• Stéphane Vial

La structure de la révolution numérique : philosophie de la technologie

2012 / Philosophie, Épistémologie - Information et Communication / Thèse

Doctorat en Philosophie délivré par l’École Doctorale 180 de Université Paris Descartes, préparé sous la direction du Professeur Michela Marzano, soutenu en Sorbonne le 21 novembre 2012, et obtenu avec la mention "Très honorable" à l’unanimité (mention la plus élevée). Composition du jury : Michela Marzano (Université Paris Descartes), Bernard Darras (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne), Bernard Lafargue (Université Michel de Montaigne Bordeaux 3), Sylvie Leleu-Merviel (Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis), Franck Varenne (Université de Rouen).

Cette thèse a fait l'objet d'une publication (sous une forme abrégée, améliorée et réécrite) aux Presses Universitaires de France sous le titre L'être et l'écran : comment le numérique change la perception.

Résumé

De quoi la révolution numérique est-elle la révolution ? Telle est la question la plus générale à laquelle tente de répondre la thèse, du point de vue d'une philosophie générale de la technologie. La recherche s'organise en trois temps correspondant à trois niveaux d'analyse.

Le premier niveau d'analyse s'inscrit sur le plan de l'histoire. Il vise à dégager la structure historique de la révolution numérique, en délimitant d'abord son périmètre diachronique et en dégageant sa place particulière au sein de l'histoire générale des techniques. L'hypothèse, c'est que la révolution numérique n'est pas un changement d'outillage mais un événement d'histoire, qui s'inscrit dans le long processus de la machinisation de l'Occident et de la succession des systèmes techniques pour aboutir à l'émergence d'un nouveau "système technique" : la révolution numérique, c'est la révolution de notre infrastructure technique systémique, c'est-à-dire l'avènement du "système technique numérique". Dans cette partie, nous privilégions le terrain historique et les données empiriques qu'il fournit, au nom d'une philosophie de la technologie fermement opposée à toute métaphysique misotechnique.

Le second niveau d'analyse s'inscrit sur le plan de la perception. Au-delà de la seule révolution numérique, il vise à dégager la structure phénoménologique de toute révolution technique, en remontant aux conditions techniques de toute perception en général. L'hypothèse, c'est qu'une révolution technique est toujours une révolution ontophanique, c'est-à-dire un ébranlement du processus par lequel l'être (ontos) nous apparaît (phaïnô) et, par suite, un bouleversement de l'idée même que nous nous faisons de la réalité. Nous nous appuyons ici sur la notion de "phénoménotechnique" empruntée à Gaston Bachelard, qui nous conduit à défendre un constructivisme phénoménologique selon lequel toute technique est une matrice ontophanique, dans laquelle se coule notre expérience-du-monde possible. Comme les précédentes, la révolution numérique apparaît alors comme une révolution de nos structures perceptives, dont la violence phénoménologique permet au passage d'expliquer le succès et le déclin de la notion de virtuel. De cette dernière, nous proposons une généalogie critique et nous montrons qu'elle n'a été jusqu'ici qu'une tentative ratée d'élucider la phénoménalité numérique, en raison de la rêverie de l'irréel qu'elle induit.

Le troisième niveau d'analyse s'inscrit sur le plan de la phénoménalité numérique enfin abordée dans sa positivité. Il vise à saisir la structure ontophanique de la révolution numérique, c'est-à-dire la nature de l'être des êtres numériques. L'hypothèse, c'est que l'ontophanie numérique résulte de onze caractéristiques phénoménologiques propres à la matière calculée, qui sont présentées dans un ordre didactique favorisant la compréhension globale du phénomène numérique. Il s'agit de la nouménalité, l'idéalité, l'interactivité, la virtualité, la versatilité, la réticularité, la reproductibilité instantanée, la réversibilité, la destructibilité, la fluidité et la ludogénéité. Nous terminons alors en analysant la responsabilité des activités de conception-création dans la genèse phénoménotechnique du réel et en particulier le rôle du design dans la constitution créative de l'ontophanie numérique. En tant qu'activité phénoménotechnique, le design est non seulement une activité créatrice d'ontophanie, mais encore une activité intentionnellement factitive, c'est-à-dire qui vise à faire-être autant qu'à faire- faire, en vue de projeter l'enchantement du monde. C'est pourquoi le design numérique, parce qu'il a la capacité d'engendrer de nouveaux régimes d'expériences interactives, joue un rôle essentiel dans le modelage de la révolution numérique. La révolution numérique, c'est aussi quelque chose qui se sculpte et se façonne, se coule et se moule dans les projets des designers. C'est une révolution de notre capacité à faire le monde, c'est-à-dire à créer de l'être.

Table des matières

INTRODUCTION. De la technologie comme philosophie

§. 1 — Le nouvel esprit technologique
§. 2 — La technique ou la question de l’être
§. 3 — De quoi la révolution numérique est-elle la révolution ?

I. LE SYSTÈME TECHNIQUE NUMÉRIQUE

Chapitre 1. La technique comme système

§. 4 — Le « système technique » selon Bertrand Gille : un concept heuristique
§. 5 — Contre le fétichisme de la technique et l’idéologie « misotechnique »
§. 6 — De la culture technique à la culture créative industrielle : la leçon du design
§. 7 — Convergence « technologique » et systématicité technique

Chapitre 2. La machinisation du monde

§. 8 — Avant les machines : l’antiquité et les systèmes techniques bloqués
§. 9 — L’invention du machinisme : la Renaissance et le système classique
§. 10 — Extension du domaine du machinisme : la « révolution industrielle »
§. 11 — De la « révolution industrielle » aux « révolutions techniques »
§. 12 — L’époque moderne et la question du « système technique contemporain »

Chapitre 3. La numérisation au pouvoir

§. 13 — L’automatisation du calcul et les nouveaux calculateurs
§. 14 — L’invention de l’ordinateur et l’ère de l’information
§. 15 — La structure du nouveau système technique

II. LA TECHNIQUE ET LE RÉEL

Chapitre 4. Les structures techniques de la perception

§. 16 — La « phénoménotechnique » ou la leçon de Bachelard
§. 17 — La technique comme matrice ontophanique
§. 18 — La dialectique de l’appareil et de l’apparaître
§. 19 — Le modèle de l’ontophanie téléphonique

Chapitre 5. Vie et mort du virtuel

§. 20 — Généalogie du virtuel : philosophie, optique, informatique
§. 21 — De la néo-métaphysique de l’image à la vulgate du réel et du virtuel
§. 22 — Fin de la rêverie : « voir les choses sous l’angle des interfaces »

III. L’ONTOPHANIE NUMÉRIQUE

Chapitre 6. Phénoménologie de la matière calculée

§. 23 — Nouménalité : le phénomène numérique est un noumène
§. 24 — Idéalité : le phénomène numérique est programmable
§. 25 — Interactivité : le phénomène numérique est une interaction
§. 26 — Virtualité : le phénomène numérique est une simulation
§. 27 — Versatilité : le phénomène numérique est instable
§. 28 — Réticularité : le phénomène numérique est « autrui-phanique »
§. 29 — Reproductibilité instantanée : le phénomène numérique est copiable
§. 30 — Réversibilité : le phénomène numérique est annulable
§. 31 — Destructibilité : le phénomène numérique peut être néantisé
§. 32 — Fluidité : le phénomène numérique est thaumaturgique
§. 33 — Ludogénéité : le phénomène numérique est jouable

Chapitre 7. Le design (numérique) de l’expérience

§. 34 — La fabrique de l’ontophanie
§. 35 — Le design et l’intentionnalité factitive
§. 36 — L’effet de design numérique et ses possibles
§. 37 — La situation interactive et notre avenir ontophanique

CONCLUSION. De l’aura radicale des choses

BIBLIOGRAPHIE

Abstract

The Structure of the Digital Revolution

What is the digital revolution the revolution of ? What is turned upside down and disturbed, reformed and transformed, in the so-called 'digital revolution' ? To answer this, digital revolution is approached here from the point of view of a philosophy of technology which assumes that our being-in-the-world is fundamentally conditioned by technique and always has been. The first level of this approach focuses on the historical structure of the digital revolution. The hypothesis is that the digital revolution is an event in history that is part of the long process of mechanization in the West and consists in the advent of a 'digital technical system'. The second level concerns the phenomenological structure of the digital revolution. The hypothesis is that a technical revolution is always ontophanic, that is to say a shaking of the structures of perception and of the process through which the being appears to us. This results in phenomenological constructivism, based on the notion of phenomenotechnique, which ultimately condemns the notion of 'virtual'. The third and final level of analysis focuses on the ontophanic structure of the digital revolution. The hypothesis is that digital ontophany consists of eleven fundamental characteristics : noumenality, ideality, interactivity, virtuality, versatility, reticularity, instant reproducibility, reversibility, destructibility, fluidity and ludogeneity. The role of design as a phenomenotechnical activity that shapes the world is therefore essential in the creative development of the digital ontophany.

Open Access

Cette thèse est diffusée intégralement en ligne sur plusieurs plateformes de libre accès : 

Référence

Vial, S. (2012). La structure de la révolution numérique : philosophie de la technologie, Thèse de doctorat en philosophie, Université Paris Descartes (École Doctorale 180), 21 novembre 2012.