynamique groupale, il correspond à ce que D. MELTZER appelait « sein-toilettes » ou R. ROUSSILLON « le débarras ».

Une autre solution se répandra bien au-delà de USENET : le smiley. En 1982, une plaisanterie sur du mercure dans un ascenseur est entendue au premier degré. Des signes sont proposés pour marquer les messages humoristiques. Plusieurs caractères sont proposés et dans un premier temps on s’accorde pour marquer d’un astérisque (*) placé dans le champ toute plaisanterie. D’autres caractères sont évoqués, jusqu’à la proposition élégante de Scott E. FAHLMAN : la succession des signes :- ) pour tout sujet humoristique. FAHLMAN note « qu’actuellement il serait sans doute plus économique de marquer les sujets qui ne sont PAS des plaisanteries » et propose le :-( pour tous les sujets sérieux Les utilisateurs sont en effet confrontés à un problème souligné par un des contributeurs et qui reste d’actualité : être obligé de passer au travers d’une forêt de messages pour trouver les quelques messages que qui les intéressent. La seconde proposition de FAHLMAN ne sera pas retenue, et :-( sera utilisé pour marquer le désagrément ou la colère. De nouveaux smiley seront inventés et serviront aux usenautes à donner une figuration de leurs états affectifs ou de leur aspect physique.

Paradoxalement, le succès même de USENET est perçu comme signe de sa perte, et régulièrement, les annonces de « la fin de USENET » apparaissent sur le réseau. Il devient trop grand, dit on, les nouveaux venus ne prennent pas le temps d’apprendre les règles de fonctionnement qui ont été patiemment construites pour le bien de tous, la transmission de ces règles ne se fait plus ou mal, on arrive plus à trouver des messages pertinents. Il faut bien avouer que cette foule immense qui se réunit tous les jours pour discuter donne envie d’utiliser des superlatifs en parlant d’hyper ou de méga-groupe. Car, malgré le nombre, du point de vue psycho-dynamique, il s’agit bien encore de groupe et non de foule.

En 1983, devant l’augmentation du trafic, et les problèmes que le gigantisme pose, des administrateurs comme Gene SPAFFORD, philosophe et informaticien décident de consacrer des machines uniquement au réseau Usenet sans aucune considération de temps machine ou de coût téléphonique. Les machines de ces administrateurs transmettent les messages rapidement et de façon fiable ; elles deviennent vite indispensable à Usenet et en deviennent l’épine dorsale (backbone). De façon logique, les administrateurs comme SPAFFORD ont un poids important dans la gestion de Usenet : les machines de la backbone transportent une part importante de Usenet. Si un groupe de discussion n’est pas distribué par la backbone, il a peu de chances d’être lu. Ce poids leur permettra d’imposer trois ans plus tard une restructuration complète de USENET.

Elle est connue sous le nom de The Great Renaming - (Le Grand Renommage) et va s’étendre de Juillet 1986 à Mars 1987. Aux hiérarchies primaires se substituent 7 nouvelles hiérarchies : comp pour tout ce qui concerne les ordinateurs, .misc pour les sujets « divers », news pour les nouveautés, rec pour les sujets récréatifs, sci pour les sujets scientifiques, soc pour les sujets sociologiques et talk pour les sujets polémiques. En 1996 sera ajouté une huitième hiérarchie, .humanities pour les « humanités » Dans un grand effort taxinomique, les administrateurs de la backbone tentent ainsi de trouver une place pour tout forum ou pour tout sujet. La restructuration est vécue par beaucoup comme un coup de force, et bientôt on parle d’une cabale des adminsitrateurs de la backbone. Ceux-ci voudraient prendre le pouvoir sur USENET et priver les usenaute de cette liberté de parole à laquelle ils sont si attachés.

SPAFFORD et les administrateurs de la backbone brisent un tabou : il se différencient nettement de tous les autres usenautes en se donnant un pouvoir qui n’avait jusqu’à présent été obtenu par personne. Les règles concernant les administrateurs avaient été édifiée pour éviter à la fois les conflits et surtout la mainmise d’un administrateur (ou d’un groupe d’administrateurs) sur le réseau ont été inefficace devant l’initiative des administrateurs de la backbone. Mais ce faisant, ils rendent deux services à USENET. D’abord, ils augmentent considérablement la bande passante, donnant une solution à un problème qui devenait de plus en plus épineux : le groupe ne change pas de bain, il augmente simplement la taille du bassin, ce qui fait que la toxicité liée au fonctionnement du groupe diminue. Cela était d’ailleurs le but de l’opération des opérateurs de la backbone. Le second service est à mon sens le plus important : en prenant le nom de backbone le groupe de SPAFFORD dote USENET tout entier d’une image qui l’organise. Alors que dans le proto-usenet, les représentations du groupe étaient plutôt celles d’individus mal différenciés baignant dans le même liquide nutritif, l’irruption de la représentation de l’épine dorsale ouvre sur un espace imaginaire tout a fait différent. Le groupe se doté d’un corps, et d’un corps organisé autour d’un axe central ce qui modifie les relations groupe - individus et les relations inter-individuelles. Par rapport au groupe, l’épine dorsale peut être désirée ou crainte, on peut souhaiter s’en rapprocher - pour participer de sa puissance, ou au contraire l’attaquer, ou s’en éloigner. Comme objet de désir, elle met les individus en rivalité ; comme objet répulsif, elle les encourage à s’organiser pour s’y opposer.

En se rendant maîtres de USENET, et en modifiant son organisation, les administrateurs de la backbone ne pouvaient que condenser sur leur personne les projections du groupe qui va dès lors, pour un temps au moins, s’organiser autour d’une imago toute puissante. Les fantasmes persécutifs - la cabale -répondent à la fois à l’angoisse suscitée par les changements imposés et a prégnance d’une imago leur ayant volé ou détruit leur objet et tentant de leur en imposer un autre. Ils conduiront à une formation substitutive : la hiérarchie alt.

Sur USENET, toute création d’un nouveau groupe passe par une procédure qui s’achève par un vote qui décide de sa création ou pas. Malgré un vote favorable, en 1988 Gene SPAFFORD refuse de créer soc.sex. Un autre administrateur de la backbone, Brian REID, décide de créer une hiérarchie alternative sur lequel sera diffusé soc.sex. Dans la foulée, il crée alt.drugs et par « nécessité artistique » alt.rock-n-roll. La hierachie alt a ceci de particulier que n’importe qui peut créer un groupe, et ce sans passer par un vote. La distribution du groupe dépend de son succès et aucun groupe ne peut être supprimé. Le groupe est « immortel » tant que des personnes y discutent ;

Depuis 1986, USENET utilise un nouveau protocole : Network News Transfert Protocol est plus rapide, plus efficace, et surtout il s’intègre parfaitement au protocole TCP/IP qui est en train de devenir la norme sur le réseau. Il permet également des fonctions de recherche que les usenautes apprécieront beaucoup.

En 1990, le réseau ARPANET est définitivement démantelé. USENET lui survira sans aucune peine. Vinton CERF, père de l’internet, se lamente de la mort d’un de ses ainés dans un Requiem for ARPANET. Beaucoup d’anciens d’ARPANET partagent les sentiments de CERF, et se demandent ce que le réseau leur réserve avec l’arrivée continuelle de ces milliers de nouveaux venus. Dans ces années 90, les choses s’accélèrent encore. Au CERN de Genève, Tim Berner-Lee invente le langage HTML -Hyper Text Markup Language), donnant naissance à la Toile telle que nous la connaissons. Des services deviennent disponible en ligne, préfigurant la ruée vers l’or des e-compagnies de la fin des années 1990. Des navigateurs comme Mosaic (1993) permet de naviguer sur les pages web, deux étudiants créent Yahoo (Yet Another Hierarchical Officious Oracle) en 1994 et Pizza Hut vent ses produits en ligne. En France, Christophe WOLFHUGEL crée USENET-FR

Petit à petit, le réseau se donne une histoire et des héros fondateurs : un roman familial se constitue et est transmis aux nouveaux venus. C’est un récit que tous les membres du groupe ont en commun, qui explique leurs héros, leur origine, leur fonctionnement actuel, et les règles qu’ils se sont donnés.