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Le lien de dépendance addictive à Internet, une nouvelle forme d’addiction ?
Contribution à l’étude de l’addiction comme fixation à la relation d’objet primaire
Carole Rivière
Internet est un objet de la modernité contemporaine dont on peut déjà dire, à l’image du train il y a deux cents ans, qu’il (le réseau) ou elle (la toile) devient un élément emblématique de notre civilisation. Son irruption dans l’imaginaire et dans le monde des symboles est déjà perceptible à travers les représentations culturelles, les investissements psychiques, fantasmatiques, parfois pathologiques dont il est porteur. Comme le souligne J. Chasseguet-Smirguel, "l’accélération des découvertes de la technologie fournit à l’homme des modèles de satisfaction immédiate des besoins, modèles qui activent en lui l’illusion que les pulsions et les désirs n’ont aucun obstacle à franchir pour être gratifiées (Chasseguet-Smirguel, 1999).
PLAN
Introduction P.4
Les fondements historiques d’une théorie de l’addiction
Problématique et Méthodologie
Partie 1 : La dépendance addictive à Internet dans sa relation à l’expérience de satisfaction "primaire" : une rencontre-restauration de la jouissance narcissique P.
1. La bouche, l’œil et la main comme "langage d’organes" avec la mère P.
2. Un "méta-érotisme" autour d’une prévalence de l’érotisme oral P.
3. L’appareil d’emprise comme agrippement et défense archaïque en réaction à la douleur de la perte originelle P.
Partie 2 : Internet comme objet-écran entre le dedans et le dehors ou l’impossible séparation avec l’objet P.
1. L’origine du recours à l’objet addictif : un "défaut fondamental" dans la représentation du manque
2. Internet comme support à l’introjection des bons objets et la dépendance addictive comme défense maniaque de lutte contre l’angoisse dépressive (le cas de N)
3. Internet comme support à l’identification projective au bon objet et la dépendance addictive comme déni de la séparation (le cas de F.)
4. De l’objet transitionnel à l’objet de dépendance : l’évolution pathologique de la "transitionnalité"
Partie 3 : De la dépendance narcissique à l’objet primaire au mode narcissique d’investissement de l’objet : l’investissement narcissique d’Internet comme objet de dépendance
1. Le cas de N. : la relation de dépendance à Internet comme relation substitutive d’une relation d’objet "anaclitique"
Une fonction de délégation à l’autre dans la réalisation du désir
Une fonction de soutien narcissique au Moi défaillant
2. Le cas de F. : la relation de dépendance à Internet comme reflet d’un narcissisme primaire vécu dans "l’extension narcissique maternelle"
Une fonction de préservation d’un lien oral érotique archaïque à la mère
Le lien narcissique à la mère, une construction de soi en miroir de l’autre
De la faim "d’objets" sur Internet à la rencontre de "l’âme sœur", la fonction d’internet comme technique de survie et comme reflet de l’image manquante
La figure de l’âme sœur ou le dédoublement narcissique dans une relation "homoérotique"
3. Le cas de L. : La relation de dépendance à Internet comme enfermement narcissique dans une relation de dédoublement spéculaire du moi et de l’idéal du moi infantile
Une fonction de repli narcissique et de retrait libidinal dans "un monde merveilleux"
L’hypothèse d’un dédoublement narcissique dans "un moi grandiose"
A ce titre, Internet constitue un modèle de nouvelle technologie inédit qui allie les avantages offerts par la facilité de communication sans frontières et sans limites, la convivialité et la rapidité des moyens de recherche (Dan Véléa, 1997). L’absence de clôture à la quantité d’informations disponibles grâce au nouveau mode de lien "hyper-texte" côtoie le développement d’un monde où le virtuel emboîte le pas au réel à travers des échanges virtualisés et dématérialisés mais réalisés en temps réel et bénéficiant d’un outil-média de perception multi-sensoriel. Etre relié à Internet, c’est d’emblée être dans une "réalité sensible dé-doublée" (G.Guimenez et alii, 2003) qui pose la question du rapport entre réalité et imaginaire au cœur de laquelle se joue les relations entre jeu et réalité, perceptions et représentations, dedans et dehors, thèmes fondamentaux dans la construction psychique de l’individu du point de vue de la théorie psychanalytique.
C’est aux Etats-Unis que les premières observations de comportements pathologiques liés à Internet ont été signalées par des enseignants universitaires, et qu’elles ont donné lieu à la mobilisation de certains psychiatres nord-américains (K.Golderg, Young K. parmi les plus visibles). Outre la création d’associations, d’espaces de paroles, de thérapies en ligne, plusieurs enquêtes (de type quantitatives) ont été menées afin de mesurer le phénomène, définir les formes cliniques et les facteurs à risque. La première définition "d’un trouble lié à l’addiction à Internet" (Internet Addiction Disorder) a été proposée par K.Goldberg et s’inspire directement des critères psychiatriques du DSM IV applicables aux alcooliques et aux grands toxicomanes, dans la mesure où les conduites addictives sans drogue ne sont pas répertoriées en tant que telles [1]. Nous mentionnons ici ces définitions pour leur valeur descriptive et opérationnelle sans pour autant nous inspirer de leur orientation comportementaliste dans les analyses qui suivront. "L’addiction se manifeste dans le cas d’une utilisation disproportionnée, mal adaptée de l’Internet, conduisant à une perturbation définie par trois (ou plus) critères [2] sur une période d’au moins 12 mois" (Dan Véléa, 1997).
En France, la reconnaissance institutionnelle d’une pratique addictive à Internet a été initiée par le centre de soins aux toxicomanes de Marmottan dans la continuité des recherches sur les conduites addictives reconnues au jeu vidéo (M.Valleur et alii, 1997, 2003), et sur la base de critères communs liés à "l’avidité, l’extrême plaisir tiré de l’acte, la dépendance, la répétition et surtout la perte de contrôle" (Dan, Véléa, 1997). La définition générale adoptée ici de l’addiction situe d’abord le sujet avant de situer le comportement comme " toute personne dont l’existence entière est tournée vers la recherche des effets produits sur son corps et son esprit par une substance plus ou moins toxique (drogue tolérée, interdite, prescrite) ou une conduite (jeu, conduite alimentaire, sexe, Internet, achat etc.) sous peine d’éprouver un intense malaise physique et/ou psychologique" (M.Valleur, 2003). Concernant plus spécifiquement les pratiques addictives liées à Internet on reconnaît aujourd’hui "qu’il existe différentes formes d’addictions en fonction des modes d’utilisation d’Internet : l’addiction à la recherche de connaissances et d’informations (web), au téléchargement, à des formes particulières de relation ("chat", forum, mail), à l’achat compulsif en ligne, à la sexualité addictive via Internet" (Gimeni et alii, 2003).
Les premières investigations cliniques d’orientation psychanalytique sont encore peu nombreuses et ont surtout porté sur la communication "virtuelle" en ligne, même si à notre connaissance, il existe peu de travaux sur le sujet (Lombard G., 2001 ; Vautherin-Estrade., 2004). D’une part, la reconnaissance d’une addiction à Internet est loin de faire l’unanimité, à la fois comme objet addictif, mais aussi, d’autre part, en raison de la discussion théorique autour de la pertinence d’une catégorie psychopathologique "d’addiction". Sans reprendre dans le détail comment celle-ci s’est construite historiquement et quelles difficultés elle pose actuellement, il nous paraît important d’en rappeler les principaux éléments afin de préciser dans quelles perspectives (et quel contexte) nous l’avons adoptée. Nous nous appuierons pour ce faire sur le texte de MM.Jacquet et A.Rigaud retraçant l’émergence du concept d’addiction (Le Poulichet, 2000).
Schématiquement, on peut dire que le terme d’addiction connaît un certain succès depuis les années 90 et qu’il s’est imposé de façon consensuelle autour de la définition qu’en donne le psychiatre anglais A.Goodman "comme processus dans lequel est réalisé un comportement qui peut avoir pour fonction de procurer du plaisir et de soulager un malaise intérieur, et qui se caractérise par l’échec répété de son contrôle et sa persistance en dépit des conséquences négatives" (Goodman A., 1990) [3]. Né au cours des années 70 dans la psychiatrie nord américaine pour désigner les conduites de dépendance aux substances psycho-actives, ce terme renvoie aujourd’hui à ce qui était jusque là, désigné en français, sous le terme de "toxicomanie" y compris les toxicomanies sans drogues, que A. Goodman désigne comme "les nouvelles addictions comportementales".
Malgré l’orientation comportementaliste de cette définition, calquée sur les classifications et les critères descriptifs psychiatriques du DSM4 et du CIM-10, l’intérêt consensuel qu’elle a suscité provient en partie du fait qu’elle regroupe dans une même catégorie et avec une même critériologie, des comportements qui figurent encore aujourd’hui dans les classifications du DSM4, comme des troubles distincts dans la catégorie générale "des troubles des impulsions". Mais son intérêt provient surtout du fait qu’en tant que catégorie objectivée "organisatrice" de conduites addictives (quels que soient l’objet, le comportement, la substance), l’addiction se veut aussi un concept qui donne une assise pour penser l’ensemble des comportements addictifs comme une expérience psychique, ayant une causalité psychique, et non pas comme la conséquence d’un comportement toxique ou de la consommation d’une substance chimique.
Dans cette perspective, "l’addiction" rejoint un certain nombre d’investigations psychanalytiques et de théorisations cherchant à rendre compte des conflits psychiques portés par les expériences de dépendance. Enfin, en France, le terme d’addiction a bénéficié d’une étymologie "favorable" en vieux français sur laquelle certains travaux psychanalytiques contemporains ont pu s’appuyer pour montrer l’enjeu pulsionnel et psychogénétique dans les conduites addictives. C’est à J.Mc Dougall que revient dès le milieu des années 70 le choix de cette notion pour qualifier en français les conduites de dépendance en lieu et place de l’ancien terme de toxicomanie (J.Mc Dougall, 1978). Elle s’en expliquera à plusieurs reprises en disant "j’ai choisi le terme anglais "d’addiction", plutôt que son équivalent français de toxicomanie parce qu’il est plus parlant d’un point de vue étymologique. Addiction renvoie à l’état d’esclavage, donc à la lutte inégale du sujet avec une partie de lui-même, tandis que la toxicomanie indique un désir de s’empoisonner. Or telle n’est pas la visée originelle du dit "toxicomane" (Joyce Mc Dougall, 1982). C’est également en insistant sur le sens étymologique de "donner son corps en gage pour dette impayée"que J. Bergeret réintroduit le terme "d’addiction" pour attirer l’attention sur le fait que, dans l’acte de se donner et de s’adonner, il faut "considérer à la suite de quelles carences affectives le sujet dépendant est amené à payer par son corps les engagements non tenus et contractés par ailleurs" (J.Bergeret, 1981).
Les fondements historiques d’une théorie de "la dépendance addictive"
Malgré le caractère récent de l’addiction comme catégorie et comme concept, la question n’est pas nouvelle dans le questionnement psychanalytique sur l’origine psychique des comportements de dépendance. A la suite de MM Jaquet et A.Rigaud, il nous paraît important de reprendre comment a émergé historiquement une théorie de l’addiction dans la mesure où elle orientera notre analyse et éclairera l’expression "de dépendance addictive" à laquelle nous aurons également recours. Sans avoir jamais utilisé le terme d’addiction, ni même avoir beaucoup travaillé sur les toxicomanies, quelques textes de Freud abordent néanmoins la question "des habitudes morbides", à travers l’alcoolisme, le jeu pathologique, l’usage du tabac [4]. Dans Malaise dans la Civilisation, (Freud, 1930), la prise de toxiques est considérée comme l’une "des méthodes de protection contre la souffrance et" comme une technique vitale au même titre que la fuite dans la maladie nerveuse". Outre cette fonction de protection reconnue au processus addictif, Freud l’analyse comme "un substitut de la jouissance sexuelle manquante". Après lui, S.Ferenczi insiste à son tour sur le fait que l’alcoolisme n’est pas cause mais conséquence de la névrose et qu’il faut donc comprendre "les véritables mobiles psychiques" de ce qu’il appelle "le besoin compulsif de drogues". Il note par ailleurs que l’alcoolique qui se réfugie dans la boisson compense une incapacité endogène de produire de l’euphorie et en est réduit à faire appel aux sources de plaisirs extérieurs (S.ferenczi, 1911). Dès les origines, on peut dire que la recherche psychogénétique sur "les toxicomanies" unifie des comportements divers qui annoncent les regroupements actuels tandis que la relation mise en avant entre toxicomanie et jouissance sexuelle ouvre le champs des recherches sur l’origine sexuelle infantile du besoin "de drogues".
S.Rado, E. Glover, O.Fénichel et M.Little sont ensuite évoqués comme des contributeurs précoces à l’élaboration d’une réflexion sur l’addiction. Dans la continuité des vues avancées par Freud, S.Rando montre (comme nous le détaillerons plus avant par la suite) le caractère non pas localisé mais généralisé "méta-érotique" de la satisfaction sexuelle ’substitutive’ qui l’amène à faire l’hypothèse d’une défaillance narcissique qui trouve son origine dans la "dépression initiale". Tout en faisant l’hypothèse d’une spécificité de la toxicomanie, S. Rado ouvre la voie aux recherches sur le narcissisme primaire et sur les voies de séparation avec l’objet qui constituent aujourd’hui une thématique centrale de la compréhension des "addictions". E. Glover, pour sa part, utilise explicitement la notion "d’addiction aux drogues" et celle "d’addiction" qu’il s’efforce de classifier dans les tableaux cliniques. Pour la première fois les addictions sont décrites "comme des réels états border-line ayant leurs racines dans les états paranoïdes", rapprochement qui influencera l’intrication des descriptions que l’on peut trouver actuellement entre les états-limites et les addictions. Son apport précurseur dans la pensée établissant l’addiction comme concept global tient d’une part, à sa réflexion sur "les substances psychiques" dont il dit que dans "des conditions psychiques appropriées toute substance peut fonctionner comme "drogue " et d’autre part, dans les rapprochements qu’il esquisse à travers sa réflexion sur les toxicomanies, entre les dynamiques liées à la névrose et à la psychose telles qu’a pu les élaborer M.Klein.
C’est Fenichel, en France, qui mentionne pour la première fois le groupe "des toxicomanies sans drogues" dans lequel il inclut la boulimie, le jeu pathologique, la manie de lire, l’hypersexualité en précisant que "les mécanismes et les symptômes des toxicomanies peuvent se présenter également en dehors de l’emploi de toute drogues, les complications toxiques entraînées par l’usage de ces drogues étant évidemment absentes". Rangé dans la catégorie des "névroses impulsives en général", ce groupe côtoie l’addiction à la drogue, la kleptomanie, le jeu, la fuite impulsive. MM Jaquet et A.Rigaud soulignent que la démarche de Fénichel opère alors une synthèse des approches séparées jusque là, entre les perspectives de classification opératoire psychiatrique, ce qui correspond à son projet de présenter une étude d’ensemble des pathologies mentales mais également des approches psychanalytiques qui ont commencé à se développer. En soulignant l’importance du soubassement inconscient dans les addictions, Fénichel prolonge les interprétations de Freud et de Rando faisant remonter l’origine des conduites addictives à des points de fixation précoce dans le stade de développement "dans lequel l’effort pour la satisfaction sexuelle et la lutte pour la sécurité ne sont pas encore différenciés" (Fénichel, 1945). Il enrichit la compréhension du processus en faisant appel à la notion de traumatisme de Freud qu’il renvoie aux tentatives de maîtriser des expériences traumatiques au moyen de la répétition et de la dramatisation active. On voit que dès lors, la réflexion sur l’organisation libidinale s’enrichit d’une réflexion sur la constitution du Moi qui conduit également à prendre en considération la "constitution" narcissique des sujets ayant une conduite addictive.
Enfin, dans son travail sur les états-limites, M.I Little met en relation la question des états limites avec un défaut d’intégration au moment de l’état fondamental d’union complète entre la mère et l’enfant ("l’unité de base"), et relie son expérience clinique des toxicomanes et des alcooliques à cet état de dépendance originaire (M.I.Little, 1986). Elle fait donc de la dépendance un état que réalise l’addiction (qu’elle sépare du comportement simplement abusif) et qui renvoie à l’état d’indifférenciation totale. Le comportement addictif ou l’addiction comme mise en acte prend ici la valeur d’une décharge. Ainsi, en faisant de "la dépendance" comprise comme une fixation à un stade du développement psychique supportant un processus de défense contre un vécu d’effondrement, de chaos ou d’annihilation", elle affirme que l’alcoolisme est une dépendance de même nature que le besoin de fumer ou de prendre des drogues, le jeu, voir l’analyse. Appartenant à une même pathologie sous jacente liée à un trouble de la personnalité venu à un certain moment du développement, les "dépendances addictives" sont intégrées à la catégorie des états limites dont les angoisses sont de type psychotique plutôt que névrotique. Les motivations inconscientes sont, pour elle, à rechercher dans ce qu’elle appelle "le vécu corporel" des patients afin de retrouver où c’est produit la faillite de l’environnement.
Problématique et méthodologie
Le point de vue de M.Litte, nous paraît intéressant à plus d’un titre puisqu’il sépare bien la notion de dépendance de celle d’addiction, qu’il secondarise l’objet d’addiction au profit "des vécus corporels" inconscients précoces, et qu’il permet un regroupement des dépendances addictives sous le terme d’addiction indépendamment des critères comportementaux qui organisent actuellement cette catégorie "difficile" et qu’enfin, il pose un ensemble de questions fondamentales comme celles liées aux fonctions de défense et de protection, de décharge libidinale, de constitution du moi, de relation à l’objet primaire qui traversent la réflexion psychanalytique autour de la question de l’addiction.
Partant de ces premières réflexions, comment comprendre l’addiction à Internet qui constitue l’addiction sans drogue apparue la plus récemment et comment l’appréhender ? Peut-on parler d’addiction et dans quel sens ?
Il n’existe pas à notre connaissance d’investigation clinique d’orientation psychanalytique ayant conduit à des développements théoriques même si comme nous l’avons dit, les premiers travaux sur la question commencent à émerger. Partant des approches psychanalytiques et en particulier, celle de M.Little, nous nous proposons à la fois d’interroger la pertinence d’une relation de dépendance qui aurait pour support addictif la relation à Internet et d’investir le matériel clinique à notre disposition pour interroger les mécanismes psychiques en jeu dans cette forme d’expérience addictive. En quoi des sujets présentant une fragilité addictive à Internet présentent-ils un fonctionnement psychique comparable à celui qui a pu être décrit dans des formes totalement différentes de dépendances addictives ? En quoi les fonctions associées à Internet recherchées par les sujets dits dépendants participent à des mécanismes de défense, des fonctions libidinales témoignant d’une organisation psychique (pathologique) commune ? Joyce Mc Dougall souligne par exemple, que le "choix" de l’objet d’addiction est rarement le fait du hasard. La plupart du temps, il correspond exactement aux périodes particulières du développement du sujet au cours desquelles il y a une faille dans l’intégration des objets bienfaisants. C’est dire que le but de la solution addictive est de créer ou de réparer cette faille dans l’univers psychique interne" (J.McDougall, 1996).
A partir d’une lecture "clinique" des entretiens, nous avons dégagé trois thématiques qui structurent les motivations (conscientes et inconscientes) d’aller sur Internet des sujets que nous avons rencontrés. Ces motivations rejoignent en particulier les interprétations théoriques de l’addiction concernant la place du désir oral archaïque. Nous verrons dans une première partie de quelle façon, celui-ci s’enracine dans une recherche d’un plaisir visant à restaurer une jouissance narcissique primaire qui met en jeu des points de fixation extrêmement précoces dans la relation à l’objet primaire. En faisant l’hypothèse qu’Internet ne renvoie pas seulement à un objet externe de dépendance mais que les activités singulières que chaque sujet développe sur Internet renvoient aussi à un "contenu" psychique interne, nous essaierons de montrer en quoi se rejouent à travers celles-ci (et le comportement répétitif de dépendance) les relations aux objets internes au moment de leur intégration au Moi qui organise la séparation avec l’objet primaire. Enfin, dans une troisième partie, nous montrerons comment les difficultés d’organisation du moi et de séparation avec l’objet se traduisent par une fragilité narcissique qui se reflète dans la relation de dépendances aux objets d’amour et dans la relation de dépendance à Internet qui s’y substitue lorsque ceux-ci font défaut.
Tant la question de la séparation avec l’objet primaire qui met en jeu la question des limites et de la séparation entre "un dedans" et "un dehors" que la question du narcissisme traversent des références qui organisent la structure des Etats Limites. Pour autant, la relation entre addiction et état-limite n’est aujourd’hui pas tranché et elle varie selon les auteurs. La dépendance addictive appartient-elle aux "organisations" Etat limites ? Selon les auteurs auxquels nous nous réfèrerons, la proximité apparaîtra de façon plus ou moins importante. S’il ne nous appartient pas d’établir ou d’admettre une position définitive, soulignons à la suite de MM Jaquet et Alain Rigaud, que ce qui est en jeu ici concerne aussi la place et "le destin" de l’addiction au regard d’une structure qui est définitive.
Sur le plan méthodologique, soulignons que l’une des premières difficultés a consisté à rencontrer des personnes dont la personnalité et la pratique d’Internet pouvaient être qualifiées d’addictives. Dans un premier temps nous nous sommes donc appuyée sur une échelle de mesure de la risque de dépendance à Internet mis en place par un psychiatre américain que nous avons faite "passer" "en ligne". En fonction des réponses recueillies nous avons pu rencontrer plusieurs personnes parmi lesquelles certaines présentaient visiblement un comportement de dépendance à Internet (voir annexes).
La présentation des cas cliniques sur lesquels nous appuyons nos analyses repose essentiellement sur trois sujets : Nathalie, avec laquelle nous avons pu faire 3 entretiens en trois mois ; Fabrice (et sa mère) avec lesquels nous avons fait un entretien (avec chacun) et Lionel avec lequel nous avons fait un entretien. Chaque entretien a duré environ deux heures. Largement exposées tout au long des analyses qui suivent, leurs présentations cliniques sont également résumées en annexes afin de donner une vue cohérente d’ensemble à leur problématique. Nous avons parfois étayé nos analyses en ayant recours, ponctuellement, à d’autres figures cliniques dont nous présentons également, de façon très succincte, les vignettes cliniques en annexes.
Partie I
La dépendance à Internet dans sa relation à l’expérience de satisfaction "primaire" : une rencontre-restauration de la jouissance narcissique
Dans son introduction à un ouvrage collectif sur Le virtuel, la présence dans l’absence, paru à la suite d’un colloque sur le virtuel, S.Missonier rappelle que le désir peut être entendu "comme motion psychique pulsionnelle d’origine interne visant à obtenir une satisfaction interdite ou bien à retrouver une jouissance première dont la trace est inconsciemment fixée". Il souligne alors que l’originalité de la réalité virtuelle, c’est justement de proposer pour atteindre cet objectif un frayage (...) qui réédite trivialement la perception interactive des actions psychomotrices originales d’un "moi-corps" jouissivement restauré"
L’exemple de N. est exemplaire d’une rencontre avec Internet qui s’impose d’emblée comme rencontre fantasmatique avec le bon objet, investi positivement au delà de toute compréhension rationnelle. "Euh, je ne sais pas dit-elle, de suite j’ai adoré". L’impression que c’était immense, que les possibilités étaient énormes, qu’elle allait pouvoir tout trouver tentent de rendre compte de ce qu’elle a éprouvé au moment de sa découverte d’Internet. "Mais dès le départ, en fait, ça m’a vraiment plu...C’était...c’est bizarre, comme une espèce de puissance". Son discours n’est pas sans rappeler l’expérience d’une satisfaction narcissique d’un moi primaire illimité qui semble être par ailleurs une condition nécessaire à l’investissement d’Internet chez tous les sujets qui ont feront un objet de dépendance.
Dans le cas de F., c’est l’idée qu’Internet était comme "une encyclopédie mondiale" qui est mise en avant, que "c’est fabuleux, qu’on puisse avoir tout ça sur son ordinateur". Il se rappelle "qu’il n’avait pas envie de le lâcher", que "c’est bizarre, c’est comme une drogue, Internet c’est des nouvelles choses sans fin, c’est comme un livre qui fait 4 milliards de pages et qu’on lâche plus". Il rajoute qu’il y a aussi toute l’excitation du dialogue". Chez L. "Internet c’est un terrain de jeux que je connais, un grand terrain de jeux, ou je ne sais pas, une demeure ou quelque chose, c’est un endroit que je connais, sur lequel je me sens à l’aise. Donc je sais que quand je vais sur Internet, quand je me débrouille pour y aller, je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux". Ce lieu où Lyonel se vit dans la toute puissance et sentiment de suffisance est aussi un monde qui n’a pas de limites : "on ne peut pas en faire le tour, parce que c’est vraiment vaste". Plus loin, il ajoute, " j’allais dire, c’est une déconnection au moment de la connexion, mais moi devant mon ordi (...) je suis bien, il n’y a plus de temps, il n’y a plus rien".
Le fait qu’Internet soit investi sur un mode aussi puissant par les sujets addictés invite à penser "qu’il y a quelque chose de présent dans le moi comme représentation qui peut-être retrouvé dans la perception (réalité)" du contenu" (ici des contenus auxquels donne accès Internet). Cette rencontre-restauration d’un plaisir "illimité"au fondement du comportement addictif laisse à entendre l’existence de points de fixation et d’une forme de régression à une satisfaction correspondant à un stade très précoce du développement.
Rappelons que dans la perspective ouverte par Freud (Freud, 1905), le développement psycho-sexuel de l’individu s’effectue selon une succession de stades. Dans l’organisation prégénitale, Freud reconnaît deux phases. La première est la phase orale ou cannibale où l’activité sexuelle n’est pas séparée de l’ingestion des aliments, la différenciation des deux courants n’apparaissant pas encore. Les deux activités ont donc le même objet et le but sexuel est constitué par l’incorporation de l’objet, prototype de ce qui sera plus tard l’identification. La deuxième phase est celle sadique-anale, qui se caractérise par l’opposition "actif-passif". Elle met en jeu un érotisme passif et une activité sadique étayée sur le sphincter anal et par extension l’appareil musculaire (sur lequel nous reviendrons dans sa relation à la maîtrise). Inséparables de la théorie des stades, les concepts associés de fixation et de régression ont été développés par Freud pour rendre compte du développement des fonctions sexuelles et de leurs possibilités de régression à des points de fixation antérieurs qui font suite à certaines frustrations et à des traumatismes vécus au moment de l’organisation de ces phases.
L’organisation anobjectale de la phase orale qui était implicite chez Freud est aujourd’hui reconnue comme une phase où les relations entre le bébé et la mère sont indifférenciées. Selon les auteurs, on pourra parler de stade non objectal, de narcissisme primaire, de stade d’indifférenciation. C’est précisément en lien avec "un manque", "un défaut fondamental" au moment de cette période d’unité duale entre la mère et la l’enfant (voire pré-natale) que les recherches psychanalytiques sur la dépendance addictive situent l’origine d’un désir pulsionnel sans fin d’un "paradis perdu". Ainsi pour E.Chauvet, c’est la jouissance à volonté qui est recherchée en lieu et place du désir. Cette jouissance devant l’émergence pulsionnelle obtenue sur le mode de la décharge signe l’échec de l’organisation du plaisir-déplaisir et de la satisfaction hallucinatoire du fait du défaut de constitution d’un objet fiable et représentable. (...) L’analyse, lorsqu’elle est possible, pourra révéler les désirs régressifs sous-jacents d’un retour à une dépendance totale à un objet paré des qualités de l’objet idéal, exclusivement disponible et détenteur d’un pouvoir magique comblant qui réaliserait un état d’indifférenciation totale" (E.Chauvet, 2004).
Dans les premiers extraits d’entretien, on a rendu visible cette recherche régressive d’une satisfaction narcissique illimitée. On peut également mettre en avant un acte décharge qui court-circuite la pensée et procure une satisfaction immédiate, qui rappelle encore une fois cet état de toute puissance perdue. Cet autre extrait d’entretien à travers le discours de A en redonne la dimension à travers l’idée d’une satisfaction pulsionnelle sans entraves propre à satisfaire au principe de plaisir qui domine la période du narcissisme primaire : "On peut tout faire quoi...Sur Internet je suis bien. J’ai...je suis, ouais...on est détendu, je suis pas stressée et euh...je trouve qu’on est tout seul avec notre PC et puis si y a besoin de parler, y a toujours quelqu’un qui écoute. Et puis on peut s’évader, y a pleins de choses à découvrir, on voit pas du tout le temps passer.(...) Le plaisir sur Internet, c’est unique. Internet, y a pas de limites. Si je rester 10 heures de suite, je peux rester 10H. Si je veux pas dormir de la nuit, je dors pas la nuit. C’est ça en fait. C’est ça le plaisir aussi, c’est que c’est jamais fini".
Freud qualifie ce mode de satisfaction primaire du désir, "d’hallucinatoire" en ce sens qu’il investit directement le système perceptif. Dans l’Esquisse (S. Freud, 1895), l’hallucinatoire représente la caractéristique de l’épreuve de satisfaction, lorsque l’image mnémonique de l’objet désiré est réactivé. On peut dire qu’ici, la rencontre d’Internet réactive la satisfaction liée à un état premier que caractérise un investissement libidinal où le Moi et l’autre ne sont pas différenciés, et qui s’oppose, par nature, à la temporalité, thème qui traverse la dépendance addictive à Internet. Du côté du but pulsionnel, la jouissance narcissique est décrite par G.Rosalletto, comme la gageure d’atteindre la jouissance dans le retrait le plus radical à l’égard de l’objet et du monde (G. Rosalleto, 1976). C’est la captation hors du temps que décrivent la plupart des enquêtés dépendants d’Internet associée à un plaisir souvent décrit, lui aussi, comme sans "fin". Cet hors du monde est évoqué comme suit par L. : "j’allais dire qu’il y a une déconnexion au moment de la connexion mais, enfin moi, je me mets devant mon Internet, devant mon ordi, je sais que bon, voilà, je pense plus quoi ! Je vais où je veux, je fais ce pourquoi je suis venu, et puis voilà. Je suis bien, il n’y a plus de notion de temps, il n’y a plus rien. Il y a une déformation de la perception du temps qui est impressionnante. J’ai l’impression de ne plus être tout à fait dans vie quotidienne, donc qu’il n’y a plus les petits soucis quotidiens, les machins..."
La négation du temps qui s’exprime chez tous les enquêtés lorsqu’ils sont "sur Internet" renvoie aussi, selon Rosellato, à l’idéal narcissique de lutte contre la mort afin d’approcher une nouvelle relation au temps et au vide et retrouver un état de non séparation, d’équilibre absolu où se rejoignent la fin et l’origine. Ce qui est ainsi recherché c’est la béatitude dans la suppression du désir et dans l’anéantissement total, c’est la baisse de tension, le glissement au niveau zéro, où l’abolition de toute tension, de toute conscience, de toute affirmation est source de l’expansion voluptueuse. C’est le reflux de la libido sur le Ca. Freud parle du sentiment océanique pour décrire un accès à un sentiment d’universalité en se détournant du monde qui correspond au rétablissement du narcissisme illimité. Et comme le souligne B.Brusset, "en première approximation, l’addiction comme conduite addictive implique l’acte et le corps, la compulsion et la dépendance dans la recherche d’une satisfaction solitaire, sans pensée, sans paroles, dans un temps différent ou aboli" (B.Brusset, 2004).
Comment caractériser et retrouver les traces de cette expérience de satisfaction archaïque d’autant plus difficile à saisir qu’elle est précoce et que traduit-elle de l’organisation et du fonctionnement psychique des sujets "dépendants". En quoi, l’ordinateur et Internet comme objet d’addiction peuvent-ils éclairer en retour la butée d’un traumatisme initial que le recours au comportement addictif tenterait de réparer ? En reprenant ici l’hypothèse de B.Brusset nous suivrons l’hypothèse que la dimension régressive qui met en acte à la fois des sensations corporelles et psychiques et qui active les traces mnésiques des expériences primaires de satisfaction et d’insatisfaction met en jeu le registre pulsionnel libidinal et le fonctionnement du moi étayé sur l’autre confondu avec soi. En nous appuyant sur les travaux de E. Spitz, nous analyserons d’abord en quoi la relation à l’ordinateur et à Internet peut être un objet de dépendance particulièrement évocateur de la communication corporelle primaire (E.Spitz, 1965), nous montrerons aussi comment l’oralité-narcissique, au sens de B.Grunberger se retrouve de manière abondante dans notre matériel clinique et marque un trait de fixation à un stade fusionnel qui appelle un mode de satisfaction pulsionnelle "illimitée", par nature insatiable (B.Grunberger, 1971). Enfin, nous évoquerons comment, dès ce stade d’indifférenciation, les éléments appartenant à l’appareil d’emprise, qui sont ceux-là même qui donnent corps à la satisfaction émotionnelle, peuvent figurer comme des précurseurs de la constitution du moi engagée dans les stades ultérieurs. Nous suivrons en cela les analyses de A. Ferrant étayées chronologiquement sur les premiers textes de Freud relatifs à cette question (A.Ferrant, 2001).
1. La bouche, l’œil, et la main comme langage d’organes avec la mère
Nous faisons ici l’hypothèse, que l’objet-ordinateur, parce qu’il possède des caractéristiques qui mettent en relation la main (sur le clavier ou la souris), la vue (le lien visuel à l’écran), la bouche (comme organe de communication) qui sont aussi les premiers organes sensoriels avec lesquels le bébé éprouve le monde extérieur dans son contact avec l’objet primaire (la mère), constitue un objet-médiateur qui contient un potentiel puissant de réactivation inconscient des éprouvés de l’expérience de communication, de satisfaction et d’insatisfaction avec l’objet primaire.
Dans son analyse du stade pré-objectal, R.Spitz observe de façon empirique les comportements de nouveaux-nés dès la naissance jusqu’à la période d’acquisition de la parole afin d’étudier le développement de la perception tout en ayant recours à la théorie freudienne de la formation progressive du moi à partir du principe de plaisir/déplaisir et des stades pré-génitaux de la libido (R.Spitz, 1965). Au sens où Freud entend "qu’il faut se souvenir que toutes les représentations sont issues de perceptions, qu’elles en sont des répétitions"(Freud, 1925), l’auteur tente de comprendre par l’observation comment le nouveau né qui n’a aucune image du monde, reçoit des stimulus tant internes qu’externes, et comment il les transforme progressivement en expérience cohérente du monde duquel il va s’autonomiser puis dans lequel il va agir. Il note alors que dès la naissance, le facteur le plus important pour l’émergence progressive des affects et l’organisation des perceptions est "le phénomène de réciprocité entre la mère et l’enfant" qu’il appelle "le dialogue" et qui correspond "à la succession du cycle action-réaction-action dans le cadre de l’interaction".
Au cours des 3 premiers mois de la vie que R.Sptitz détache comme le stade le plus indifférencié (avant l’apparition du sourire), le développement de la perception s’organise autour de "sensations" internes, de manifestations émotionnelles marquées, soit par une excitation désagréable (que Spitz rattache au principe de déplaisir), soit par un état de quiétude (que Spitz rattache au principe de Nirvana, plus que de plaisir proprement dit), et de stimulis externes "reçus-perçus" s’ils sont suffisamment intenses et suffisamment concordants avec l’état des stimuli internes. Pendant les premières semaines, c’est l’accordance entre une sensation interne de faim chez le bébé et la présentation du sein-biberon au même moment qui entraîne une "reconnaisance" du mamelon comme "réponse" adéquate à sa sensation interne de faim. C’est l’expérience de la réalisation hallucinatoire du désir. En revanche, R.Spitz remarque que le bébé continuera à hurler, même s’il a faim, quand il ne "reconnaît" pas le mamelon qu’il a en bouche. Il fait alors l’hypothèse que le bébé ne perçoit pas le mamelon dans la bouche comme stimulus répondant à ses besoins si les manifestations de "déplaisir" sont trop intenses et si le mamelon n’est pas présenté avant que le bébé soit submergé par ses "émotions", ce qui l’empêche de "percevoir". Cette expérience est aussi celle que décrit D.Winnicott comme "l’aire d’illusion" qui succède à la réalisation hallucinatoire du désir dans le cas d’un environnement suffisamment bon : s’appuyant sur les traces de satisfaction, le bébé a la possibilité d’halluciner l’objet-sein en cas de décalage dans le temps de la réponse de la mère à condition que cette réponse arrive dans un délai suffisant court pour que le bébé conserve l’illusion qu’il est à l’origine du sein désiré (D.Winnicott, 1971).
Dès le deuxième mois, le nourrisson commence aussi à "percevoir" visuellement. R.Spitz observe que s’il a faim, et si l’on s’approche de lui au même moment, il se calmera et fera des mouvements de succion. A l’exception des perceptions intra-buccale et tactile de la nourriture, aucun autre stimulus ne provoquera de réponse du nouveau né et ce, toujours à condition qu’il y ait simultanéité entre une perception intéroceptive de la faim et la présentation du stimulus visuel ou intrabuccale et tactile. R.Spitz conclut par ailleurs que pendant le premier mois de la vie, l’être humain apparaît dans le champ visuel du bébé chaque fois qu’un de ses besoins est satisfait et que "le visage est associé aussi bien à la suppression du déplaisir qu’à l’expérience du plaisir. Il s’ensuit que le visage en tant que tel est le stimulus visuel le plus souvent offert au nourrisson pendant ses premiers mois de vie".(R.Spitz, 1965)
Pour évoquer le "dialogue" entre la mère et l’enfant pendant cette période d’indifférenciation, R.Spitz parle d’un langage d’organes qui serait un langage total dans lequel les diverses sensations tactiles, intrabuccales et visuelles fusionneraient dans une même expérience de satisfaction. Sous l’angle perceptif, la bouche et la cavité orale sont les premiers organes sensoriels qui provoquent une réaction de "fouissement" et de succion lorsqu’ils sont stimulés. Ils sont très vite accompagnés du mouvement de préhension de la main et de pression de la main sur le mamelon pendant la tétée. R.Spitz fait de la cavité orale une perception primitivement de contact qui fusionne avec celle de la main et du tissu cutané externe dans une expérience unique à l’origine de la formation du moi et de l’objet. A cette perception tactile, s’ajoute dès le premier mois de la vie une perception visuelle, à distance, avant même que cette perception visuelle se développe comme organe sensoriel différencié et mature sur le plan fonctionnel. Au contact de la stimulation affective de la mère, l’enfant fixe le visage de la mère pendant l’allaitement. Par conséquent nous dit R.Spitz, "lorsque l’enfant tète il sent le mamelon dans sa bouche en même temps qu’il voit le visage de sa mère. Une fusion de la perception par contact et de la perception à distance s’opère donc ici, et celles-ci deviennent partie intégrante d’une même expérience. Pendant l’intervalle entre la perte et le recouvrement du contact, souligne t-il, la perception à distance du visage reste inchangée. Au cours de ces expériences répétées, l’enfant commence à compter sur la perception visuelle qu’il ne perd jamais : elle s’avère la plus constante et par conséquent la plus gratifiante des deux". Pour R.Spitz, à côté du toucher oral discontinu, la perception visuelle continue mais non contigüe a une valeur fondamentale dans la naissance de la perception de l’objet comme objet constant et qui est, comme nous le rappelions à la suite de Freud, à l’origine de la représentation de l’objet. Cette hypothèse de l’expérience de communication sensorielle entre la mère et l’enfant n’est pas sans rappeler cette phrase emprunté à un enfant et que cite Freud "quand tu me parles, j’y vois clair" pour illustrer les voies qu’emprunte l’expérience de satisfaction affective dans la relation entre la mère et l’enfant.
Pour R.Spitz, toutes les sensations médiatisées par les organes sensoriels se mêlent de façon à être saisies par le nouveau né comme une expérience situationnelle unique, un univers émotionnel unique avec un caractère d’absorption, d’incorporation. Les expériences de "dialogue" réussi entre la mère et l’enfant supposent une communication infra-verbale et réciproque entre la mère et l’enfant qui passe par des systèmes archaïques d’actions et de réactions à des manifestations sensorielles primitives [5]. Un dialogue réussi se traduit alors par une période de quiétude après la satisfaction du besoin, caractérisée par l’absence de déplaisir, suite à une période de tension et d’excitation désagréable. C’est l’état de Nirvana décrit par Freud, prototype de cet état premier, à l’image du sommeil.
A la suite de Freud qui s’interroge sur les premières traces mnémoniques qui peuvent être enregistrées, R.Spitz soutient l’hypothèse que cette expérience primaire de satisfaction au stade pré-objectal (lorsque le nouveau né ne peut faire la différence entre son propre corps et une chose extérieure et ne ressent pas l’environnement comme séparé) qui est par ailleurs une expérience répétitive intense, laisse quelque trace dès le début, un "enregistrement" psychique dans l’esprit, même si l’on ne sait pas à ce stade, dit-il comment elle est modifiée, si et comment elle influence ou colore les expériences perceptives ou gratifiantes ultérieures. Les recherches contemporaines ont largement confirmé l’importance de cette expérience de satisfaction et l’importance des traces laissées par les formes de l’organisation du lien premier, et en font aujourd’hui -en cas de désaccordage dans la communication- une des racines communes à l’expérience de dépendance addictive (voir ci-dessous). René Roussillon parle, par exemple, de "relation homosexuelle primaire en double" pour décrire cette expérience au sein de la "chorégraphie de la rencontre" en insistant sur le fait qu’au-delà de la satisfaction du besoin et de l’érogénéité de la zone d’échanges, "ce qui conditionne le plaisir de la rencontre, voire la composition psychique du plaisir, c’est le processus par lequel l’un et l’autre des deux partenaires se constituent comme miroir et donc, double de l’autre" (R.Roussillon, 2004). L’auteur introduit ici l’idée que c’est ce que l’objet reflète en miroir qui crée les conditions d’investissement du corps propre, et crée les conditions d’un partage d’émotions et d’affects. Il différencie dans "l’expérience de satisfaction", un plaisir-décharge lié à la satisfaction du besoin et un plaisir subjectif lié au partage du plaisir avec l’objet.
A la façon dont les sujets enquêtés dépendants d’Internet évoquent leur plaisir, leur impression difficilement verbalisable de se sentir bien lorsqu’ils naviguent sur le "web" à la recherche d’informations ou lorsqu’ils discutent avec d’autres internautes "présents" derrière le dialogue sur l’écran, on ne peut manquer de s’interroger sur le rôle de l’outil-ordinateur comme métaphore et comme vecteur d’une expérience de communication sensorielle à l’origine des premières expériences de satisfaction primaire. Pour pratiquer Internet, sont convoqués simultanément la main, la bouche et l’oeil comme organes de perception du contact avec l’autre et avec le monde, et l’on peut faire ici l’hypothèse que ces sens mobilisés réactivent inconsciemment les traces lointaines de ce langage d’organes qui fonde la rencontre avec l’objet et inscrivent les premières traces psychiques de satisfaction.
2. Un "méta-érotisme" autour d’une prévalence de l’érotisme oral
Dès 1928, S. Rado parlait d’un processus méta-érotique pour désigner l’orgasme pharmacogénique qui réalise une décharge de toute l’excitation psychosexuelle, comme l’onanisme chez l’enfant. Freud notait également le rapport entre toximanie et sexualité en écrivant "j’en suis venu à croire que la masturbation est la seule grande habitude, la toxicomanie originaire, et que les autres toxicomanies concernant l’alcool, la morphine, n’en sont que des substituts, les produits de remplacement" (Freud, 1897). Mais ce qui nous semble particulièrement précurseur chez S. Rado est qu’il remarque que la source somatique de l’érotisme oral ne doit pas être restreinte à la zone buccale et que psychiquement le tableau est dominé par le sentiment agréable de satiété. Comparant ensuite cet état "au plaisir terminal de la satisfaction sexuelle, l’orgasme", il note que le plaisir provient du fait qu’il perd son caractère localisé et intéresse l’organisme entier avec la plus grande intensité qui défie l’investigation fine". Il fait alors l’hypothèse de perturbations thymiques pour expliquer les atteintes au narcissisme originaire et l’existence d’une dépression anxieuse initiale que vient combler de façon cyclique le recours au "pharmacon" (S. Rado, 1928)
Au regard du fait que chez tous les enquêtés (et indépendamment de leur problématique personnelle), la dépendance à Internet s’est installée en raison d’un éprouvé de bien-être dont on a fait l’hypothèse qu’il mettait en jeu un climat émotionnel et corporel qui est celui qui caractérise la relation à l’objet primaire, on peut se demander si la relation à l’ordinateur n’est pas érotisée comme prolongation du corps propre tout en réalisant une union (jouissive) avec cet objet par la captation dans le contenu (ici le contenu lié à Internet et l’objet idéal qu’il représente). C’est précisément cette question qu’aborde B.Grunberger dans "A propos de l’oralité" (B.Grunberger, 1971) où l’oralité est convoquée comme marque de la "fusion-narcissique orale" de la première phase orale (distinguée par K.Abraham de la phase sadique orale comme phase préambivalente). Ainsi, nous dit l’auteur, cette période est marquée par sa structure équivoque à la fois parce qu’elle est infiltrée d’éléments sadiques de la phase suivante (tout en s’en distinguant bien comme élan de l’oralité pure) et que, tout en étant anobjectal, elle est partie liée avec le monde des objets sur le mode d’une "unité duelle" (notion empruntée à Balint).
Moment d’une véritable confusion sujet-objet, ce stade éphémère est exploré par Grunberger comme point d’appel à la nostalgie "d’un paradis perdu" qui fonde les traits d’un mode relationnel oral fondamental, marqué par la recherche d’un mode de communication originel infra-verbal idéalisé. Ce trait clinique nous semble particulièrement visible chez F qui raconte sa rencontre avec son amie sur Internet en la présentant comme un coup de foudre sans paroles, caractérisée par l’intuition qu’ils avaient l’un de l’autre, une rencontre avec l’âme sœur qui partage exactement les mêmes goûts : "Moi je peux vous garantir que le jour où j’ai rencontré cette personne, enfin le jour où elle m’a dit deux mots : bonjour Fabrice, c’est tout ce qu’elle m’avait dit, j’ai mon cœur qui a fait trois tours sur lui-même et je ne sais pas pourquoi. Après c’est l’intuition qu’on avait l’un et l’autre, penser ou avoir envie des mêmes choses au même moment. On se disait par exemple qu’on aller écrire chacun de son côté ce qu’on aimait et on se l’envoyait en même temps et on s’est découvert des trucs incroyables, c’était très fort".
Avec Internet, métaphore d’un "contenant-contenu", le corps comme objet partiel et, même ici, la bouche-parole sont mis de côté au profit d’un idéal symbiotique où c’est le monde maternel, horizon de la perception de soi, de l’autre qui figure la réalité de l’univers. Chez F. la relation à Internet est d’ailleurs décrite comme "une captation" par "les possibilités sans fin d’échanges, de découvertes de l’autre, des gens, des cultures, de l’excitation du dialogue, de la connexion permanente avec des gens du bout du monde". On entend ici ce que Grunberger dit à propos de l’oral : " l’oral forme une véritable unité avec son complément (...), il reconstruit ainsi son mode de vie intra-utérin où, toujours grâce à son complément qui était en même temps lui-même, il poursuit une existence autonome tout comme les amoureux dont on dit qu’ils vivent d’amour et d’eau fraîche. Il forme alors un univers largement ouvert quand à ses possibilité, se confondant avec le monde, ignorant l’objet en tant que tel, ainsi que sa propre qualité d’objet, son Moi et donc ses limites" (B.Grunberger, 1971).
F. poursuit en ajoutant que l’excitation du dialogue, la peur de rater quelque chose l’ont conduit à passer ses nuits sur Internet, jusqu’à 20 H par jour. Il explique qu’Internet lui a apporté le fait de se sentir moins seul, lui a permis de répondre à son besoin de regarder les autres vivre, d’être en relation avec eux. Son besoin des autres est associé à un besoin de vie "parce que ça bouge tout le temps". Par ailleurs, l’intérêt d’Internet est associé à son effet libérateur sur la parole du fait de l’anonymat, de l’absence de manipulation possible de l’information (contrairement à celle qui serait possible par les proches) et à la possibilité "de se vider". Une expérience de 3 jours sans Internet est évoquée comme "une expérience douloureuse", accompagnée "d’un sentiment d’abandon ...de trahison et d’impuissance", "je me sentais seul, j’étais très mal".
Outre "la forme corporelle" des mots utilisés par F. selon la formulation empruntée à Joyce Mc Dougall qui évoque toujours ce langage d’organe, visuel, buccal, musculaire, le rapport à la sexualité dans cette pratique addictive semble bien renvoyer "sous un certain angle, à un coït pour ainsi dire assexué, l’aspect extatique de la jouissance revêtant la signification d’une union narcissique avec l’objet : ne faire qu’un" (B. Grunberger, 1971). Chez F., le dialogue et le lien oral fonctionnent visiblement comme un lien sexuel mais aussi un lien vital. On peut dire que l’ordinateur est ici un prolongement du corps qui permet une communion avec le monde-objet via Internet. Il est investi comme un phallus qui assure à la fois un sentiment d’identité, de sécurité, d’existence et de puissance sans lequel F. ne peut pas être en relation avec le "monde extérieur", ni avoir d’investissement relationnel (Sans Internet, "j’étais bloqué, je ne pouvais plus rien faire" rappelle t-il). L’expérience de F. avec sa petite amie et avec Internet rappellent ainsi "que le phallus a pour l’oral -comme pour l’inconscient en général- la signification d’un pont entre les deux partenaires qui permet précisément de réaliser cette union ainsi que la sensation de puissance narcissique que cette union procure" (B. Grunberger, 1971).
Le sentiment de solitude à l’origine du mal-être de F. et de sa recherche de quelqu’un, de son besoin de regarder les autres, n’est pas sans lien avec ce que décrit M.Klein. Pour elle ce sont les angoisses paranoïdes que ressent le nourrisson dès le premier mois de la vie qui sont à l’origine du sentiment de solitude en raison de la peur qu’elles font naître d’avoir détruit le "bon objet". De fait, chez F., le recours à l’objet externe témoigne d’une mauvaise intégration interne du bon objet, rendant nécessaire ce recours à la réalité externe, investi comme le bon objet idéal pour attester de son existence et de sa permanence. M.Klein relie par ailleurs le besoin d’être compris au besoin d’être compris par le bon objet interne, dont une mauvaise intégration empêche le sujet de se comprendre et de s’accepter pleinement. "Cette aspiration dit-elle, s’exprime dans le fantasme universel, celui d’avoir un jumeau". (M.Klein, 1958). C’est la recherche de l’âme sœur que rencontrera F., après trois ans de dépendance addictive sur Internet.
De la même façon M. parle de l’effet d’Internet comme "un effet de présence" qu’il associe aussi à ce qu’il éprouve quand son amie est dans la même pièce que lui sans qu’ils partagent une même activité, par exemple "quand on est chacun dans notre univers sur l’ordinateur : on est ensemble mais coupé". Cette expression peut aussi valoir de métaphore de l’unité duelle qui caractérise l’oralité narcissique. B. Grunberger se penche par ailleurs sur une autre particularité de la relation objectale orale qu’il déduit de la base pulsionnelle de cette structure et qui est "son caractère à la fois flou et absolu, imprécis et illimité", caractéristiques que l’on retrouve associées à la description d’Internet ("vaste", "immense", "illimité", "sans fin"). L’auteur l’associe au fait que "pour l’oral, l’objet n’est jamais réel (il ne peut pas mordre et se refermer dessus) mais virtuel, qu’il ne peut pas faire entrer la réalité dans sa relation, la réalité étant faite de précisions et de délimitations dont il à peine à tenir compte". Mais dit-il, "il désire cependant une gratification totale (tout ou rien) et immédiate, telle qu’il l’a connue sous le règne du narcissisme prénatal, mode de satisfaction auquel il ne veut pas renoncer".
L’expérience d’Internet condense en même temps des traits que l’on peut rattacher à l’érotisme anal. Le sentiment d’auto-suffisance renvoie à un pouvoir qui est celui qui se met en place avec le contrôle musculaire et le contrôle des fèces. La métaphore du contenu-contenant, le besoin de "se vider" chez certains, le plaisir de "chercher et de trouver des trésors" chez d’autres, le plaisir "de faire ce que je veux" ou encore celui de "faire des tâches" intègrent une thématique anale liée à l’exploration incestueuse du corps de la mère, liée à la tendance à amasser-retenir et à expulser qui dérive de l’intérêt sublimé pour le contenu intestinal (S. Ferenczi, 1973)
On retrouve l’importance de ce bien-être originaire dans la théorie freudienne de l’appareil d’emprise et de la pulsion d’emprise autour de l’axe main-bouche-œil pour caractériser la tentative de répondre par l’agrippement à la perte douloureuse de l’objet consécutive à la formation de l’objet différencié. A côté de ce que l’on peut appeler la plongée pulsionnelle (libidinale) dans le narcissisme primaire marquée dans l’addiction à Internet, une lecture freudienne de l’appareil d’emprise déplace la compréhension du côté de la formation du Moi et aborde la question de la dépendance du côté des mécanismes de défense.
3. L’appareil d’emprise comme agrippement et défense archaïque en réaction à la douleur de la perte originelle
A travers une lecture de l’ensemble des textes de Freud qui abordent la question de l’emprise, A.Ferrant propose plusieurs fonctions de l’emprise selon l’articulation qui la lie soit au narcissisme primaire et à la douleur de la perte ; soit à l’analité et à l’entreprise de transformation du réel au service de la satisfaction pulsionnel. Dans les deux cas, les traces de la satisfaction primaire, l’expérience du corps comme sujet-objet ; fondent les activités d’emprise (A.Ferrant, 2001). Comme précédemment nous insisterons ici sur la première fonction de l’emprise connectée à l’emprise orale en suivant l’hypothèse que suit A.Ferrant concernant le rapport entre emprise et objet maternel et la connexion entre pulsion d’emprise et traces de la satisfaction originelle.
Dans les premiers textes de Freud (S.Freud, 1905), l’appareil d’emprise est référé à l’unité fonctionnelle "main (le toucher) ; œil (voir) ; et bouche (cannibalisme)" qui caractérise l’enfant en train de téter et reflèterait un enfant qui s’agrippe ou se cramponne à l’environnement qui le nourrit. Dans cette première conception, l’emprise prend naissance dans le mouvement de reconnaissance de l’extériorité de l’objet et de perte douloureuse qui accompagne la naissance des auto-érotismes. Par l’intermédiaire de l’appareil d’emprise, la pulsion d’emprise se constitue indépendamment du sexuel même si elle rejoint ce courant très précocement. Prenant modèle sur le plaisir pendant la situation de la tétée que l’enfant aspire à renouveler, la main, la bouche et l’œil sont mises en position de contribuer à la satisfaction auto-érotique, mais aussi de pallier un manque et de répondre activement par l’action musculaire, à la sensation d’une perte ou d’un écart.
Dans la constitution primitive de cet appareil d’emprise, il est intéressant de relever son "arrimage" d’emblée à l’objet, et sa contribution à la satisfaction auto-érotique par voie de détachement à cet objet. L’emprise correspond à des montages instinctuels (agrippement, cramponnement) qui perdent progressivement leur objet au cours du développement. Mais la pulsion d’emprise ne peut se développer harmonieusement et assurer au Moi de nouvelles satisfactions au-dedans comme au dehors, qu’à la condition d’avoir rencontré déjà l’expérience de satisfaction en provenance de l’objet primaire. L’échec de cette satisfaction est à l’origine des relations d’emprises pathologiques que l’on peut comprendre comme une impossibilité des fonctions de l’emprise d’encadrer la pulsion sexuelle en traçant la voie de l’objet lors de la transformation du moi plaisir qui commande le passage et la liaison du principe de plaisir au principe de réalité.
En rappelant à la suite de Freud "qu’une tendance générale de notre appareil psychique (...) semble se manifester dans le fait que l’on se cramponne avec ténacité aux sources de plaisir dont on dispose et qu’on y renonce difficilement", A.Ferrant note que l’échec du travail de l’emprise se traduit par un moi qui se cramponne à ses sources de plaisir pour éviter le déplaisir, ne pas perdre, ne pas se séparer. L’auteur rapproche ensuite la question de l’emprise à celle du travail du deuil et de la mélancolie et interroge les conditions de détachabilité de l’objet. La détachabilité de l’objet dit-il, constitue la condition même de son détachement. Dans le cadre de la pulsion d’emprise, l’objet primaire est saisi et offre une réponse satisfaisante à l’emprise. Il se laisse saisir tout en s’échappant du fait de la perte déjà là, constitutive de son investissement. L’échec ou la réussite, les conditions de la satisfaction, sont dès lors liés à la balance entre ce qui est gagné et en même temps perdu, dans l’exercice de la pulsion d’emprise.
Charnière du travail de la mélancolie, l’expérience de satisfaction réorganise la fonction d’emprise. "L’emprise suffisamment satisfaite emporte avec elle quelque chose de l’objet et s’enrichit alors, dans sa visée, de la potentialité de réussite. L’objet n’est ni tout à fait gagné ni tout à fait perdu. Potentiellement satisfaite, l’emprise draine désormais la trace de la satisfaction". Si le détachement de l’objet est possible c’est parce que l’attachement premier a été suffisamment réussi. En revanche, tout excès ou tout manque dans la réponse de l’objet oriente vers différents types de répétitions pour contrer la rencontre avec la réalité extérieure, jugée trop insatisfaisante et s’accrocher au moi-plaisir sans visée de satisfaction dans la réalité. Dans cette perspective, la poussée d’emprise est liée aux premiers mouvements de séparation entre la mère et l’enfant et vise la saisie du corps maternel. Le caractère pulsionnel de l’emprise se présente comme recherche de l’objet perdu dit-il, et ses destins dépendent par conséquent des modalités de cette perte initiale. Ce moment fondateur de la relation d’emprise peut être mis en relation, dans le discours des sujets dépendants d’Internet, avec une satisfaction qu’ils n’ont "pas envie de lâcher" disent-ils, un plaisir auquel "on s’accroche".
Cet agrippement au moi-plaisir peut aussi renvoyer à un mécanisme de défense très primitif du moi qui préfigure le rôle de l’appareil d’emprise dans l’appareillage psychique de l’enfant [6]. Il permet ici de comprendre le comportement addictif comme une synthèse entre un processus de "décharge" visant la satisfaction (retrouver l’état de satisfaction correspondant à l’état psychique organisé autour des premières sensations corporelles) et un processus défensif (protéger cette réalité psychique à travers un comportement archaïque) qui renvoie à un stade de développement "dans lequel l’effort pour la satisfaction sexuelle et la lutte pour la sécurité ne sont pas encore différenciés l’un de l’autre" (O. Fénichel, 1945). On retrouve ici une fonction de protection vitale, que reconnaissait Freud, à la prise de toxique contre la souffrance, qui procure une jouissance immédiate mais aussi un degré d’indépendance ardemment souhaité à l’égard du monde extérieur (Freud, 1930). Cette fonction de protection est très clairement exprimée dans les entretiens cliniques.
Ainsi en est-il de N : "Oui. Je me dis que, en fait j’ai l’impression que, comment dirai-je... enfin, ce que je fais sur Internet, en fait, comment dirai-je, ça évite de penser trop. Ouais, je pense que c’est une excuse, aussi. Je pense que j’ai peut-être peur de me confronter à nouveau à la recherche (de travail)... Et donc j’ai trouvé un palliatif. Je m’en sers un peu comme une drogue ! C’est ça, je ne vois pas le temps passer, je réflêchis pas sur moi... Je suis anesthésiée, voilà". Pour L., c’est aussi une façon de s’échapper du quotidien : " je ne me pose plus de questions, ni par rapport à ce qui m’entoure. Il n’y a plus rien. Il n’y a plus rien de quotidien. Donc il n’y a plus les petits soucis du quotidien, les machins..." Dans tous les cas, on rencontre une fonction d’échappatoire et de protection contre une réalité extérieure associée à une souffrance difficile à supporter (voir en annexe les portraits cliniques).
Selon les auteurs, la fonction défensive du comportement addictif est mobilisé pour échapper à un éprouvé "traumatique", à "une angoisse" qui est celle de l’angoisse originelle de perte d’objet. S’appuyant sur les conceptions de M.Klein, E. Glover parle ainsi de l’addiction à la drogue comme d’une fonction protectrice pour l’économie psychique, notamment dans son rapport aux angoisses paranoïdes mobilisées par un surmoi précoce (E.Glover, 1932). O.Fénichel note également que toute tension étant éprouvée comme un trauma dangereux, "les actions en question peuvent représenter également des tentatives de maîtriser des expériences traumatiques au moyen de la répétition et de la dramatisation active" (O.Fénichel, 1945)
Rappelons que la notion de traumatisme renvoie chez Freud à une quantité "d’excitation externes assez fortes pour faire effraction dans le pare excitations et qui rend inefficace la mise à l’écart, d’ordinaire efficace, des excitations. Un évènement comme le traumatisme externe provoquera une perturbation de grande envergure et mettra en œuvre tous les moyens de défense. Mais ici le principe de plaisir est tout d’abord mis hors d’action. Il n’est plus question d’empêcher l’appareil psychique d’être submergé par des grandes sommes d’excitation, c’est une autre tâche qui apparaît : maîtriser l’excitation, lier psychiquement les sommes d’excitation qui ont pénétré par effraction pour les amener ensuite à la liquidation". Il ajoute par ailleurs que sur fond de traumatisme il y a absence d’angoisse (qui prépare au danger) mais effroi c’est-à-dire surprise. A propos des névroses traumatiques, il conclut alors en disant "que les rêves ont pour but la maîtrise rétroactive de l’excitation angoisse, cette angoisse dont l’omission a été la cause de la névrose traumatique. Ils nous ouvrent ainsi sur une fonction de l’appareil psychique qui, sans contredire le principe de plaisir est pourtant indépendante de lui, et semble plus originaire que la recherche du gain de plaisir et l’évitement du déplaisir" (Freud 1920).
C’est aussi en ce sens qu’on peut comprendre la relation entre l’appareil d’emprise (et la pulsion d’emprise telle que la définit Freud à partir de 1920) et sa fonction de protection rattachée à la pulsion d’auto-conservation ou pulsion de mort, dès l’origine au service du moi. L’addiction (au sens de répétition morbide) se comprendrait alors comme un effet pulsionnel régressif au stade le plus reculé de la vie psychique (l’état de Nirvana), point d’appel d’une fixation traumatique, laquelle ne pourrait être que répétée à défaut d’être représentée émotionnellement et psychiquement mais aussi comme un moyen emprunté par le Moi ne disposant pas de moyens suffisants pour faire face autrement au traumatisme et aux exigences pulsionnelles.
La question du traumatisme en relation avec la dépendance addictive dont on a vu que les éléments régressifs plongent leurs racines dans le narcissisme primaire, questionne directement la période initiale de la formation des relations objectales au moment de la séparation entre la mère et l’enfant. Les travaux de M.Klein et de D.Winnicott sur les relations mère-enfant ont beaucoup contribué à la compréhension des processus "traumatiques" ou pathologiques dans l’édification du moi, à l’origine de diverses pathologies, dont la dépendance. Leurs travaux nous serviront d’armature pour comprendre ce qui se rejoue dans la dépendance à Internet au niveau de la formation de la relation d’objet.
Partie 2 :
Internet comme objet écran entre le dedans et le dehors
ou l’impossible séparation avec l’objet
Les désirs régressifs sous-jacents mis à jour précédemment, d’un retour à une dépendance totale à un objet paré des qualités de l’objet idéal appelle à s’interroger sur la fonction de la jouissance narcissique primaire sans cesse recherchée. Les hypothèses partagées par l’ensemble des auteurs contemporains en font la traduction "d’un échec de l’organisation du principe plaisir-déplaisir et de la satisfaction hallucinatoire du fait du défaut de constitution d’un objet interne fiable et représentable" (E. Chauvet, 2004). La quête d’un objet idéal reflète ainsi l’insuffisance des intériorisations et des assises narcissiques pour combler le manque d’un objet symbolique ou son endommagement dans le monde interne (M.Little, 1986). Elle est le signe d’un défaut fondamental dans la représentation du manque qui soutient la constitution du désir au moment de la séparation avec l’objet et d’un recours en lieu et place de cette représentation, à un objet d’addiction dans la réalité extérieure, investi des qualités magiques et de toute puissance de l’objet maternel primaire.
L’origine précoce des fragilités des sujets addictifs met donc en jeu la constitution de l’espace interne et la naissance des relations objectales dont D.W et M.Klein constituent les contributeurs fondamentaux. L’addiction est ainsi souvent comparée à une pathologie de la transitionnalité au sens de Winnicott en référence à l’expérience transitionnelle qui assoie la reconnaissance de l’objet primaire comme objet externe et comme objet interne et permet progressivement la séparation de l’état de fusion avec la mère et la reconnaissance du monde externe différencié du monde externe (D.Winnicott, 1971). C’est aussi tout le processus d’introjection du bon objet décrit par M.Klein au moment crucial de l’angoisse de séparation, et de perte de l’objet qui permet d’éclairer la qualité des identifications et des assises narcissiques qui contribuent au développement du moi (M.Klein, 1934).
L’originalité d’Internet comme objet de dépendance est qu’il renvoie à un objet et un comportement situé en dehors mais qu’il met à disposition des sujets "un contenu" modelable dont la "manipulation" peut être lue comme l’expression de mouvements psychiques internes. Le recours à Internet fonctionnerait alors comme un écran de projection du dedans.
Dans le cas de N., son expérience d’Internet associe le plaisir d’omnipotence et de toute puissance à celui "de faire des choses" (pour reprendre ses mots) sur Internet, expérience qui contraste avec son incapacité dans la vie réelle à faire et à changer le cours des choses. L’agir dont il est question ici reste borné à un univers, à une réalité perçue et dépendante du principe de plaisir qui fonde la relation à Internet. Pour autant, ces "agir" ne peuvent être considérés comme purement imaginaires. Toutes les choses qui sont faites sur Internet sont plus que des choses faites en pensée, soit qu’elles permettent à N. de simuler une action réelle, ou qu’elles mettent en mouvement des relations, des situations dans sa vie réelle même de faible amplitude. On verra aussi par ailleurs que "les choses que fait N. " ne sont pas anodines ni du point de vue du sens symptomatique qu’on peut leur donner ni du point de vue des mouvements psychiques qui semblent être actualisés et projetés de façon inconsciente sur cet objet-écran.
On peut dire que la réalité accessible sur l’écran d’ordinateur appartient au dehors en tant qu’elle est perçue et investie de l’extérieur autant par le regard que par la main, mais qu’elle appartient au-dedans au sens où cette réalité ne fait que donner corps à des mouvements fantasmatiques éprouvés dans le monde interne et en partie projetés par les sujets addictés à travers les choix d’activités singuliers qu’ils font sur Internet, et auxquels on peut donner une valeur/un sens symbolique. "Le faire des choses" sur Internet qui occupe tout le temps libre de N. fonctionne comme un objet-écran de projection et de réception de ses désirs plus ou moins conscients.
Le double mouvement lié à l’investissement d’Internet du dedans et du dehors n’est pas sans rappeler les analyses des phénomènes transitionnels et des créations culturelles de Winnicott au cœur desquelles se rejoue le mouvement de la différenciation du Moi et du monde extérieur (D.Winnicoot, 1971). Rappelons qu’entre le dedans et le dehors, Winnicott. distingue dans la vie de tout être humain, une aire intermédiaire d’expérience à laquelle contribue simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure. Inscrite dans la continuité de l’objet transitionnel, lui-même abandonné, l’expérience transitionnelle se poursuit tout au long de la vie avec plus ou moins de force selon les moments et selon chacun, sous forme de ressource personnelle, de capacité à créer, à faire des choses, à éprouver des choses en vue de redonner à la réalité extérieure une dimension acceptable accordée avec les exigences internes. Selon les termes de Winnicott., "c’est une aire de repos pour l’individu engagé dans cette tâche consistant à maintenir à la fois séparés et reliés l’une à l’autre, réalité intérieure et réalité extérieure." L’expérience de l’artiste par exemple, illustre la valeur créative et reconnue de cette aire transitionnelle en même temps que sa valeur de soulagement des tensions internes entre la réalité du dedans et celle du dehors. Elle peut aussi nous servir de modèle de réflexion d’une aire transitionnelle réussie ou adaptée dans la vie d’adulte à comparer avec le recours à Internet.
Au départ, l’existence d’un objet et plus largement des phénomènes transitionnels traduisent selon Winnicott "l’existence d’un état intermédiaire entre l’incapacité du petit enfant à reconnaître et à accepter la réalité et la capacité qu’il acquerra de le faire qui renvoie à l’essence de l’illusion." Une adaptation réussie dans les échanges entre la mère et le bébé permet au bébé d’avoir l’illusion qu’il est à l’origine du sein qui répond à ses besoins. C’est ce chevauchement entre la perception extérieure du sein et le désir du sein créant de l’intérieur le sein désiré que W. appelle l’aire intermédiaire qui donne l’illusion à l’enfant que la réalité extérieure existe qui correspond à sa capacité à créer. Cette expérience réussie permettra par la suite des expériences progressives de frustration tolérées par l’enfant sans angoisses d’autant plus facilement que son monde interne se sera construit sur cette concordance entre le monde interne et le monde externe. Dans cette perspective, la valeur de l’objet transitionnel est d’accompagner l’enfant dans son processus de différenciation de l’objet externe (le sein comme objet non-moi) et de l’objet interne (le sein comme objet présent à l’intérieur de soi).
Parmi les caractéristiques et les fonctions que décrit Winnicott liées à l’objet transitionnel, la plupart sont intéressantes par les analogies qu’elles rendent possibles avec Internet. Ainsi, l’objet transitionnel renvoie :
à la manipulation et à la possession d’un objet non-moi (mise en place du sein et de la mère) mais qui n’est pas encore perçu comme totalement non-moi
à une défense contre l’angoisse de type dépressive liée à la perte de l’objet (la mère). La présence de l’objet transitionnel atteste de la présence de la mère à la fois comme objet interne et comme objet externe
à un moment qui précède l’épreuve de réalité, celle-ci supposant l’existence stable et intériorisée de l’objet interne
au passage du contrôle omnipotent au contrôle par la manipulation (érotisme musculaire et plaisir de la coordination)
L’analogie qu’on peut faire entre l’usage d’Internet des sujets addictés et sa valeur d’objet transitionnel suppose de considérer Internet comme objet substitut fantasmatique du bon objet ou de la bonne mère. De ce point de vue, on peut déjà dire que la nature du plaisir éprouvé sur Internet évoqué en terme de toute puissance, de rapidité, d’avoir réponse à tout dès que l’on cherche quelque chose, d’avoir l’impression d’apprendre tout le temps quelque chose et de plus en plus, le fait que c’est illimité, qu’on n’en voit pas le bout n’est pas sans évoquer la mère-sein comme objet partiel, le bon sein oral qui donne, qui nourrit, qui n’est pas frustrant et le bon sein anal que l’on maîtrise et que l’on contrôle. A travers ce que l’on a dit précédemment, on peut dire qu’Internet qu’appartient à la fois au monde du dehors et au monde du dedans, qu’il représente un espace dans lequel s’exerce une manipulation omnipotente de la réalité et que son usage intensif a pour fonction de s’évader de la réalité extérieure, vécue comme largement dépréssiogène.
Là où "normalement" l’objet transitionnel disparaît ou se poursuit à travers des phénomènes liés à la capacité de créer, on peut ici difficilement comparer la valeur d’usage d’Internet comme objet de dépendance à la valeur d’une création artistique. Si l’on compare les deux expériences, d’un côté, on est dans la transformation de la réalité via l’œuvre d’art, de l’autre côté, on est dans un processus de répétition largement morbide, proche d’une compulsion de répétition évoquant une mécanique grippée ou enrayée. La question de la représentation du manque est au cœur de la relation de la dépendance pathologique à l’objet transitionnel. Nous éclairerons cette question dans un premier temps, avant d’analyser les difficultés introjectives dont elle témoigne à travers l’exploration de notre matériel clinique en nous interrogeant sur les caractéristiques des activités pratiquées sur Internet par nos sujets et ce qu’elles reflètent de leur fonctionnement psychique. Enfin, nous interrogerons le "destin" de cette expérience addictive au regard des pathologies de la transitionnalité et de l’échec du travail de la transformation de la réalité psychique.
1. L’origine du recours à l’objet addictif : un "défaut fondamental" dans la représentation du manque
Tous les auteurs insistent sur la notion de "manque" au sens d’expérience subjective qui caractérise le sujet "dépendant", et au sens d’organisateur de la psyché au moment de la séparation avec l’objet, quand se met en place la différenciation entre le dedans et le dehors. "Le manque" est d’ailleurs au cœur des entretiens cliniques pour rendre compte de l’impossibilité de se détacher de l’objet de dépendance. Ainsi répète L. "je ne peux concevoir une journée sans allumer la bécane, je ne peux concevoir une journée sans me connecter, je ne peux pas...C’est un manque, oui, c’est un manque, oui, un vrai manque". Et plus loin, "C’est un besoin, un vrai besoin". La non présence de la connexion est associée à de la frustration, de l’anxiété, des pensées envahissantes, comme la cigarette quand on arrête de fumer.
Rappelons que dès les premières semaines, le manque est à l’origine du processus hallucinatoire du désir puisqu’il suppose "un effacement de l’objet au profit de l’accumulation des tensions rendue possible par l’investissement des traces laissées par la satisfaction". Dans le cadre d’un environnement maternel suffisamment bon décrit par Winnicott, l’enfant et la mère sortiront de l’illusion grâce à un accordage rythmique entre les gratifications et les frustrations qui permettront à l’enfant de tolérer progressivement les frustrations, d’investir libidinalement l’espace du manque par les auto-érotismes, de stimuler le désir en le liant à l’attente d’une jouissance à venir. C’est en s’appuyant sur la notion "d’accordage affectif" entre une mère et son bébé que Daniel Marcelli rend compte de la question du manque articulé à celle du désir et de l’émotion (D.Marcelli, ???). Dans la continuité de ce que décrit la préoccupation maternelle primaire (Winnicott, 1956.), ou ce que nous appelions le langage d’organes (Spitz, 1965), il désigne un partage d’émotions étayées sur les canaux sensoriels entre la mère et l’enfant. Lorsque cet accordage fait défaut, parce que les apports maternels sont défaillants, soit en terme d’excès, soit en terme de défaut, l’observation de l’enfant montre que celui-ci s’arrête, regarde plus ou moins fixement, puis se replie sur lui-même et finit par crier ou plus encore, s’auto-stimuler.
Pour Marcelli, le modèle de l’accordage affectif illustre le fait que "des affects qui ne peuvent trouver d’issue imaginaire, c’est-à-dire se transformer en émotions, font nécessairement retour dans le sensoriel et restent au stade de la sensation". C’est à travers le tissu d’émotions partagées entre la mère et l’enfant que se construit l’objet du désir comme promesse de plaisir et de jouissance. Il se construit progressivement en se détachant de l’objet du besoin (qui correspond à la satisfaction de la faim), qui procure dans un premier temps des sensations de bien être et répond à des besoins vitaux. Mais c’est le manque qui constitue le tiers organisateur de cet objet du désir, à condition que ce manque se construise positivement grâce aux significations que lui donne la mère et que l’enfant peut transformer en émotions. Pour R.Roussillon également, c’est dans le reflet du plaisir de l’objet que le nourrisson donne sens à son propre plaisir. C’est en particulier dans ce plaisir du lien (et non dans celui de la satisfaction liée au besoin et à l’auto-conservation, c’est-à-dire la faim) que le nourrisson éprouvera psychiquement ce qu’il ressent. Mais c’est aussi dans ce reflet de l’objet qu’il sera confronté à un plaisir "énigmatique" de l’objet, plaisir étranger qui le renvoie au désir sexuel de la mère et à la place du père (R.Roussillon, 2004). C’est aussi le désir de la mère, dans sa fonction tiercisante, qui permet au nourrisson d’investir le manque et l’attente, de donner une représentation à ce manque et de s’ouvrir à l’investissement de l’altérité [7].
Pour D. Marcelli, lorsqu’il n’y a pas d’accordage affectif, "l’auto-stimulation du bébé constitue des sensations qui représentent la conscience corporelle du manque et qui resteront comme une trace de cette impossible prise de conscience. Plus les interactions précoces auront été défaillantes, plus ces défaillances se représenteront comme un blanc dans la psyché source d’un écho douloureux uniquement atténuable par une recherche de sensation". C’est donc à une pathologie de la sensation que réfère la pathologie de l’addiction, sensation que vient combler "un passé vide d’émotions". Le recours à la notion de sensation est intéressante puisqu’elle contient le registre du besoin et de la répétition au sens où la sensation ne laisse pas de traces psychique et ne fait qu’activer le sensoriel à la différence de l’émotion qui s’inscrit dans le registre de la parole et permet la mentalisation du manque.
C’est aussi en terme de "besoin somatique" qu’est analysé le besoin addictif par Joyce Mc Dougall, la solution addictive étant présentée comme une solution "somato-psychique à un stress mental"(J. Mc Dougall, 2004, 2005). L’auteur introduit la notion de "désaffectation" pour qualifier la psyché face au manque de représentations appelant une solution brutale "pour couper court aux affects". Ainsi dit-elle, "une expérience à l’origine d’une émotion intense n’est pas reconnue comme telle et ne peut être élaborée". Le sujet ne peut reconnaître une expérience émotionnelle, et par conséquent réfléchir sur elle. "Tous les évènements aptes à faire surgir de tels affects, les affects générateurs de souffrance mais aussi de plaisir, capables de submerger le sujet sont alors associés à la sensation de besoin de l’objet d’addiction qui vient jouer le rôle d’écran protecteur, analogue à celui joué vis-à-vis du nourrisson, par la présence de la mère" (on retrouve ici la fonction protectrice, défensive joué par l’objet d’addiction). La psyché se retrouve en état de manque de représentation, mais là encore, pas le manque au sens de tiers organisateur du désir, mais un manque réduit au versant somatique, une excitation insupportable, un blanc, qui appelle à une régression somatique via le recours à l’objet. Sans reprendre l’ensemble de la pensée de Joyce Mc Dougall sur cette question, soulignons que c’est aussi dans l’expérience précoce de la relation mère-enfant, avant l’apparition du langage que J.Mc Dougall place l’origine du processus addictif, dans la symbiose biologique et affective et dans la capacité de la mère à assurer son rôle de pare-excitation, par sa capacité à "recevoir, interpréter, nommer, apaiser, contenir les signes infra-verbaux".
Plusieurs cas de figure sont généralement associés à des failles éventuelles dans les relations primordiales. P.Jeammet en distingue deux (P.Jeammet, 2000) : la première renvoie à la mère envahissante qui précède les demandes et les besoins de l’enfant, avant que le moi n’en n’ait conscience. L’enfant est alors vécu comme un double narcissique, une prolongation de la mère. Ce type de relation ne prend pas en compte les états émotionnels de l’enfant, ce qui peut engendrer une méconnaissance de ses affects et des difficultés à les relier à une représentation psychique. Dépendant des apports externes, l’enfant ne mobilise pas son appareil psychique et n’a pas l’occasion d’éprouver le manque de l’objet. Le "sentiment de sa continuité" selon la formulation de Winnicott restera dépendant de la présence réelle de l’objet investi. L’absence ne pourra pas être suppléée en s’appuyant sur des ressources internes et un compromis intermédiaire sera recherché dans l’investissement de la réalité externe comme substitut de l’objet maternel. La seconde renvoie à une mère qui tarde à répondre aux besoins et aux demandes de l’enfant conduisant celui-ci à vivre sa dépendance à celle-ci comme un état d’impuissance douloureux inscrit dans un recours à l’auto-stimulation décrite par Marcelli sans possibilité d’y associer les traces psychiques de l’éprouvé douloureux. Dans les deux cas, les conséquences en sont un défaut d’introjection "de la mère soignante" (J. McDougall, 2004) capable de soutenir dans le monde interne de l’enfant la confrontation au manque de l’objet en lui associant une représentation psychique suffisamment sécurisante pour que cet espace du manque devienne un espace investi sur le mode du désir et du plaisir de fonctionnement du moi, ce que Winnicott. nomme aussi la capacité d’être seul (D.Winnicott, 1958).
Pour combler "la sensation" du manque, l’utilisation d’un objet addictif ou "d’un objet transitoire" selon la formulation de J.Mc Dougall se substitue alors à l’usage de l’objet "transitionnel" dont la fonction principale est d’accompagner l’enfant dans le processus de séparation à la mère, de représenter la mère absente et de lui permettre d’introjecter "la fonction maternante" qu’elle représente. Or nous dit J.Mc Dougal, dans le cas de "l’objet transitoire", la régression somatique ne laisse pas de place à l’expérience psychique, "il ne donne pas de réconfort durable mais éphémère et est donc à remplacer, renouveler, recréer continuellement, compulsivement, et en quantité croissante, car il se situe en dehors, toujours"(J.Mc Dougall, 2005).
Dans quelle mesure peut-on explorer le contenu traumatique des angoisses précoces liées à l’absence d’introjection des bons objets donnant une assise psychique à cette représentation du manque ? Dans notre hypothèse, le recours à Internet fonctionne comme une régression à un objet-écran d’évitement et de protection contre le monde extérieur mais il est aussi un moyen d’être en contact avec ses objets internes. En nous interrogeant sur les caractéristiques des activités pratiquées sur Internet par nos sujets et ce qu’elles reflètent de leur fonctionnement psychique, nous essaierons de comprendre à quel moment de l’intégration des objets bienfaisants, on peut supposer l’existence d’une défaillance.
2. Internet comme support à l’introjection des bons objets et la dépendance addictive comme activité défensive maniaque de lutte contre l’angoisse dépressive (le cas de N.)
D. Winnicott distingue l’objet transitionnel de l’objet interne au sens où le premier n’est pas une représentation mentale mais une possession, même si pour l’enfant, il n’est pas non plus un objet externe. Au regard de la position d’Internet à la fois comme contenant d’une réalité psychique interne accessible à travers l’extériorisation de celle-ci par la manipulation de la "matière" virtuelle et comme réalité externe, il nous paraît possible de réfléchir à la qualité des objets internes de N. à travers la singularité de sa pratique.
Nous ferons ici l’hypothèse clinique qu’à travers la relation continue de N. à Internet, se joue un besoin permanent de réassurance de l’existence/de la stabilité du bon sein laissant entrevoir un possible échec partiel dans le développement de N. lié à l’introjection du bon objet et par extension des bons objets. Au regard de la théorie kleinienne (M.Klein, 1934), N. utiliserait Internet comme activité défensive maniaque de lutte contre l’angoisse dépressive de destruction de ses objets intériorisés.
Pour M.Klein, le sentiment de toute puissance et le mécanisme de négation de la réalité psychique (scotomisation) sont les deux aspects fondamentaux de la manie. On les retrouve chez N. à travers ses activités sur Internet sous la forme d’une compulsion à jouer à des jeux concours. Deux éléments nous paraissent ici intéressants pour comprendre l’enjeu du conflit inconscient. D’une part, N. est inscrite à ces jeux sous 4 identités différentes qui sont celles de ses parents (sa mère), sa sœur, ses beaux-parents et elle-même. D’autre part, la compulsion à concourir chaque jour sous ces 4 identités se justifie moins par le désir d’un gain réel que par le désir fantasmatique de gagner. Internet devient l’objet idéal qui permet à la réalisation de ses fantasmes, de s’exprimer sur un mode toute puissance.
La réalisation obsessionnelle de jeux concours : l’expression d’une défense maniaque contre l’angoisse de perte des bons objets
L’un des pivots de la relation de dépendance à Internet de N. est l’obligation intérieure qu’elle se crée à jouer à des jeux concours proposés sur différents sites qui lui permettent de gagner des cadeaux d’une valeur relativement anodine et dont elle ne tire aucun bénéfice par ailleurs, soit qu’elle ne les utilise pas, soit qu’elle les donne à des tiers familiaux ou à des tiers associatifs de soins aux animaux. Inscrite sous 4 identités différentes à 50 jeux différents, N. s’oblige quotidiennement (pendant plusieurs heures) à répondre à ces jeux concours qui doivent être envoyés pour être validés.
Cette compulsion à jouer et à gagner sur Internet semble exprimer un désir inconscient de satisfaction sous forme d’une toute puissance du gain, indépendamment de toute confrontation à l’expérience du gain dans la réalité. On voit bien ici comment l’espace virtuel d’Internet donne un terrain d’expression à la réalité inconsciente de N, lui offrant la possibilité d’annuler et de réparer magiquement les pertes dont elle souffre intimement. Les éléments d’anamnèse dont nous disposons permettent de faire l’hypothèse d’une forme d’identification hystérique au père créant un besoin inassouvi de restaurer l’identité et la puissance de celui-ci alors même que rien dans sa réalité quotidienne ne lui permet par ailleurs d’accéder à ce désir inconscient. D’une part, l’image de son petit ami reste trop en deça de ses représentations de la puissance paternelle pour actualiser cette image sur le plan narcissique de la relation amoureuse. D’autre part, son investissement professionnel vient plutôt renforcer un sentiment d’échec social et son éloignement géographique de sa région d’origine, maintient un sentiment de solitude et de perte de ses relations affectives familiales.
Parler de compulsion de répétition amène ici à souligner le caractère morbide du gain, "au-delà du principe de plaisir". Même si le plaisir du gain fantasmatique constitue le bénéfice secondaire d’une telle dépendance, cette dernière commence à se traduire chez N. par une souffrance liée à la contrainte quotidienne de remplir des bulletins de jeux. Contrainte qui lui "prend tout son temps, toute son énergie, tous ses efforts" mais contrainte à laquelle elle ne s’autorise pourtant pas à faillir sous peine de culpabilité et d’une angoisse intense "de rater" quelque chose.
La culpabilité qu’elle évoque n’est pas sans rappeler l’analyse que fait M.Klein de la culpabilité ressentie par le moi lorsqu’il atteint la position dépressive en raison de la peur liée à la destruction et à la perte des objets d’amour renvoyant aux fantasmes de persécution de la position paranoïde. Pour rappel, M.Klein met en avant le fait "qu’à mesure que s’accomplit l’organisation du moi, les imagos intériorisées se rapprochent plus étroitement de la réalité et l’identification du moi avec les bons objets devient plus complète" (M.Klein, 1934). Le passage de la relation d’objet partiel à l’objet total marque également l’apparition de l’angoisse de perte de l’objet et le renforcement de l’introjection comme mécanisme de défense. Si le besoin répété d’introjection du bon objet permet de lutter contre les angoisses de persécution et de sadisme oral de la position paranoïde, celles-ci sont encore fortement actives. Il existe alors une "profonde angoisse devant les dangers encourus par les objets à l’intérieur du moi" et rajoute M.Klein, le moi a recours au mécanismes de réparation faites à l’objet. "Le moi se sent contraint (et je puis l’ajouter dès à présent contraint par son identification avec le bon objet) à faire réparation pour toutes les attaques sadiques qu’il a dirigées contre cet objet".
Les gains adressés fantasmatiquement aux figures des bons objets intériorisés de N. peuvent être compris dans le sens d’une réparation faite aux objets. De même, la contrainte et la compulsion à jouer peuvent traduire la force et l’exigence d’un surmoi archaïque, qui selon M.Klein commence à se former lors de l’incorporation des premiers objets. Ainsi dit-elle, "besoin pressant de remplir les très strictes requêtes des bons objets, de les protéger à l’intérieur du moi ; incertitude constante au sujet de la "bonté" du bon objet qui le rend si prompt à se transformer en objet mauvais -tous ces facteurs se combinent pour donner au moi le sentiment d’être la proie d’exigences intérieures contradictoires et impossibles, situation ressentie sous forme de mauvaise conscience". Dans la relation à la pathologie dépressive, M.Klein souligne que "la peur de voir les bons objets détruits, et le moi avec eux, se mêle aux efforts constants et désespérés de les sauver, qu’ils soient intériorisés ou extérieurs".
L’engagement dans les jeux à travers "l’utilisation" de 4 identités/adresses électroniques familiales : l’extériorisation des objets fantasmatiques internes
Le choix des 4 identités qu’utilise N. nous paraît intéressant à questionner sur le plan des résonances inconscientes dans leur fonction projective d’objets internes. Dans cette perspective, le choix des identités familiales (parentales et fraternelle) ne sont pas sans évoquer des imagos parentales. Quelles seraient alors les relations fantasmatiques qui se jouent avec ces objets internes au regard des relations entretenues avec eux dans l’utilisation de leur identité sur Internet ? En premier lieu, on peut voir dans cette identification virtuelle, une forme inconsciente de possession et de manipulation de ces identités-objets. Par ailleurs, les cadeaux gagnés sur Internet sous l’identité de l’un ou de l’autre sont directement reçus au domicile de celui-ci ou de celui-là (en raison de l’inscription sous son nom) et lui sont généralement offerts par N. Cependant, ce "don" n’est pas sans ambivalence. Un conflit est né à ce propos qui a opposé N. à sa sœur, car celle-ci gardait d’emblée les cadeaux et considérait comme "normal" de les recevoir, au plus grand mécontentement de N. qui, du fait de cette attitude, ne recevait aucune "gratification" pour sa peine, aucune reconnaissance et aucun remerciement pour le temps passé à répondre aux jeux concours. Ce conflit a eu suffisamment d’importance pour amener N. à ne plus jouer "au nom de sa sœur" afin de lui retirer également ses gains. Tout se passant comme si l’acte de réparation qu’on pouvait lire dans l’effort de N. de gagner des cadeaux pour sa sœur était vécu sur le plan fantasmatique comme un échec conduisant N. à supprimer et à détruire la figure fraternelle de l’objet intériorisé.
Dans la perspective kleinienne, la nécessité de jouer sous les 4 identités familiales (sœur jumelle, parents, beaux-parents, et elle-même) peut être analysée comme un signe d’échec partiel d’introjection des bons objets lors de la position dépressive, et la dépendance à Internet comme une défense maniaque avec une forte composante obsessionnelle contre l’angoisse de perte des bons objets. Au regard de son histoire personnelle, la fragilité psychique de N. a pu être réactivée au moment de l’adolescence, lors du tragique accident du père, venant "réanimer" une douleur liée à la perte des bons objets, à cet âge de la vie, où les mouvements psychiques sont par ailleurs intenses. Au regard de l’attachement de N. à sa sœur jumelle et des épisodes dépressifs qui ont suivi leur séparation, on peut imaginer que, par le passé, le recours à la sœur a pu constituer également un mécanisme de défense important contre ces angoisses de perte d’objet, défense rendue inefficace par la suite, en raison leur séparation dans des vies et des lieux différents, conduisant N. à adopter des défenses maniaques de plus en plus stériles sur le plan de son adaptation à la vie réelle (état dépressif, sentiment d’échec professionnel et social, entrée dans la dépendance à Internet).
Le recours à Internet jouerait dans le cas de N. comme défense maniaque de recours à la réalité externe pour fuir une réalité psychique douloureuse, et comme scène de projection inconsciente des contenus d’angoisses liée à la peur de la perte de l’objet telle qu’elle apparaît pendant la position dépressive. Les symptômes renvoyant au mécanisme de négation décrits par M.Klein comme "pouvant conduire le sujet à être coupé de la réalité et à rester absolument inactif" se retrouvent dans l’inertie totale et le retrait de la vie réelle de N. tandis que l’aspect maniaque liée à cette négation peut renvoyer à l’hyperactivité sur Internet. Au regard de ce que l’on a dit précédemment sur la relation aux objets internes, l’hyperactivité sur Internet en rapport avec le contenu de sa pratique traduirait la tentative "d’exercer une maîtrise et un contrôle incessant sur tous les objets", tandis que la composante obsessionnelle du jeu, loin d’être en contradiction avec la défense maniaque, la soutiendrait au contraire, en alimentant le doute sur la capacité de réparation des bons objets. M.Klein parle ainsi de "tentatives de réparation effectuées de manière obsessionnelle" qu’elle relie aussi à la compulsion de répétition.
3. Internet comme support à l’identification projective au bon objet et la dépendance addictive comme déni de la séparation (le cas de F.)
A travers le cas de F. (et de façon complémentaire celui de M. ou celui de A.), nous interrogerons une autre forme "d’investissement" d’Internet, celui de la dépendance addictive aux dialogues et aux rencontres sur les espaces anonymes de discussion. Elle met en jeu la dynamique du lien entre l’objet interne et l’objet externe à travers la présence de l’objet à l’écran sur les espaces de discussion. Dans la perspective étudiée ici, le modèle du jeu de la bobine [8] nous semble aussi intéressant pour poursuivre la réflexion sur l’objet transitionnel et interroger la place de l’emprise lors de la reconnaissance-séparation avec l’objet. Un tel rapprochement peut être envisagé à la suite de P.Denis qui note que la pulsion d’emprise est explicite dans les phénomènes transitionnels même si curieusement, elle n’est pas évoquée par W. "On peut constater", dit-il "que, sur les objets transitionnels, s’exerce une emprise permanente et sans limites, et que les phénomènes transitionnels associent une activité musculaire, des auto-stimulations sensorielles, à une activité auto-érotique qui s’inscrit dans le registre de la satisfaction" (P.Denis, 1997)
Les expériences de dialogue sur l’écran comme "espace potentiel" de rencontre avec l’objet
Si l’on fait l’analogie entre "le jeu" de la bobine et "le jeu" des rencontres sur Internet, on peut dire que le sujet "addicté" derrière son ordinateur est comme l’enfant qui joue avec sa bobine. Comme dans le jeu de la bobine, l’appareil d’emprise est directement impliqué dans les séquences répétées de discussion. La capacité de se saisir ou de rejeter l’objet est à sa merci grâce à la médiation externe de l’ordinateur. Seul derrière l’ordinateur, le sujet se met en position active de saisir l’objet, de l’investir sur un mode indépendant. "Déjà on est seul avec l’ordinateur" dira A. Un parallèle étroit peut être fait entre la ficelle tenue par la main et le fil du dialogue sur Internet tenu par la main sur la "souris", entre la bouche qui forme les mots qui accompagnent le jeu de la bobine et la bouche à l’origine de la communication écrite sur Internet pendant que les yeux suivent sur l’écran d’ordinateur les apparitions et les disparitions de l’objet. Il se produit un transfert au sein de l’appareil d’emprise des yeux, vers la main et la bouche. On retrouve ici encore les traces de l’expérience préalable de la communication d’organes décrites par Spitz. Quand l’objet disparaît à l’écran, il est encore tenue/vue par la main et parlée/tenue par la bouche dans l’écriture du message.
L’ordinateur-Internet représenterait alors le symbole de l’union avec la mère (le substitut fantasmatique du bon objet). Dans quelle mesure l’espace de communication sur Internet peut-il être considéré comme un "espace potentiel" entre la mère et le bébé qui commence à être investi par celui-ci, et qui renverrait à la rencontre avec l’objet ? Dans le cas de A, son ordinateur, qui reste toujours allumé, semble prendre une valeur de substitut maternel protégeant contre une angoisse de séparation et "sa liste de contacts" a une valeur de possibilité permanente de communication. Ainsi nous dit-elle, "Je l’éteins jamais. Je pourrais très bien éteindre mon ordinateur et me dire, t’y touche pas alors que non, il est allumé et y a le son pour dire que quelqu’un se connecte. Je pense tout le temps à MSN, tous les gens qui peuvent être connectés, tous les amis. Je coupe pas parce ce que c’est des gens euh....que j’ai pas rencontré par exemple et peut-être que je pourrai les rencontrer plus tard. Je discute sur MSN et c’est tout. Je sais pas ben, quand on discute, on prend des nouvelles et puis ça ...on crée, en fait, un lien sans que ce soit un lien très fort, quoi. Mais c’est tout". Dans le cas M. et de F., le besoin de discuter sur Internet est directement verbalisé comme "une présence qui vient combler une angoisse de solitude".
On entend dans ce besoin de faire du lien, ce besoin de ressentir une présence, un besoin permanent du lien maternel, toujours disponible, qui crée la condition d’investissement de l’espace de discussion qu’on peut comparer ici à l’espace potentiel dont parle D. Winnicott : "Il (l’espace potentiel) se situe au stade initial de la séparation et se situe dans un espace potentiel niant l’idée d’espace et de séparation entre le bébé et la mère. Il repose sur la confiance qu’a le bébé dans la mère telle qu’il l’éprouve pendant une période suffisamment longue" (D.Winnicott, 1971). C’est dans cet espace que de nouveaux investissements objectaux peuvent émerger. Cet espace potentiel accessible sous "l’œil maternel" pourrait donc être investi sur le modèle du manque comme ouverture au désir et à l’altérité. Dans notre matériel clinique, la rencontre avec "l’autre" est d’ailleurs au cœur de la dépendance addictive "communicationnelle" (au chat notamment). A plusieurs reprises F. répète : "Ce qui me plaisait, c’est la possibilité de rencontrer des gens. Parce que moi, je suis quelqu’un qui adore la découverte de l’autre. Enfin, j’adore les gens en général, j’adore la découverte de l’autre mais aussi la découverte des différentes cultures, des pays, tout ça. Donc j’adore voyager. Donc pour moi, Internet, c’est un voyage". La même expérience est décrite par M. et par A., "c’est rencontrer des gens" ; "c’est parler".
Dans cette optique, les expériences de dialogues et de "rencontres" sur Internet pourraient avoir valeur d’investissement du monde extérieur appuyé sur le contact avec l’objet de satisfaction primaire. Les relations objectales investies sur Internet fonctionneraient comme un premier pas vers la reconnaissance d’objet (et la séparation avec l’objet primaire) au sens où "les phénomènes transitionnels permettraient de cette façon le passage d’un auto-erotisme plaisir d’organe à un auto-érotisme objectal" (P.Denis, 1997). A la fois situées dans le monde externe mais largement contrôlés, ces relations "virtuelles" pourraient actualiser un travail de représentation de l’objet externe et préfigurer son introjection. On retrouverait dans la dimension "répétitive" une fonction de travail psychique de l’emprise au service du moi capable de transformer en la maîtrisant une expérience désagréable. Pourtant, idéalement, lorsque le travail d’intégration au Moi se réalise, le travail d’emprise disparaît : "c’est dans le passage de l’emprise à la satisfaction que la figuration de l’objet se constitue comme objet interne sous forme de représentation dans la mémoire affective, dans le monde intérieur du sujet. L’introjection de l’objet (au sens d’intégration au moi) "implique la satisfaction".
Malgré un exemple de contribution positive [9] du recours aux discussions sur Internet pour asseoir un identification et renforcer le narcissisme et la confiance en soi, nous devons constater que dans les cas cliniques retenus, la dépendance addictive à Internet perdure depuis plusieurs années et/ou dans le cas de F. a été remplacée par une relation amoureuse de type narcissique (voir infra), qui reproduit en grande partie le type d’investissement d’objet qui était celui qui caractérisait l’investissement d’Internet. Ceci conduit à penser que malgré les similitudes observées entre les phénomènes transitionnels et le recours à Internet, la dimension répétitive et addictive à l’objet de dépendance signale la relation pathologique inscrite dans la transitionnalité. Si l’on considère l’addiction à Internet comme une forme de répétition morbide, on peut considérer que cette forme de dépendance signe l’échec répété de l’intériorisation (introjection) de l’objet et de la mise en place d’une véritable relation d’altérité avec cet objet.
Le recours addictif au dialogue sur l’écran comme contre-investissement de l’angoisse de destruction de l’objet
Si l’on suit la définition donnée par Freud, "ce n’est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît mais sous forme d’action", on peut faire l’hypothèse, que la dépendance addictive communicationnelle sur Internet "répète" un "raté" du manque comme espace de séparation avec l’objet primaire en ayant recours à la maîtrise en vue de l’intégrer au moi. La répétition signerait, dans l’après-coup, l’expérience "traumatique" d’une séparation initiale douloureuse. On peut dire aussi que se rejoue dans cette forme d’addiction "communicationnelle" l’échec antérieur du travail d’introjection du bon objet au moment le plus précoce de la phase schizoïde-paranoïde décrite par M.Klein, quand l’enfant "rencontre" la mère, perçoit la mère comme objet total. Ce moment correspond à l’élaboration de la position dépressive et à l’intégration de l’ambivalence. Elle est associée à la capacité à se représenter un objet total et stable qui assure l’ambivalence des sentiments et la possibilité d’associer l’amour et la haine dans une dialectique supportable (M.Klein, 1934).
Contrairement à N., dans l’entretien clinique avec F., celui-ci n’exprime aucun sentiment de culpabilité. Aucune expression ambivalente n’apparaît pour qualifier ses relations d’objet. L’idéalisation d’Internet est suivie par un discours idéalisé de sa rencontre amoureuse. Des affects de haine sont associés à la figure du père tandis que la mère fait l’objet d’un discours protecteur, ce qui tendrait à suggérer la présence d’imagos parentales mal intégrées et le recours au clivage et à l’idéalisation pour préserver l’image du "bon objet". Contrairement à N. l’élaboration de la position dépressive n’apparaît pas aussi bien établie chez F., et les angoisses dépressives de perte d’objet ne dominent pas encore les relations d’objet (soulignons par ailleurs, que F. ne mentionne aucun épisode dépressif dans lequel aurait pu se rejouer la perte initiale).
M.Klein introduit la notion d’identification projective pour rendre compte d’un mécanisme de défense visant à abolir la détresse de l’enfant "au seuil de la position dépressive" afin de ne pas "perdre" l’objet idéalisé. Cette notion désigne un processus "impliquant un espace psychique et des limites susceptibles d’être abolies ou déplacées entre le sujet et l’objet" (C.Chabert, 1999). L’identification projective à Internet nous semble être au coeur de la relation addictive "communicationnelle" de F. où les relations virtuelles auraient valeur de projection des bons objets internes. L’identification à ces objets internes projetés, comme faisant partie de soi, assurerait à la fois la possibilité de leur contrôle, et maintiendrait un espace indifférencié avec l’objet, ainsi qu’un lien conservé sur le mode fusionnel et affectif "primaire". Ce lien fusionnel est celui que l’on retrouve dans la "passion" et "l’excitation" du dialogue dont parle F., qui rend compte d’une fixation à un stade oral archaïque et d’un mode "cannibalique" de relation à l’autre, où la parole réalise l’union narcissique.
Dans sa dimension de réaction aux angoisses paranoïdes destructrices de l’enfant, l’identification projective, sous-tend une peur de la mort (destruction) de l’objet, qu’il protège en le projetant à l’extérieur. Le lien addictif à l’espace "fusionnel" de communication témoigne dans le cas de F. de l’impossibilité de séparation avec l’objet et de l’impossibilité de l’intégrer en raison de fantasmes destructeurs. Sa dépendance relationnelle et communicationnelle serait à la mesure des pulsions agressives qui ne peuvent pas s’exprimer du fait de leur massivité, et qui empêchent l’introjection. Le lien de dépendance à "la présence" de l’objet sur Internet garantit son existence et peut être compris comme l’impossibilité d’intégrer son absence, qui serait psychiquement équivalente à sa destruction. Dans le cas de F, la dépendance à Internet, a comme bénéfice secondaire de maintenir le déni de séparation avec l’objet. Elle traduit une impossibilité d’investir "l’espace potentiel" de la rencontre avec l’objet.
4. De l’objet transitionnel à l’objet de dépendance : l’évolution pathologique de la "transitionnalité"
Que ce soit dans le cas de N. ou de F., leur dépendance addictive semble répéter un traumatisme précoce et signer l’échec des processus transitionnels d’intégration du Moi et d’investissement libidinal de l’objet. Quelques éléments peuvent contribuer à rendre compte du caractère pathologique du lien addictif dans sa dimension de comportement répétitif.
La "fétichisation de l’objet"
Dans le modèle théorique de l’objet transitionnel, la relation de dépendance à Internet pourrait renvoyer selon les termes de D. Winnicott, à un usage excessif de l’objet transitionnel lié à une pathologie dans l’aire de l’expérience transitionnelle, c’est-à-dire dans le passage de l’union avec la mère à l’état de relation séparée. Winnicott y voit alors "le déni de la crainte que cet objet ne perde sa signification" et parle alors de l’objet transitionnel comme figurant un déni de la séparation (D.Winnicott, 1971). Sa théorie est illustrée par le cas d’un jeune garçon de 7 ans qui ne se séparait jamais de ficelles, dont tout le comportement était en rapport avec des ficelles qu’il utilisait pour relier les objets, voire pour les mettre autour du cou de sa sœur. Il apparut que ce jeu de la ficelle traduisait des angoisses de séparation avec sa mère (ayant connu un épisode dépressif important alors que le garçon avait 4 ans) liée à une forte identification maternelle basée sur un sentiment d’insécurité en lien avec l’état dépressif de la mère, dont le garçon ne parvint jamais à guérir malgré plusieurs périodes montrant une évolution positive dans le comportement du garçon et malgré des tentatives "thérapeutiques" entreprises à travers l’aide des parents.
D. Winnicott note au sujet du déni de la séparation, que cette ficelle devient une chose en soi, chose qui a des propriétés dangereuses et qu’il faut maîtriser. Il note par ailleurs que lorsque cet état se fige, les bénéfices secondaires résultant de l’habileté qui se développe à manipuler et à maîtriser l’objet, rendent d’autant plus difficiles la guérison ou l’espoir d’une guérison [10]. Une dizaine d’années plus tard, D. Winnicott apprit qu’à l’adolescence, le garçon avait développé de nouvelles addictions, en particulier la drogue, qu’il gaspillait son potentiel intellectuel, et note qu’il ne fut jamais possible de le séparer de sa mère. Il conclut en invitant les chercheurs travaillant sur les toxicomanies à prendre en considération la psychopathologie manifestée dans l’aire des phénomènes transitionnels.
Les quelques pages écrites sur cette relation de dépendance à la mère liée à une pathologie dans l’aire des expériences transitionnelles ne sont malheureusement pas très développées par Winnicott. Elles invitent à réfléchir à la dépendance comme une incapacité à accéder à l’aire du jeu puis à l’aire culturelle et inversement à la comprendre comme un besoin d’être en contact permanent avec l’autre ou son substitut pour pouvoir se sentir exister soi-même dans un état de sécurité intérieure. Les cas cliniques de F. de M. et de A. et la dépendance addictive à la communication illustrerait ce cas de figure de déni de la séparation.
La transposition de cette théorie de D. Winnicott à la dépendance à Internet comme objet figurant le déni de la séparation nous semble intéressant, à la fois du point de vue de la signification symbolique d’Internet comme objet de communication, mais aussi du point de vue de la maîtrise et de la manipulation de l’objet dont l’expérience répétée peut conduire à des bénéfices secondaires d’autant plus importants que les talents et l’habilité à manier Internet peuvent être reconnus, voire valorisés socialement.
L’activité de fantasmatisation
L’activité de fantasmatisation a également été décrite par D. Winnicott comme s’opposant à la fois au rêve et à la vie (D. Winnicott, 1971). Son analyse d’une patiente pour éclairer la place de la fantasmatisation nous paraît d’un grand intérêt pour interroger la place quotidienne d’Internet dans la vie de certains sujets comme N. (ou comme L.) et évaluer dans quelle mesure, elle pourrait s’inscrire dans un au-delà de l’expérience (même pathologique) de l’aire transitionnelle.
L’activité de fantasmatisation de la patiente de Winnicott est décrite par lui comme "passer son temps à ne rien faire même si ce ne rien faire pouvait être masqué par certaines activités dont la compulsion à fumer et la pratique des jeux aussi ennuyeux qu’obsessionnels (cf des patiences), sans que ces activités ne lui apportent aucune joie. Leur seule résultat était de remplir l’écart, cet "écart" étant un trait essentiel du "ne rien faire" pendant qu’elle faisait tout" (D. Winnicott, 1971). Faut-il entendre par "écart" un vide narcissique ? Un manque d’intégration de l’idéal du moi rendant insupportable la réalité quotidienne au regard des exigences de celui-ci ? Dans cette optique, on note incontestablement chez N. comme chez L. un recours à Internet pour faire vivre une part de soi "idéale" qui n’a trouvé aucune forme d’expression dans la vie quotidienne mais qui existe sur Internet, dans sa forme première, "idéale". C’est en particulier le cas de L., qui maintient sur Internet son identité de comédien qui ne peut être vécu dans la réalité. C’est une des fonctions de la fantasmatisation que décrit par ailleurs Winnicott lorsqu’il analyse les activités de sa patiente et ses rêveries diurnes comme une façon "de poursuivre une activité fantasmatique continue où l’omnipotence est maintenue et où des choses merveilleuses peuvent être accomplies". Mais à la différence de l’omnipotence dans les phénomènes transitionnels, cette forme d’omnipotence pathologique ne permet pas la différentiation progressive entre le moi et le non moi.
Dans la description de Winnicott, plusieurs éléments sont également mis en avant. Il parle d’une activité mentale dissociée pour expliquer à la fois l’absence de contribution active de la part de la patiente dans des activités réelles (par exemple les jeux avec d’autres enfants lorsqu’elle-même était enfant) et la vie dans son activité de fantasmatisation. Ainsi y aurait-il "une part d’elle-même dissociée qui ne vit que dans le fantasme où l’omnipotence est maintenue". Il ajoute que cette vie dissociée était par ailleurs renforcée "par des frustrations dans la vie réelle où ses tentatives pour être une personne de plein droit furent infructueuses".
Il semble que l’on pourrait faire une analogie entre d’une part, les frustrations sociales, professionnelles et personnelles que vivent N et L. et celles de la patiente dont parle Winnicott et d’autre part, leur recours à Internet pour occuper un espace-temps de fantasmatisation, à la fois stérile et dévitalisant. Il y a en effet quelque chose de l’ordre de "faire du rien" lorsque N. est sur Internet dont elle dit elle-même qu’elle se rend compte que "ça remplit du vide". La dissociation dont parle Winnicott pourrait être mis en relation avec des caractéristiques d’un moi "archaïque" dont certains éléments liés à la formation du moi idéal sont restés infantiles ou clivés. Ils rappellent aussi les effets du mécanisme de négation décrits par M. Klein. Dans la mesure où ce texte reste isolé, il nous est difficile d’aller plus avant dans les mécanismes dont il rend compte. En revanche, cette activité de fantasmatisation nous semble rejoindre certaines des analyses que nous ferons des fragilités narcissiques (partie 3).
L’échec du travail d’emprise et la compulsion de répétition dans un "au-delà du principe de plaisir"
Dans son interrogation sur le caractère morbide des répétitions, Freud lie la question de l’emprise au traumatisme, à la pulsion de mort et à l’intrication pulsionnelle primaire. Rappelons que le traumatisme est défini comme une effraction dans le pare-excitations qui met hors circuit le principe de plaisir et rend impossible la maîtrise rétroactive de l’excitation (Freud, 1920). L’impossible liaison des excitations sous forme de représentations et d’émotions qui aurait marqué la première rencontre avec l’objet maintiendrait le sujet sous la domination de la pulsion de mort, celle-ci recherchant inlassablement un retour à l’origine de la vie et au stade le plus indifférencié de l’être humain. Paul Denis commente, pour sa part, les théories de Freud sur la compulsion de répétition en évoquant la possibilité d’un "principe d’investissement" selon lequel, ce qui a été investi une première fois a organisé quelque chose qui garde un pouvoir d’attraction de l’investissement, sous la forme d’un élément interne et suggère que le traumatisme a forcé une voie à l’investissement. Et rajoute -il, "comme l’eau des rivières, la libido emprunte les voies qu’elle a elle-même creusées. La compulsion de répétition "psychique" désigne cette facilitation, l’écoulement de la libido suivant les voies antérieurement creusées". En cela, elle est distincte du principe de plaisir puisqu’elle se rattache à la fixation (P.Denis, 1997).
Dans le jeu de la bobine, une expérience désagréable du départ de la mère puis de son retour est répétée inlassablement, indépendamment de l’obtention de la satisfaction et du gain de plaisir. Par analogie, on peut dire que la dépendance addictive "communicationnelle" à travers l’expérience du dialogue répétée inlassablement sur Internet se fait indépendamment d’une rencontre qui viserait l’obtention de la satisfaction (ou alors sur un mode pathologique, voir ci-dessous), ce qui mettrait fin -au moins pour un temps à la compulsion de répétition. La répétition séquencée des discussions sur l’écran joue avec l’image de l’autre présentifiée par sa parole écrite à l’écran (quel que soit cet autre qui peut-être remplacé) sans que jamais cette introjection débouche sur une véritable identification. Au contraire, la dépendance maintient toujours vivant, à l’extérieur, par cet échange sans fin, la figure du "bon objet". Dans le cas de N., les "réparations" répétitives faites aux objets ne permettent pas à la gratification qui en résulte d’intérioriser et de sécuriser l’objet interne.
L’expérience de satisfaction associée à Internet, et ce pourquoi il devient objet de "dépendance", dont on a fait l’hypothèse qu’il reflétait la satisfaction primaire, a pour caractéristique de présenter une immédiateté entre le désir et la satisfaction, une coïncidence entre la recherche de l’objet et l’objet "trouvé" faisant "disparaître le moindre écart entre la chose pensée et la chose en elle-même" (P.Nouailles, 2001). Une sorte de confusion s’établit dans ce processus de satisfaction conjointe qui crée "cette excitation du dialogue" et qui empêche peut-être l’auto-érotisme (à prédominance orale) de se déployer autrement que sur un mode répétitif et "figé", relevant de cette fixation au stade oral le plus précoce. Le dialogue serait comme un "cannibalisme" fonctionnant sur le mode de l’incorporation en se nourrissant des "échanges"sur le web, sans qu’il ne débouche jamais sur représentation et une introjection suffisante qui mettrait fin au processus.
Si l’on revient à une lecture du travail d’emprise comme élément contribuant à la constitution du moi en s’appuyant sur les auto-érotismes liés à l’appareil d’emprise, on peut dire que la dépendance addictive à Internet (en particulier "communicationnelle) signe l’échec de la liaison entre le courant interne auto-érotique et le courant objectalisé. La pulsion d’emprise reste associée aux restes de "l’appétit cannibalique" traduisant une fixation "pathologique" aux zones érogènes de l’oralité qui est mise au service du plaisir "afin de ne pas perdre, de ne pas se séparer et en dernière instance, contrer l’émergence de l’altérité". Si elle contribue à la fois à la constitution des auto-érotismes (dont le prototype est la masturbation) et à la décharge pulsionnelle en vue de la satisfaction, elle demeure cependant toujours arrimée à l’objet et ne rencontre jamais la butée du refus. Sur les espaces de discussion anonyme, il y a en effet toujours un autre qui répond aux messages lancés sur l’écran, un autre qui ne se lasse jamais. Dans le jeu de la bobine, comme le rappelle A.Ferrant, si l’enfant ne se fatigue pas, Freud souligne que l’adulte excédé, peut y mettre un terme. Un destin réussi de la pulsion d’emprise au service de la compulsion de répétition implique donc à la fois une "butée de satisfaction et une butée du refus" (A.Ferrant, 2001). On peut faire ici un parallèle entre la réponse inadaptée de l’autre sur Internet comme on a fait l’hypothèse d’une réponse inadaptée de la mère dans la relation précoce au nourrisson aux origines de la dépendance, rendant alors inaccessible au désir, l’espace du manque au fondement de la relation d’objet.
Partie 3
De la dépendance narcissique à l’objet primaire à l’investissement narcissique d’Internet comme objet de dépendance
Le concept de narcissisme joue aujourd’hui un rôle pivot. "Il sert de support à la fois à une nouvelle orientation de la théorie de la libido et à l’étude du développement des relations d’objet, avec les conséquences que cela entraîne pour l’abord clinique des psychonévroses et des psychoses. C’est en lui, en outre, que s’ancre la nouvelle psychologie du moi" (H. Lichtenstein, 1976). On voit de fait que la question du narcissisme est complexe. Il ne s’agit pas pour nous de reprendre ici la problématique du narcissisme dans son ensemble. Rappelons simplement qu’à travers l’évolution de la pensée freudienne, d’un narcissisme conçu comme narcissisme primaire correspondant à une phase précoce d’organisation de la libido à un narcissisme devenant une propriété de la libido dont le Moi constitue un réservoir permanent, le narcissisme a acquis "un aspect structural, une permanence qui lui permet de transcender tous les stades du développement. On ne saurait plus limiter l’emploi du terme à une phase de la succession temporelle de la relation d’objet telle que Freud la décrit (...) Rien ne s’oppose, en fait, à ce que l’on parle d’un narcissisme venant investir l’oralité, l’analité, la génitalité, pas plus qu’il n’est contre-indiqué de concevoir un investissement narcissique de l’objet homosexuel ou hétéro-sexuel tel que Freud l’a décrit dans l’état amoureux" (J. Chasseguet Smirgel, 1999)
Utilisé dans l’analyse de l’addiction, le narcissisme traverse l’interrogation sur la place de l’addiction au regard de la structure des états limites. P.Noaille souligne ainsi "que dans l’espace addictif, les frontières se brouillent, l’objet interne perd de son autorité au profit de l’externe. En ce sens, l’économie addictive interpelle bel et bien la problématique du narcissisme, elle renvoie à la question du dedans et du dehors dans toutes ses déclinaisons" (...).Une telle opération de médiation désigne l’entre-deux fondateur de l’espace de "la limite" à laquelle fait référence la notion d’état-limite" (P.Nouailles, 2001). Selon les auteurs sur lesquels nous appuyons nos analyses, la problématique "état-limite" apparaît donc plus ou moins centrale dans la compréhension de l’addiction (c’est le cas, par exemple, de Jean Bergeret qui fait du narcissisme une référence fondamentale dans la théorie des états-limites), même si ce rapprochement n’est pas toujours partagé.
C’est du côté de la construction de la relation d’objet que nous avons interrogé la problématique du narcissisme au regard des difficultés de différenciation entre le moi et l’objet, évoquées précédemment. M.Corcos rappelle que les interactions précoces parent-nourrisson constituent la base du narcissisme primaire à partir desquelles le processus d’introjection et d’identification se met en place et conduit normalement à assurer le narcissisme secondaire. Dans son analyse des adolescents, il constate que toute altération au moment du narcissisme primaire en raison d’un espace insuffisant entre le sujet et l’objet, ne permettant pas de représentation de l’objet absent obère, le processus d’individuation et d’identification (M.Corcos, 2004).
En nous appuyant à la fois sur l’analyse des activités effectuées sur Internet (comme reflet d’une problématique psychique) et sur les liens affectifs ("actuels") abordés et décrits par les sujets rencontrés, nous verrons que, de fait, les fragilités narcissiques s’observent soit dans l’organisation de la personnalité, soit dans le mode d’investissement de l’objet, soit comme fragilité du moi ou les trois à la fois. Selon la dynamique des instances psychiques en jeu dans le mode d’investissement libidinal des objets, la relation de dépendance à Internet renvoie à des formes de narcissismes différents mais qui témoigne tous d’un faible niveau d’intégration/différenciation du Moi. Chaque cas clinique que nous présentons ici en illustre un mode particulier.
1. Le cas de N. : la dépendance à Internet comme relation substitutive d’une relation d’objet "anaclitique"
Dans l’histoire de N., la relation à sa sœur jumelle est d’emblée parlée comme spécifique en raison même de la gémellité et du caractère monozygote de cette gémellité. Outre un sentiment fort d’autosuffisance dans le monde clos de la gémellité, N. présente la relation à sa sœur à travers le partage des rôles qu’elles ont chacune assumés, elle-même se qualifiant de ministre de l’intérieur, insufflant les idées, et sa sœur de ministre de l’extérieur, réalisant les idées ou les transformant en actions. La rigidité et la fixité attachées à cette représentation de leur relation semblent renvoyer à une représentation fortement teintée d’imaginaire autour d’une imago puissante évoquant une unité duelle où l’une serait le faire ou le "masculin" et l’autre, N., serait l’être ou le "féminin" (au sens de Winnicot, 1971).
Ayant toujours vécues ensemble et suivies les mêmes classes, leur première séparation intervient à l’âge de 18-20 ans au moment de leur entrée à l’université. Celle-ci est marquée par un premier épisode dépressif de N., accompagné d’un sentiment de dépersonnalisation au sens d’incapacité à s’adapter et à prendre des décisions seules, puisque jusque là, sa sœur avait été le modèle suivi. Ce sentiment d’amputation d’une partie d’elle-même renforce l’hypothèse de la dépendance de N. à sa sœur ainsi que l’existence d’un mode de relation de type anaclitique. La présence d’un petit copain est présentée comme un soutien important lors de cette période. L’année suivante, N. emménage chez sa sœur, ce qui lui permet de revivre selon un mode de fonctionnement familier jusqu’à leur départ, à fin de leurs études, l’une pour Nîmes dans la région de leurs parents et N. sur Paris.
Dans son discours, soulignons que N. se vit toujours dans l’ombre de sa sœur, attitude qui est renforcée à travers l’évocation de leurs situations respectives actuelles qui opposent sa sœur qui "a tout" à elle qui n’a rien. Le "tout" renvoyant à la fois à la relation à la mère qui lui "fait tout sous prétexte que sa sœur n’a pas le temps", sa situation professionnelle, "travailler à Nîmes", sa situation familiale, "avoir un mari qui travaille à Nîmes, avoir sa famille à Nîmes, avoir des enfants" sa situation sociale, "avoir une maison, avec un jardin, des chats". Cette évocation de la vie de sa sœur sera par ailleurs reprise ultérieurement dans le cours des entretiens dans des termes exactement similaires, comme l’image du bonheur auquel elle souhaiterait accéder.
Tout au long du discours de N., sa manière de parler de sa sœur est empreinte d’agressivité, parfois inconsciente, le plus souvent en lien avec ce que sa sœur "demande aux gens", c’est à dire ses exigences envers sa mère, envers ses beaux-parents mais aussi envers elle-même pour exécuter des recherches sur Internet ou lorsqu’elles étaient étudiantes, pour lui préparer à manger. Notons que les remarques agressives sont immédiatement réparées par des remarques positives ou des compliments où pointe l’impossibilité d’assumer l’agressivité à l’égard de sa sœur. Comme signe d’une certaine ambivalence, cette attitude favoriserait aussi l’interprétation kleinienne d’une difficulté à unifier objets réels et objets internes en raison de la persistance d’angoisses de destruction par les mauvais objets (M.Klein, 1934).
Enfin, au moment des entretiens, N. vit un épisode dépressif suite au départ de sa seule collègue et amie, ce qui semble là aussi renforcer l’hypothèse de l’existence d’une problématique liée à la perte d’objet marquée par un vide dépressif lors des séparations.
Tout porterait à croire que c’est par un jeu d’identification projective que la sœur s’est instituée comme la partie active du moi de N., alors qu’elle-même se vit comme "amputée" sur le plan moteur, ce qui se traduit à la fois par une incapacité à faire des choses seules à l’extérieur et par une incapacité à agir sur sa vie. Considéré comme un des mécanismes de défense des pathologies de "l’intériorité", dans la continuité des théories kleiniennes, l’identification projective est au cœur des analyses des états limites que font C. Chabert et ses collaborateurs (C.Chabert et alii, 1999) ce qui nous permet aussi d’aborder ici la relation de dépendance à Internet de N. dans le cadre de s théories sur les états-limites.
De la relation imaginaire à la sœur à la relation imaginaire à Internet : une fonction de "delégation" à l’autre dans la réalisation du désir
Rappelons que l’identification projective définit un processus de défense utilisé par le moi pour se protéger du danger de destruction des bons objets lors de l’entrée dans la position dépressive, c’est-à-dire quand l’enfant perçoit l’objet (la mère) comme objet totale et non plus clivé entre le mauvais et le bon sein. Il est une réaction à l’angoisse de la perte de l’objet idéalisé qui utilise l’identification et la projection des objets internes (bons ou mauvais) dans le corps de l’autre impliquant une abolition de la séparation entre la mère et l’enfant. Il est une sorte d’annexion de l’objet "où le sujet supprime la communication différenciatrice avec lui tout en créant un lien sur un mode fusionnel et affectif primaire"(C.Chabert, 1999). Si l’une des fonctions de l’identification projective est à l’origine décrite comme l’expulsion du mauvais objet, des pulsions destructrices et sadiques afin de contrôler et de léser la mère de l’intérieur, celle-ci disparaissant comme objet total, l’autre fonction de l’identification projective qui nous intéresse plus particulièrement ici est celle qui renvoie à la fonction de délégation s’appuyant plutôt sur la projection des bonnes parties de soi.
Décrite par C.Chabert sous le terme de projection identificatoire, la fonction de délégation ou de vicariance a pour but de vivre par procuration des expériences et des réalisations de désir. Ainsi, dit-elle "des parties de soi sont projetées dans l’objet utilisé comme délégué pour la réalisation de soi et des désirs propres. Elles se confondent à certains aspects de la personnalité de l’objet qui les reçoit. La réalisation des désirs peut donc se faire mieux que par procuration, par vicariance, sous couvert de l’altérité relative de l’objet. Le sujet garde des liens avec les parties projetées à travers lesquels il vit des expériences qui sont à la fois les siennes et celles de l’autre"
La fonction "motrice" déléguée par N. à sa sœur, la fonction de délégation consciemment assumée lorsqu’elle parle de sa sœur comme du ministre de l’extérieur semble correspondre très étroitement à la projection identificatoire. Définie par la suite comme "la condition de possibilité de relation à l’autre par la possibilité de se mettre à sa place, au moins dans l’imaginaire, cette fonction de délégation ne peut laisser en soi (lorsqu’elle cesse) que le vide, le sentiment de dispersion dans les autres ou d’éclatement". L’expérience de désorientation très importante qu’a connu N. lors de leur première séparation à l’entrée à l’université, puis par la suite, son impossibilité depuis 5 ans à vivre pleinement à Paris sans le recours à une relation de dépendance à Internet, nous semble témoigner de cette forme (pathologique) de relation très intense à l’autre, où Internet viendrait combler le vide laissé par le départ de la sœur en même temps que se substituer sur le plan imaginaire à la fonction qu’occupait auparavant sa soeur.
D’une part, la relation de dépendance permet de restituer une position de passivité et d’intériorité de N. qui est celle qu’elle a investie dans la relation duelle à sa sœur, et qui par ailleurs, peut renvoyer à l’amour primaire de l’enfant vis-à-vis de sa mère. D’autre part, on peut noter une certaine analogie dans la valeur symbolique de l’action virtuelle sur Internet, sorte de délégation motrice à l’objet-ordinateur, équivalent à l’objet-sœur.
De ce point de vue une autre des activités routinières chez Nathalie est intéressante à questionner. C’est celle qui consiste à visiter virtuellement des appartements sur Internet. Depuis plus de deux ans, N. ne supporte plus de vivre dans son studio et parle avec son ami de déménager. Jusqu’à aujourd’hui les deux cents appartements visités sur Internet ne les ont pas conduits à des visites concrètes, sous prétexte qu’aucun ne répondait vraiment à leurs exigences ou leurs possibilités financières ou bien, que ce désir de déménagement restait malgré tout un choix qui pouvait entraver un désir plus grand de quitter Paris, ce qui impliquerait également de changer de travail. Par opposition à l’immobilisme concernant le déménagement, vécu sur un mode d’échec et de déception, on peut voir dans les visites virtuelles d’appartement sur Internet une fonction de réalisation d’un désir impossible à être pris en charge dans la réalité. La capacité motrice est ici déléguée à l’ordinateur pour ses capacités d’action et de médiation vis-à-vis de l’extérieur.
En comblant l’angoisse du vide intérieur tout en actualisant la partie de soi projetée imaginairement dans le corps de l’autre, on peut dire qu’Internet restaure ce corps imaginaire sous contrôle et indifférencié entre soi et l’autre. De la même façon que dans une relation d’objet de type anaclitique, l’autre soutient le sujet contre le risque d’effondrement dépressif et de désorganisation, la dépendance à Internet occupe la même fonction de soutien de N. et de renforcement narcissique du moi.
La relation à Internet dans sa composante de soutien narcissique au moi défaillant : l’exemple de prise de parole sur les forums anonymes
Selon M.Klein, les processus d’introjection des bons objets sont essentiels à l’organisation progressive du Moi et à son identification aux bons objets tant internes qu’externes qui conduiront le sujet à se développer sur la base d’un Moi solide, confiant et suffisamment bon pour aborder les relations aux autres et au monde de façon harmonieuse. Freud soutient également que le Moi se constitue progressivement à partir de l’intériorisation des relations avec les objets externes, notamment celles aux objets primaires. Dans son introduction du narcissisme, il y définit celui-ci comme le fait de prendre le moi comme objet d’amour (Freud, 1914).
Dans l’hypothèse que nous faisons concernant N. d’une pathologie liée à l’introjection des bons objets au moment de l’élaboration de la position dépressive, les différents mécanismes de défense adoptés dont la projection identificatoire, sont à l’origine d’une constitution défaillante du Moi sur le plan narcissique et identitaire, obligeant celui-ci à trouver dans l’autre et dans la réalité externe les forces constitutives lui permettant de survivre. Comme le rappelle C.Chabert, "chez les sujets limites, les relations d’objets sont associées à des modalités d’établissement singulières, marquées à la fois par un extrême attachement, voire une hyper-dépendance par rapport aux objets externes, surinvestis semble t-il pour pallier les défaillances d’objets internes insuffisamment solides et fiables" (C.Chabert, 1999).
Les troubles de l’identité narcissique de N. visibles dans la relation à sa sœur, se traduisent par exemple, dans son impossibilité ou sa difficulté à prendre la parole et à s’exprimer devant des tiers en présence de sa sœur. Ils apparaissent perpétués et/ou renforcés dans le cadre professionnel où N., comme rédactrice juridique, écrit des textes sous un nom qui n’est pas le sien mais celui d’un des avocats du cabinet dans lequel elle travaille. Il n’est pas anodin de retrouver chez N. un aspect de restauration narcissique dans sa pratique d’Internet à travers sa participation à des forums de discussion sur lesquels elle exprime ses opinions et se sent réconfortée, voire se sent exister pour elle-même du fait de la possibilité qui lui est donnée de s’exprimer. Là encore, c’est par la médiation de l’objet que N. trouve à s’exprimer en son nom et soutient son narcissisme fragile.
Dans son analyse des organisations limites, J.Bergeret parle d’une maladie du narcissisme pour caractériser le moi "anaclitique". Ainsi dit-il, "leur narcissisme demeure fragile. Il existe un besoin excessif et évident de compréhension, de respect, d’affection et de soutien" (C.Chabert et alii, 1999). Dans la continuité des analyses de M.Klein, partant du constat d’une différenciation précaire entre le sujet et l’autre, entre le dedans et le dehors, E.Bick fait l’hypothèse, qu’à l’introjection normale, se substitue une identification projective pathologique continuelle. "L’enfant cherche frénétiquement un objet externe qui lui permette de maintenir ensemble les différentes parties du soi. Ainsi, le mauvais fonctionnement de la "première peau" peut déterminer la formation d’une "seconde peau", sorte de prothèse substitutive, d’ersatz musculaire : cette seconde peau remplace la dépendance maternelle vis-à-vis de l’objet par une pseudo indépendance" (C.Chabert et alii, 1999).
2. Le cas de F. : la dépendance à Internet comme reflet d’un narcissisme primaire vécu dans "l’extension narcissique maternelle"
Dans l’histoire de F., la situation se présente différemment que dans celui de N. dans la mesure où ne sont pas évoqués d’épisodes dépressifs avérés, ni de relations conflictuelles avec les objets. L’intégration de l’ambivalence vis-à-vis des objets ne transparaît pas non plus dans le discours, ni le sentiment de culpabilité. Tout se passe comme si l’angoisse de perte d’objet n’avait jamais été élaborée ni vraiment consciente et que le mode de relation aux objets reste en deça de la lutte contre un effondrement dépressif c’est-à-dire au seuil de la position dépressive de M.Klein. La relation à Internet semble refléter une régression à une phase plus précoce de la position schizoïde, à un moment où le clivage entre les bons et les mauvais objets est fortement présent et l’intégration de l’objet interne et externe pas encore réalisée. Un élément du clivage pourrait être rendu par l’attitude de F. à l’égard des images parentales, avec d’un côté, un père "haï" figurant le "mauvais objet" et de l’autre, la mère figurant "le bon objet". De la même façon, F. souligne la mésentente avec ses frères et sœurs dès le plus jeune âge qui prend la forme dit-il "de conflits sur le plan verbal et physique" qu’on peut peut-être associer à ces figures fraternelles "de doubles narcissiques sur lesquels sont projetés des pulsions destructrices destinées initialement au parent procréateur" (Lhomme Rigaud, 2002)
La forme de dépendance addictive à Internet se lirait (beaucoup plus que dans le cas de N). comme un déni de la séparation en réponse à des fantasmes et à des angoisses de destruction massives (où l’absence de l’objet est alors équivalent à sa destruction). En suivant les analyses de Fairbairn qui insiste sur la différence entre deux types psychologiques essentiels : l’un schizoïde, l’autre dépressif selon la phase orale précoce ou tardive qui organise les points de fixation, on peut dire que F. appartiendrait au premier type. Dans cette phase plus précoce, pré-ambivalente, l’incorporation est associée à l’action de succer ou de rejeter et non pas de sucer ou de mordre comme dans la phase sadique-orale qui marque l’accès à l’ambivalence. On retrouverait dans les cas de N. et de F. ces aspects cliniques différentiels qui sont aussi visibles lorsqu’on analyse les angoisses de perte d’objet de F. (voir ci-dessous).
Dans la continuité de la boulimie, la dépendance à Internet dans sa fonction de préservation d’un lien érotique prégénitale à la mère et du maintien d’un narcissisme oral
Au cours de l’entretien, F. évoque des difficultés importantes liées à sa prise de poids alors qu’il a 16 ans et son séjour dans un centre de soins spécialisés en Bretagne pendant un an. Nous ne disposons pas de beaucoup d’éléments sur cette période de troubles alimentaires mais cette indication nous semble confirmer une dimension régressive liée à l’oralité narcissique. Deux ans plus tard, F. découvre Internet et développe alors une dépendance addictive. Au même moment, soulignons qu’il prend un appartement avec sa mère suite au divorce de celle-ci (avec son père géniteur). Sa dépendance à Internet tend à disparaître au bout de 3/4 ans dans sa dimension addictive (sévère) au moment où il rencontre "l’âme sœur", présentée comme un coup de foudre "virtuel" sur Internet, en dehors de toute séduction physique. A la différence du cas de N. l’histoire de F. se caractérise par un enchaînement d’une période de troubles alimentaires (boulimie aujourd’hui intégrée aux pathologies addictives liées à l’absorption de nourritures), une période de dépendance addictive à Internet et une rencontre amoureuse qui ont évité à F de connaître un épisode dépressif (avéré). Jusqu’à la rencontre amoureuse, F. décrit une forme de mal-être associé à un sentiment de solitude, un besoin de rencontrer quelqu’un. Par ailleurs, nous avons pu mener un entretien avec la mère de F. qui complètera ici nos analyses, pour la raison qu’elle connaît aujourd’hui elle-même, une forte dépendance à Internet, depuis la perte de son emploi et la mort de son frère.
Dans son analyse d’une patiente souffrant de boulimie, Joyce Mc Dougall met en avant que "son besoin frénétique de manger avait à voir avec la terreur qu’elle avait éprouvée autrefois à l’idée d’être dévorée par sa mère, tout comme devant son désir de la dévorer et son besoin de trouver un substitut à cette figure de mère à la fois aimée et redoutée". Considérant son attitude dans le transfert, l’auteur met en avant que "la-mère analyste était un substitut à l’incorporation maternelle dangereuse qu’elle essayait de maintenir refoulée" et fait l’hypothèse que si Nancy mangeait énormément "c’était non seulement pour plaire à sa mère mais également pour préserver un amour oral prégénital avec elle, y compris son fantasme qu’en la dévorant, elle deviendrait elle-même sa mère". Elle ajoute par ailleurs que "lorsque les enfants se vivent comme une extension libidinale narcissique de leur mère, cette expérience "dévorante" tend souvent à provoquer chez eux une appréhension inconsciente, voire une terreur de la mort psychique. Cependant derrière de telles relations mère enfant et la rage que l’enfant en éprouve, on trouve aussi une satisfaction mégalo-maniaque de celui-ci : sans moi, maman tomberait en morceaux" (J.McDougall, 2004).
Cette interprétation clinique nous semble intéressante pour éclairer certaines fonctions de la dépendance à Internet de F. ainsi que le lien actuel (et passé) à la mère. En premier lieu, il nous semble que tout comme la boulimie de F, la dépendance à Internet sous forme d’une recherche de communication avec des objets "virtuels" peut traduire une boulimie insatiable de contacts sur le mode de l’avidité orale décrite par M.Klein pour caractériser la période schizoïde-paranoïde. D’un côté, le nombre important de personnes contactées, dont certaines sont remplacées au fil du temps assureraient inconsciemment la fonction d’introjection destructive sous forme de "dévoration" de ces contacts. De l’autre côté, la dimension interchangeable des personnes, leur renouvellement grâce à une "source" intarissable maintiendrait "l’objet" en vie. Finalement le comportement de dépendance à des objets jamais perdus protégerait le moi d’une angoisse de destruction de l’objet tout en maintenant l’illusion d’une non séparation avec lui. Il est intéressant de noter que parlant de sa dépendance à Internet dont on vu précédemment qu’il symbolisait un substitut maternel, F. nous dit "que c’est une forme d’emprisonnement", puis il ajoute "ça me bouffe la vie, franchement. J’ai perdu trois ans de ma vie et en même temps j’en ai gagné parce que j’ai rencontré l’âme sœur, donc c’est pas rien quand même". Puis parlant des inconvénients d’Internet, il évoque les "spams" et les publicités qui envahissent les boîtes aux lettres en disant "c’est une intrusion, je le vis comme une intrusion...une intrusion exactement". Si l’on retient le sens latent et inconscient de ces quelques associations verbales, l’évocation de la dépendance comme "un sentiment d’être bouffé" nous semble renforcer une l’hypothèse de l’existence d’une fixation (pathologique) au narcissisme oral primaire tandis que l’évocation de "l’intrusion" évoquerait la présence d’angoisses archaïques menaçant l’intégrité corporelle (qui répondent dans l’inconscient aux fantasmes destructeurs de l’objet). L’entretien complémentaire avec la mère laisse penser que celle-ci peut "incarner" une figure maternelle à la fois envahissante et autoritaire, "dévorante" dont les effets pathogènes sur la construction du moi n’ont cessé d’être soulignés.
Dans une perspective comparable, V.Marinov souligne que le narcissisme boulimique vise l’espoir "d’une incorporation sans restes sur le mode de la fusion orale. Il décrit cette forme de narcissisme comme un "langage corporel" qui, plus qu’un retrait absolu de la libido d’objet, se manifeste sous forme d’un espoir de fusion sans partage avec l’autre, d’où l’intrusion d’un personnage tiers est exclu : sorte de noces spirituelles ou corporelles avec l’objet de satisfaction primaire" (V.Marinov, 2001). On peut parler d’un langage d’organes concernant l’aspiration fusionnelle de F. à communiquer mettant en jeu à la fois une fusion scopique et une fusion orale autour de la bouche-parole, investissant le lien verbal comme lien sexuel. Internet comme expression métaphorique du corps de la mère, le besoin de "la pénétrer" par la parole, de parler correspond aussi ce que J.Cournut appelle "un désir nostalgique de la demande régressive d’être compris par elle (la mère) mais c’est aussi souligne t-il, un désir de ne plus sortir du corps de la mère" et pourrait-on dire de retrouver cette union fusionnelle (J.Cournut, 1975). La dépendance à Internet pourrait se lire comme la trace "d’une symbiose psychotique" où "le Moi qui est incapable de fonctionner séparément du partenaire symbiotique tente de se replonger dans le fantasme délirant de l’unité avec la mère toute-puissante, en la contraignant à fonctionner comme extension du self" (Malher, 1977). La nature "réciproquement dommageable de cette union intime" crée cependant une double dépendance "entretenue de façon complexe par la mère" (Lhomme Rigaud, 2002). On peut se demander à ce sujet si la dépendance addictive de la mère à Internet qui s’installe chez celle-ci au moment où elle diminue chez F. n’assure pas symboliquement la continuité du lien symbiotique où finalement Internet représenterait cette unité, "cet appareil de langage (commun) pour deux corps" (Lhomme Rigaud, 2002).
V.Marinov mentionne également à propos du narcissisme boulimique que "d’une façon moins manifeste, il s’agit souvent d’une tendance à transgresser les deux prohibitions essentielles qui fondent les liens sociaux et culturels, "le cannibalisme et l’inceste". Si le registre de l’incorporation comme organisation de la relation d’objet nous semble très présente dans le cas de F, l’entretien complémentaire que l’on a fait avec la mère montre que le recours à Internet condense aussi des angoisses pré-oedipiennes liées aux fantasmes d’inceste. Dans cette perspective, on peut se demander si le fait d’aller vivre seul avec sa mère au moment du divorce de celle-ci, n’a pas suscité une excitation fantasmatique trop forte renvoyant aussi à un lien incestueux irreprésentable. L’instauration à ce moment précis de l’addiction à Internet pourrait répondre à la fois à une fonction de restauration du narcissisme primaire mais également à une fonction de tiers séparateur "face à une séduction maternelle affolante". C’est une des hypothèses que fait P.Noailles concernant la toxicomanie et que l’on peut reprendre ici : seul l’objet de dépendance aurait la capacité de "filtrer l’incandescence des représentations incestueuses et aussi contenir l’excitation destructurante" (P.Nouailles, 2001).
L’hypothèse d’une "séduction maternelle" pourrait expliquer en partie une certaine peur de la rencontre sexuelle de F. et son attirance pour le dialogue et la rencontre virtuelle. Dans le discours "manifeste" du fils, le registre de la séduction est abordé à travers l’avantage d’Internet "qui permet de séduire sans le physique" et l’avantage du dialogue, "c’est l’excitation du dialogue". Celui-ci est inconsciemment érotisé et fonctionne sur un mode auto-érotique lié à un objet partiel (Internet comme sein-mère non différencié). De l’autre côté, dans le discours de la mère, l’espace de la parole sur Internet est clairement investi comme un espace de séduction. Le thème de l’âge est omniprésent dans son discours et sa pratique d’Internet. D’abord à travers le plaisir de Mme O. à cacher son âge lors des premiers échanges anonymes, particulièrement dans des discussions avec des jeunes gens. Mais aussi à travers l’intensité émotionnelle et l’excitation ressentie lorsqu’elle raconte qu’un homme plus jeune qu’elle est tombé amoureux d’elle. Le thème resurgit encore lorsqu’elle associe la liberté à l’absence de conventions sociales en prenant l’exemple du jugement concernant la différence d’âge dans le couple. A la fois femme enfant, femme dominatrice et femme maternelle, ses fragilités comme ses angoisses liées à l’âge ne vont pas sans difficultés à assumer sa place dans la chaîne des générations. Nous apprenons au cours de l’entretien que la mère de F. a des petits enfants (enfants des frères et sœurs de F) dont elle dit avec une certaine culpabilité, en évoquant le temps qu’elle passe sur Internet, "qu’elle pourrait peut-être s’en occuper plus souvent, notamment le mercredi, mais qu’en même temps, il faut bien qu’elle s’occupe d’elle".
Tant cette difficulté à accepter sa place dans la chaîne des générations, que sa demande sexuelle sur Internet vont dans le sens d’une figure maternelle à la fois narcissique et excitatrice sur le plan de la séduction qui laisse également affleurer une problématique du désir incestuel mal résolu au moment de l’abord de l’Œdipe. L’activité commune que partagent la mère et le fils à travers Internet peut ainsi condenser une régression à l’expression d’un désir infantile oedipien et celle d’un désir plus précoce d’identification primaire du fils à la mère.
Le lien narcissique à la mère, une construction de soi en miroir de l’autre
Lors de l’entretien avec la mère de F., il apparaît que ses dialogues sur les espaces de discussion sur Internet sont largement dominés par la recherche d’un regard de l’autre qui lui apporte une valeur narcissique. Ainsi, dans les expériences qu’elle raconte, une fois la question de l’âge affrontée, les enjeux de séduction se déplacent vers des relations où la position qu’occupe Mme O. vis-à-vis des plus jeunes ou des plus inexpérimentés (les nouveaux entrants sur Internet) renvoie plutôt à une logique (inconsciente) de domination et de manipulation de l’autre à travers un rôle et un discours maternel et protecteur sur la façon dont il faut appréhender Internet. La demande affective et narcissique n’en reste pas moins présente à travers un besoin de reconnaissance par ses interlocuteurs. Mme O ne manque pas de souligner pendant l’entretien, les différents compliments qui lui sont faits, les attentions, les attentes à son égard. De la même façon, elle souligne abondamment qu’elle est sollicitée souvent mais qu’elle ne répond pas forcément à toutes les demandes de dialogue qui lui sont faîtes, "parce qu’elle n’en finirait pas". Le besoin de plaire, d’être désirée sous ces différentes facettes, est central dans le lien de dépendance qu’elle développe à Internet et dans toute son attitude et son discours pendant l’entretien. Au détour d’une anecdote, Mme O. fait ainsi preuve de minauderie et d’hésitation avant de dévoiler son pseudo ; "Juliette Verona", qu’elle s’est choisi "pour l’amour de l’amour" dit-elle. Par ailleurs, le thème du mensonge, de la nécessité d’être authentique, d’avoir des relations profondes traversent son discours sur ses attentes et ses rencontres sur Internet. Il y a vraisemblablement un besoin d’être rassurée, comprise, très important dans sa dépendance aux autres dont elle attend la confirmation de la "sa valeur narcissique". Le besoin d’être compris que partage F. avec sa mère est explicitée par M.Klein comme le besoin d’être compris par le bon objet intériorisé, qui est défaillant chez les deux sujets, d’où la force du sentiment de solitude. Elle est aussi, en raison du manque d’intégration du Moi, le signe que certaines parties du soi sont clivées, inaccessibles (M.Klein, 1963).
Là encore, l’addiction à Internet nous semble être un objet de dépendance intéressant dans ce qu’il nous dit du fonctionnement psychique de la mère de F. Se rejoue en partie sur Internet ce qui a du se jouer dans la relation à son fils, où celui-ci avait manifestement une fonction d’extension narcissique et libidinale de sa mère. J Mc Dougall décrit cette mère comme celle "qui cherche chez son enfant son propre reflet, une confirmation de sa propre existence" fragilisant ainsi l’image narcissique, l’image de soi captée par l’enfant et rendant difficile la construction de son propre narcissisme sur "l’illusion d’une identité personnelle" pour composer avec la béance à laquelle renvoie l’altérité (J.Mc Dougall, 1976).
A la place de cette identité personnelle, O.Flournoy dans son analyse du vide narcissique, propose de parler d’une formation psychique pré-sexuelle, "un self archaïque" qu’il traduit par le concept français de "moi-idéal" qui se réfèrerait à "l’origine" et dans lequel on trouverait "une identification primaire à une mère qui n’est plus la mère réelle et qui n’est pas encore la mère oedipienne, qui n’est qu’un idéal sans qualité, donc sans qualités sexuelles". Cet idéal ferait partie du moi-idéal en tant que celui-ci "correspondrait à l’un des pôles d’un clivage originel en un moi-sujet (le moi ou l’ego) et un moi-sujet également mais indistinct d’un idéal temporaire provenant d’un objet extérieur et qui perd ses caractéristiques propres pour faire partie du moi (le moi-idéal). Le moi-idéal serait un vecteur permettant la structuration du moi d’une part, et celle de l’idéal du moi et du surmoi d’autre part, à partir de ce vide narcissique. L’intérêt de ce concept de moi-idéal, comme vecteur "de l’espace intermédiaire" est de mettre en exergue sa relation à l’identification primaire comme à un idéal pré-sexuel. Dans les destins possibles de ce moi-idéal qui ne remplirait pas sa fonction d’espace intermédiaire, O.Flournoy évoque dans le cas d’une intrusion abusive, un mouvement pulsionnel à partir du moi-idéal, soit vers la fusion avec le moi (le retour à un état d’indifférenciation), soit vers les objets extérieurs (avec une angoisse de morcellement). Dans les deux cas, ce défaut du moi idéal se reflèterait dans l’horreur de la solitude. C’est bien cette "souffrance liée à la solitude", son "besoin d’amour", qui sont exprimés par F. comme l’accompagnant depuis toujours et qui l’ont conduit à cette "passion" du dialogue sur Internet.
Comme le rappelaient J.McDougall., cette position de l’enfant comme extension narcissique de la mère ne va pas sans bénéfices secondaires liés à la satisfaction mégalo-maniaque de soutenir la mère (J.McDougall, 2004) . Ils se retrouvent chez F. dans sa fonction de "soutien et de protection" de sa mère et dans le sentiment qu’il exprime en disant "elle a besoin de moi" (sous entendu sans moi, elle ne s’en sortirait pas). Un épisode en particulier semble révélateur de cette place à la fois paternelle et maritale qu’il occupe à l’égard de sa mère. Il s’agit du divorce de sa mère dont il dit que cela a été le seul motif de conflit avec elle au moment de l’adolescence : "je voulais qu’elle divorce parce que tout petit, je lui ai toujours demandé de divorcer", puis il ajoute qu’ au moment du divorce "je voulais pas qu’elle soit seule, j’avais la possibilité de me mettre en appart seul mais je ne voyais pas l’intérêt...je voulais surtout pas laisser ma mère. Parce que je savais qu’elle avait besoin de moi, donc je pouvais pas la laisser quoi". Dans ce même registre, la dépendance addictive de la mère à Internet peut être interprétée comme un bénéfice secondaire pour le fils, qui se place alors dans le rôle de l’adulte qui doit protéger celle-ci des méfaits d’une telle dépendance dont il a fait lui-même l’expérience. Notons en effet que l’instauration de la dépendance chez la mère se fait au moment où F. rencontre "l’âme sœur" sur Internet et commence lui-même à se sevrer d’Internet. On peut y voir l’expression d’une continuité psychique entre l’enfant et la mère, celle-ci "prenant le relais" du fils, et une relation substitutive à celle entretenu avec son fils, celui-ci investissant alors un objet amoureux sur un mode par ailleurs narcissique.
La question de l’idéal du moi (et du surmoi) et les traits qu’il emprunte chez F. s’inscrit visiblement dans la continuité de celui que lui a proposé sa mère "en miroir". Ainsi parle-t-il de son "besoin de faire plaisir", de "son rôle de psychologue de service" que ce soit dans le pensionnat-centre de soins en Bretagne, à l’armée ou sur Internet, parce que dit-il, "dès qu’il y a un problème on venait me voir parce que je savais remonter le moral. Ca, c’est un statut qui m’a toujours plu". On peut évoquer ici un sens de l’empathie (non verbal) qui se serait construit dans l’identification primaire/narcissique à la mère mais également un trait relevant d’une identification secondaire à la mère "idéalisée" qu’il présente comme quelqu’un d’intuitif, de psychologue, traits de caractères dont il dit qu’il les a "hérités de sa mère".
Ce besoin d’être à l’écoute de l’autre est projeté également dans un idéal professionnel, celui de l’humanitaire, même si cela lui paraît pour le moment, impossible à réaliser. On peut dire que cet idéal s’est ainsi bâti en contrepartie de ce besoin d’être le miroir de l’autre, au détriment de ses propres besoins. C’est ce que l’on peut entendre à travers un des avantages évoqués par F. parlant d’Internet, qui dit-il, lui a permis "de se vider" "de parler" et que cela lui "faisait du bien". On pense ici à un trop plein de l’autre devenu problématique et d’un compromis trouvé sur Internet lui ayant permis de préserver son idéal du moi tout en se libérant d’un poids mort à l’intérieur. Et c’est peut-être là une des fonctions positives d’Internet.
La négation de ses propres besoins peut s’entendre également à travers l’expérience qu’il a faite dans le centre de soins en Bretagne, d’une relation thérapeutique avec un psychologue qui s’est soldée au bout d’un mois par un échec : "je l’ai fait pendant un mois mais c’était un psychologue que j’appréciais pas parce que c’était quelqu’un qui se contentait d’écouter. Mais moi, je n’avais pas besoin d’écoute, j’avais besoin de réponses. Je pleurais mes complexes (l’obésité) et le manque d’un père (figure paternelle détestée depuis l’âge de 5 ans). J’avais besoin qu’on me donne des réponses par rapport à ça mais pas d’être écouté. J’avais pas ce dont j’avais besoin et ça m’a beaucoup déçu". On peut entendre ici à la fois l’angoisse qu’a pu susciter l’absence de paroles et l’angoisse du vide auquel a pu être confronté F. mais également, une expérience transférentielle dans laquelle était revécue l’inadéquation de la réponse apporté par l’adulte au besoin du nourrisson, ainsi qu’une expérience de déception dans la rencontre avec l’objet.
La construction du narcissisme de F. comme extension libidinale et psychique de la mère place F. dans une position tout à fait passive par rapport celle-ci. Passivité que l’on peut mentioner ici à la fois dans le registre de la maîtrise anale correspondant à l’une des fonctions de la répétition dans la dépendance et à la transformation de la passivité en activité mais aussi dans le registre de l’identification narcissique à la mère, rendue possible par une fixation très forte à l’objet maternel. Bien que nous ne disposions pas d’un matériel clinique suffisant, certains éléments de l’organisation psychique de F. ne sont pas sans nous faire penser à l’identification narcissique définie par Freud comme le remplacement de l’investissement objectal dont bénéficiait l’objet perdu par une introjection de cet objet dans le Moi. La libido libérée par la rupture du lien objectal ne se déplace pas vers un nouvel objet mais vient investir l’objet dans le Moi ; la perte objectale devient ainsi une perte du Moi : c’est l’identification narcissique. A la différence de l’angoisse de perte d’objet dans sa relation à la position dépressive, où celle-ci est vécue comme une perte objectale, c’est l’intégrité du Moi qui est au cœur de l’identification narcissique et de la perte de l’objet (Freud, 1917). Dans les angoisses de perte d’objet que l’on peut entendre chez F., l’intégrité corporelle et identitaire semble beaucoup plus en jeu que la perte d’objet proprement dit (voir ci-dessous).
Comme le rappelle O.Preuss, qui commente l’investissement de l’objet sur un mode narcissique dans le texte de Freud sur le Deuil et la Mélancolie, "afin de ne plus ressentir l’intense souffrance corollaire de la blessure narcissique, le Moi est alors poussé à s’identifier à l’objet perdu, ce qui lui permet de nier la réalité de la perte. En d’autres termes, le Moi se réfugie dans une incorporation incessante au lieu de pouvoir effectuer l’introjection de la relation avec l’objet, ce qui correspondrait à l’une des fonctions de la dépendance aux dialogues sur Internet chez F.. Cette identification sur un mode narcissique, ajoute l’auteur, permise par une régression, nie la perte et permet de ce fait de maintenir le pseudo investissement objectal à l’égard de cet objet, toujours en vie dans le moi" (O.Preuss, 2005).
De "la faim" d’objets sur Internet à la rencontre de "l’âme sœur", la fonction d’Internet comme technique de survie et comme reflet de l’image manquante
L’identification narcissique à la mère a vraisemblablement conduit à une dépendance libidinale venant de l’autre, de son regard, de son image pour exister et se sentir vivant. C’est ce qu’on peut entendre lorsque F.nous dit "Moi c’est un besoin naturel, j’adore les gens. Moi j’aime bien regarder les gens vivre, je trouve ça de voir les gens passer, de voir les gens vivre. C’est pas du tout de la curiosité malsaine. C’est vraiment parce que j’aime les gens et je trouve ça beau, des gens qui vivent, de voir des gens qui passent, qui passent en permanence, je trouve ça intéressant. Au moins c’est la vie, ça bouge". Ce regard est comme le pendant de celui qui le liait à sa mère. Il évoque un besoin vital sans lequel, il n’y aurait pas de vie. C’est dans ce regard qui alimentait l’investissement libidinal de la mère que s’est construit le narcissisme de F.. Il y a dans la recherche de l’autre et "l’accrochage" permanent aux autres sur Internet une fonction "d’homéostasie" du narcissisme, une fonction d’auto-conservation vitale. Ce sont les autres, substitut maternel, qui narcissisent F., qui lui donnent le sentiment de son identité et de sa valeur. C’est dans la présence excessive de l’autre, que F. peut exister, répétant le mode de relation précoce à la mère qui a débordé le "soi" et se l’est annexé, le laissant démuni face à l’absence. Dans cette quête de confirmation narcissique, J.Mc Dougall note que "pour certaines personnes, tout l’entourage sans distinction tient potentiellement le miroir narcissique" (J. McDougall, 1976). Dans le cas de F., tous les échanges sur Internet peuvent être interprétés comme ayant valeur de miroir narcissique sans lequel il n’a pas accès à une représentation de lui-même. L’absence de l’autre renvoie à une angoisse narcissique du vide, à une béance qui menace l’identité. Cette angoisse archaïque de nature plus psychotique que névrotique, renvoie à ce que l’on a décrit précédemment et que J. McDougall énonce ici à propos du narcissisme, à savoir, "une incapacité d’élaborer, voire de représenter psychiquement une situation de manque ou d’absence".
Elle touche également à la question des limites et de la confusion de ces limites entre soi et l’autre. Dans le cas de F., on peut dire qu’Internet est une extension de lui-même qui fonctionne "comme une enveloppe musculaire", "un moi-peau" qui lui est nécessaire pour être en contact, "toucher" et "être touché" par l’extérieur et sans lequel il ne pourrait pas aller à la rencontre du monde extérieur. Une expérience de 3 jours sans Internet est évoquée comme une "expérience douloureuse" où dit-il "j’ai été coupé et ça m’a fait très mal" accompagnée d’un sentiment "d’abandon", "de trahison", "d’impuissance", "parce que je ne pouvais plus rien faire". Il semble que la médiation d’Internet condense à la fois une fonction défensive "de survie" contre une angoisse narcissique menaçant l’intégrité corporelle et l’identité existentielle mais aussi une fonction phallique où Internet serait investi comme un substitut d’organe sexuel qui permettrait une érotisation du lien à l’autre. Dans la peur d’être "coupé", se reflèterait une angoisse de castration autour de la problématique liée à la différence des sexes, "en avoir ou pas". Pour V. Marinov, le phénomène de seconde peau musculaire est aussi à regarder du côté de la maîtrise anale et d’une défense contre des angoisses de pénétration ou d’intrusion des projections même si elle peut prendre une signification phallique. "Mais ce phallicisme ne se rapporte jamais uniquement à une angoisse de castration ; il est sous tendu par une angoisse proche de la pénétration, du morcellement, de l’effondrement et du vide"(V.Marinov, 2001).
On peut aller jusqu’à se demander si cette peur "d’être coupé" ne reflète pas comme dans le cas de l’homme aux loups, un conflit entre deux aspirations sexuelles contraires et l’existence d’une identification féminine à la mère et d’une homosexualité inconsciente. Cette hypothèse renverrait à l’analyse de la position de passivité dans la relation à sa mère mais nous ne disposons pas ici du matériel clinique suffisant pour poursuivre cette piste.
Après trois ans passés sur Internet, en moyenne 20H par jour, à discuter, à s’éprouver dans des rencontres virtuelles, F. nous dit qu’il a rencontré "l’âme sœur" et que cela a constitué le point de départ d’un sevrage progressif à sa dépendance addictive aux "chats". Cet "aboutissement" est évoqué par J.Mc Dougall à propos de celui qui cherche à sauvegarder son équilibre narcissique par un aménagement à autrui. "Il peut" dit-elle, "ou bien s’éloigner du monde des autres ou bien, s’accrocher aux autres, faisant montre d’une soif d’objet(s) qui ne trouve son apaisement que dans la présence de celui à qui échoit la fonction de refléter l’image manquante" (J.McDougall, 1976). La relation sexuelle est parfois appelée à jouer ce rôle". C’est manifestement dans le cas de F., ce qui s’est produit.
La figure de l’âme sœur ou le dédoublement narcissique dans une relation "homoérotique"
Comme nous l’évoquions précédemment, c’est sous forme de coup de foudre virtuel autour de la "reconnaissance" de l’autre comme d’un autre soi-même que s’est produite la rencontre avec l’âme sœur sur Internet. Durant l’entretien, F. évoque très peu ses relations avec son ami(e) qu’il connaît alors depuis 7 ans si ce n’est pour dire que "c’est plus qu’un idéal". Nous évoquerons donc très rapidement cette relation dans sa fonction de double narcissique en raison du peu d’éléments à notre disposition mais également de notre incertitude concernant le sexe de l’âme sœur. Nous devons mentionner ici que pendant tout l’entretien, nous pensions que F. était homosexuel, ce qu’il n’a pas confirmé lorsque nous lui avons demandé si son amie était un homme ou une femme. De toute façon, le sexe réel importe peu ici au regard de la fonction de cet investissement narcissique de l’objet d’amour.
On peut supposer à la description qu’il fait de sa rencontre amoureuse (partie 1) que celle-ci a, en partie, pris la place d’Internet dans sa fonction de reflet "de l’image manquante". Elle correspond trop bien à la figure mythique de Narcisse tombant amoureux du reflet de sa propre image dans l’eau. La représentation imaginaire de l’autre est au cœur de cette rencontre décrite précisément comme "virtuelle", indépendamment de la séduction physique. En nous appuyant sur les analyses de J.Bergeret de la pathologie narcissique à travers la figure de Don Juan, on peut dire que dans ce registre de la relation amoureuse, "l’accent est mis au niveau des investissements affectifs et relationnels, sur tout ce qui pourrait apporter au sujet un complément de sécurité intérieure et une confirmation de sa valeur propre" (J.Bergeret, 1996). Le terme d’homoérotisme (que Bergeret emprunte à Ferenczi) vient rendre compte d’un modèle homosexuel ou l’autre sexe n’est pas rencontré, dans la mesure où "la satisfaction libidinale recherchée est narcissique" et "le but visé est le rétablissement de la valeur narcissique". Le comportement de Don Juan est comme celui de Narcisse nous dit J.Bergeret, c’est-à-dire que l’accent est placé sur la fusion narcissique avec un objet semblable et idéalisé. "Dans l’économie narcissique 1+1 donne 1. Le leurre de l’hétérosexualité n’a de valeur attractive que dans une visée fusionnelle sur l’autre moitié désexualisée de soi-même, de manière à rétablir l’unité narcissique intégrale".
On retrouve dans la figure du double une fonction défensive, une "technique de survie" visant une restauration palliative de l’identité et mettant en première place l’échec de la séparation mère-enfant que nous avons abordé précédémment (partie 2), sous le rapport de l’absence et de la constitution temporelle de l’autre. Cournut fait l’hypothèse qu’il se signifie primitivement "de la mort d’un double imaginaire qui avait vocation idéale d’être le même, le semblable, l’identique à soi" (J. Cournut, 1975). Ce double ressuscité dans l’image renvoyé par l’autre demeure aujourd’hui pour F. (depuis 7 ans) un choix stable d’objet amoureux, ce qui pousse aussi à s’interroger sur les possibilités de transformation de sa relation objectale en véritable objet.
Au regard de l’évolution du parcours de F. tel qu’il nous le décrit à travers une expérience de troubles alimentaires (boulimie), puis une expérience de la dépendance addictive à Internet (aujourd’hui moins importante) puis de sa rencontre amoureuse, on peut se demander si le passage d’une dépendance à l’autre ne se caractérise pas aussi par une évolution de la relation objectale même si celle-ci garde aujourd’hui encore les traits d’une relation d’objet prégénitale. Il nous semble en effet que le mode cannibalique de la relation d’objet très présent dans la boulimie se transforme vers un mode plus métaphorique de nourriture dans la recherche de relations d’objets virtuels puis s’estompe dans un mode de relation avec un objet "réel" même si il l’est sur un mode narcissique et fusionnel.
3. Le cas de L. : la dépendance à Internet comme enfermement narcissique dans une relation spéculaire du moi et du moi-idéal infantile
Le cas de Lionel présente une situation encore différente des deux précédentes. Sa dépendance à Internet présente avec beaucoup de force, les traits "de l’isolement bienheureux" en rupture avec une vie par ailleurs relativement bien adaptée -en tout cas en surface- avec un travail et une famille, même si le premier est rejeté, dévalorisé et accepté uniquement par un effet de contrainte "alimentaire" et que la seconde semble peu investie comme source d’intérêt et d’épanouissement. Mais plutôt qu’une projection sur une personne, chez L. l’image spéculaire et idéale est projetée sur l’image interne de son moi-idéal et reflétée dans sa "vie" et "son monde" sur Internet. La dépendance addictive à Internet nous semble condenser à la fois un repli narcissique sur le mode de la satisfaction primaire que nous avons développé précédemment (partie 1) mais aussi un mode narcissique d’investissement de l’objet constitué par "un moi grandiose" infantile et enfin, des traits de personnalité narcissiques en relation avec la forme spécifique de son narcissisme d’objet
La régression à Internet comme repli "narcissique" et retrait libidinal dans un monde merveilleux
Rappelons que pour Lionel, "Internet c’est un terrain de jeux que je connais, un grand terrain de jeux, ou je ne sais pas, une demeure ou quelque chose, c’est un endroit que je connais, sur lequel je me sens à l’aise. Donc je sais que quand je vais sur Internet, quand je me débrouille pour y aller, je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux". Ce lieu où Lyonel se vit dans la toute puissance avec un sentiment d’auto-suffisance est aussi un monde qui n’a pas de limites : "on ne peut pas en faire le tour, parce que c’est vraiment vaste". Mais c’est aussi une forme d’échappatoire à la vie quotidienne. "Je ne me pose plus de questions par rapport à ce qui m’entoure. Il n’y a plus rien...il n’y a plus rien du quotidien".
On retrouve ici comme chez tous les sujets addictés à Internet, les traces de l’illusion d’une expérience de satisfaction proche d’une satisfaction narcissique primaire au sens où se rejoue une recherche d’un retour fantasmatique au ventre maternel [11] et à la plénitude narcissique. Nous n’insisterons pas ici sur cette dimension que nous avons développée précédemment. Ajoutons que dans le cas spécifique de L., l’image de ce narcissisme primaire (au sens strict de phase précoce) évoquée par H. Lichtenstein comme celui de "l’état d’isolement bienheureux de l’embryon pendant la phase intra-utérine" (H.Lichtenstein, 1976) est renforcée par la relation addictive qu’il développe à la réception et la lecture de ses e-mails qu’il vit comme un lien quasiment vital et qu’on peut métaphoriquement comparer au cordon ombilical qui le relie à l’extérieur lorsqu’il vit dans sa "bulle", au lieu-lien de passage entre le dedans et le dehors. Pour lui, ne pas pouvoir lire ses mails constitue le manque à l’état paroxystique : c’est un manque dit-il...l’impression de ne pas pouvoir ...pas pouvoir être là si y a un truc qui tombe". D’ailleurs pour ne pas manquer d’informations et répondre rapidement à son courrier, "pour ne pas être asphyxié" pourrait-on dire, L. a demandé à être alerté de la réception de ses-mails sur son mobile.
Mais c’est bien dans une logique de plaisir narcissique secondaire que se joue la relation de L. à Internet. En suivant Guy Rosolato (G.Rosolato, 1976), on peut dire que le narcissisme se caractérise d’abord par un retrait libidinal qui est à la fois source de plaisir et fonction défensive, double dimension que l’on retrouve chez L. lorsqu’il "s’enferme" sur Internet.
On retrouve par ailleurs dans ce plaisir (d’aller sur Internet) au moins deux des trois courants du plaisir narcissique : celui consistant à "faire converger sur soi les satisfactions en ne tenant pas compte du monde extérieur", et surtout, celui de "retrouver l’autonomie d’un être qui trouve sa toute puissance dans une auto-suffisance bien souvent synonyme de pouvoir (en ne dépendant pas des autres par exemple). C’est bien ce que nous décrit L. lorsqu’il nous parle de son plaisir à faire ce qu’il veut sur Internet où plus rien d’autre n’existe. "L’exercice du fantasme et de la pensée" considéré comme le troisième courant du plaisir narcissique est moins évident ici bien qu’elle ne soit pas absente à travers une activité en partie créative qu’il a développée sur Internet en créant deux "sites" sur l’improvisation théâtrale.
Cette auto-suffisance sur le modèle de la toute puissance et de l’omnipotence infantile est le trait dominant de la relation de L. à Internet. Elle met en jeu ce que G.Rosellato appelle "un rejet" du monde extérieur et des relations objectales qui lui sont liées et a pour pendant "l’idéalisation". Chez L. ce rejet est marqué par un fort désintérêt et une forte dévalorisation de ce qu’il fait dans sa vie professionnelle et sociale qui contraste avec l’idéalisation des activités qui l’occupent sur Internet et qui s’inscrivent elles-mêmes dans la continuité de sa passion pour le métier de comédien.
Le monde théâtral constitue une passion depuis que L. est âgé de 7 ans (L. est aujourd’hui âgé de 40 ans), qu’il a érigé en vocation professionnelle sans pouvoir réellement s’y réaliser, mais qui continue de "l’habiter" et qui nourrit sa pratique d’Internet (donc sa dépendance addictive) à travers deux sites qu’il a créés sur le théâtre amateur, qu’il anime (via "des chat" et des forums) en répondant aux courriers des internautes et qu’il met à jour c’est à dire qu’il actualise par des informations.
Le désir de devenir comédien ne semble pas voir été pris au sérieux par ses parents sans que L. manifeste aujourd’hui (consciemment) de la colère ou de l’agressivité envers leur attitude passé. Ce désir non abouti s’est soldé par le choix d’une école professionnelle à 14 ans (CAP) Au bout de 2/3 ans "catastrophiques" dit-il, L. devient apprenti afin de gagner un peu d’argent et se payer des cours de théâtre. Si L. a travaillé pendant plusieurs années comme intermittent du spectacle, il a cessé pour des raisons financières (n’arrivait pas à en vivre) et fait aujourd’hui un travail de téléopérateur afin de gagner de l’argent. Il affirme néanmoins, qu’à l’heure actuelle, même s’il a ce que ses parents voulaient pour lui c’est à dire, des enfants, une famille, une maison, il ne connaît pas le bonheur car il ne fait pas son métier.
Quelle fonction psychique donner à sa passion théâtrale ? De temps à temps, grâce à son ancien agent, L. a toujours la possibilité d’aller "tourner" et "figurer" sur des tournages mais cela ne suffit pas à lui apporter la satisfaction qu’il recherche. Il parle avec beaucoup de passion du métier de comédien, l’idéalisant manifestement de la même façon qu’il idéalise Internet à travers la rencontre d’une satisfaction essentiellement décrite en termes de sensations. De fait, chez Lyonnel, le besoin de sensation exprime aussi une façon de se sentir exister. Ainsi, les improvisations théâtrales constituent-elles "des décharges d’adrénaline qu’il ne retrouve nulle part ailleurs". Il parle également du jeu d’acteur "comme d’une rencontre avec l’inconnu, un saut dans le vide qui procure des sensations jubilatoires".
Sans être aussi fortes, les sensations ressenties sur Internet sont également associées à "l’inconnu" quand il s’agit de naviguer sur Internet. L’autre caractéristique commune aux deux activités renvoie à la perte de la notion du temps, au hors temps ainsi qu’à l’évasion du quotidien qui s’opposerait à la vie ordinaire, commune. L.précise par ailleurs que "jouer" c’est comme "une deuxième peau", "c’est des émotions qui ne nous appartiennent pas", qui "font travailler la mémoire sensorielle". Tout paraît comme-ci la satisfaction recherchée sur Internet rencontrait celle éprouvée par L. lorsqu’il exerce son métier d’acteur tout en en prenant une forme "dégradée" qui ne suffit pas à supplanter la passion de "jouer" dont on peut dire qu’elle met directement le corps et les sensations physiques réelles en scène.
On peut entendre ici et faire l’hypothèse que "la passion [12]" de jouer constituait avant même l’instauration de la "dépendance" à Internet une recherche de satisfaction pulsionnelle, liée à l’expérience meta-sensorielle" de la satisfaction primaire/narcissique (cf partie 1) et qu’elle participait déjà à l’organisation d’une défense "narcissique" mettant en scène la figure de l’idéal du moi. Pour Rosellato, dans l’expérience narcissique du retrait libidinal, la satisfaction attendue du côté du moi prend la forme d’une exigence de puissance et de perfection héritées du Moi Idéal, décrit aussi comme le Moi grandiose (terme emprunté à Kohut). Visiblement figurée dans le cas de L. sous la forme privilégiée de pouvoir et d’indépendance, l’instance du moi idéal se nourrit aussi bien du pouvoir de jouer sur scène que du pouvoir de ’jouer’ sur Internet pour corroborer "sa toute puissance", son "inaccessibilité" et provoquer un accroissement de l’estime de soi. Tout manque étant à l’inverse caractérisé par une blessure narcissique, ce dont rend bien compte l’état de souffrance de L. lorsqu’il ne joue pas et se perçoit comme atrophié, la réalité quotidienne ne lui permettant pas d’être ce moi grandiose.
L’hypothèse d’une fixation à un moi-idéal infantile comme point de régression du dédoublement narcissique dans un "moi grandiose"
L’idéalisation d’Internet comme espace fantasmatique où le Moi Idéal exerce sa toute puissance (et sa tyrannie) ne nous paraît pas sans lien avec l’idéalisation du métier de comédien auquel L. n’arrive pas à renoncer et à intégrer dans une expérience de réalité satisfaisante. On fera ici l’hypothèse que cette idéalisation renvoie à "une distorsion" dans la formation de l’idéal du moi prenant ses racines dans le moi-idéal ou "le soi" selon la terminologie de O.Kernberg sur laquelle nous allons appuyer notre analyse (O.Kernberg, 1976).
Otto Kernberg définit le soi comme une structure intra-psychique constituée par des représentations de soi multiples qui reflètent la perception qu’une personne à d’elle-même dans ses interactions réelles (objets externes) et dans ses interactions fantasmatiques avec les représentations internes (objets internes). Il constitue une partie du Moi et l’on peut dire qu’il correspond au "lieu" d’intégration de la réalité psychique qui se constitue à travers les différents mécanismes liés au processus de maturation du Moi dès la naissance. Il correspond en partie au concept de "moi-idéal" de O.Flournoy évoqué précédemment. Un soi "normalement" intégré renvoie à la continuité du sentiment d’identité, à une bonne estime de soi et un respect de soi qui reflètent un "équilibre" des investissements libidinaux et agressifs ainsi qu’un niveau de différenciation élevé de l’investissement narcissique. O.Kernberg définit ainsi le narcissisme comme un investissement libidinal du soi qui provient de la source instinctuelle de la libido et des multiples relations entre le soi et les autres structures intra-psychiques, notamment celles avec le surmoi et avec le ça, ainsi que celles entre le soi et le moi.
Différents facteurs tant internes qu’externes contribuent à l’évaluation du soi (et à la régulation de l’estime de soi) par rapport à un niveau d’aspiration désiré. De façon très schématique, soulignons que parmi eux, le surmoi, duquel dérive l’idéal du moi jouent un rôle d’autant plus sévères que les introjections précoces des images idéales du moi et de l’objet n’ont pas été suffisamment intégrées au soi. Un état désiré du soi peut ne pas être atteint, ou être perdu en raison de la perte de sources extérieures d’amour par exemple, mais aussi en raison des pressions du surmoi en réaction à des poussées instinctuelles ou encore en raison de l’incapacité à être à la hauteur de l’idéal du moi. Il en résulte alors une blessure narcissique et des réactions défensives visant à protéger le Moi et le narcissisme. O.Kernberg souligne que le narcissisme normal dépend du niveau de développement atteint par le soi et par les structures intra-psychiques en rapport avec le soi mais qu’il peut très bien y avoir coexistence d’une fixation à des buts et des conflits narcissique d’un niveau infantile avec une intégrité structurale du soi, du surmoi et de l’idéal du moi et des relations d’objets intériorisés. Selon la configuration des relations entre le soi et les autres structures peuvent être associées différentes formes de réactions narcissiques plus ou moins pathologiques
Parmi ces formes de narcissismes pathologiques distingués par Otto Kernberg, il en est une qui se caractérise par une altération sérieuse des relations d’objet dans la mesure "où la relation ne se fait plus entre le soi et l’objet mais entre un soi primitif, pathologique, grandiose et la projection pathologique de ce soi grandiose sur les objets. Il n’y a plus de relation du soi à l’objet ou de l’objet au soi mais du soi au soi". Pour Otto Kernberg, la relation d’un soi grandiose pathologique à la projection temporaire d’un soi grandiose pathologique caractérise la personnalité narcissique et ce n’est que dans cette configuration que l’on peut dire qu’une relation narcissique a remplacé une relation d’objet".
Dans le cas de F., le "dédoublement" comme 3ème axe structurant du narcissisme défini par Rosellato ne s’effectue pas au moyen d’une projection du moi idéal sur l’objet comme on l’a vu dans le cas clinique précédent (la rencontre de "l’âme sœur de F.). C’est le moi idéal lui-même qui est pris pour objet, le moi idéal figé dans des représentations archaïques et infantiles. Chez F., ces représentations associées à l’image du comédien seraient au cœur du "moi grandiose". En exerçant le métier d’acteur, on peut dire que ce moi grandiose peut se projeter sur le "moi" de F. Aujourd’hui c’est sur la scène virtuelle d’Internet que survit comme "avatar" cette rencontre entre le moi grandiose et le moi puisque l’essentiel de l’activité sur Internet consiste à faire vivre des sites sur le théâtre amateur en lien avec une association sur des performances d’improvisation. La dépendance est finalement aussi la condition/le prix à payer pour donner une réalité à cette "illusion", pour donner au moi, l’occasion de "croire" à la consistance de son image idéale.
Des troubles scolaires précoces (dès 7 ans) associés au désir conscient déjà manifesté de "faire l’école du cirque" suggèrent la possibilité d’une fixation à un désir infantile inconscient ayant entravé très tôt la différenciation du moi-idéal entre différentes instances (moi, surmoi, idéal du moi). Pour O.Kernberg, ce moi grandiose (soi grandiose) est une condensation pathologique du moi réel (soi réel) du moi idéal (soi idéal) et des objets idéaux de la toute petite enfance qui a pour conséquences une mauvaise intégration du surmoi. Celui-ci reste clivé, le moi grandiose (soi grandiose) venant compenser cette dissociation primitive au prix d’une détérioration des relations d’objet.
O.Kernberg associe des traits de personnalité à cette forme de narcissisme que l’on peut peut-être relier à certaines attitudes de F pendant l’entretien. Par exemple, il souligne l’existence d’une adaptation sur le plan social même si celle-ci est superficielle. Le fait que F. ait une vie familiale, deux enfants, qu’il ait accepté de travailler pour des raisons alimentaires vont dans le sens d’un comportement adapté socialement. En revanche sa vie de famille n’est absolument pas investie et ce thème n’aurait pas été abordé durant l’entretien si la question n’avait pas été posée. F. reconnaît qu’il n’a pas envie d’être adulte. "Je n’ai pas envie parce qu’être adulte c’est avoir des responsabilités, des soucis. C’est un encombrement, quand on est enfant il n’y a pas tout ça" dit-il. C’est à son amie qu’il laisse "les responsabilités" en disant que tant que c’est possible comme ça..." Une difficulté à tolérer les frustrations transparaît dans le désir de "vouloir tout, tout de suite" et dans la compulsion addictive aux e-mails notamment (lire et répondre tout de suite) qui peut aussi être mise en relation avec un trait de personnalité narcissique. D’un point de vue général, on peut dire que seuls le discours sur le théâtre et la pratique d’Internet contiennent des affects "positifs" alors que le travail et la famille sont abordés dans une certaine indifférence.
Pour Otto Kernberg, ce moi-idéal (soi-idéal) caractéristique des personnalités narcissiques, reste intégré, malgré son côté pathologique, ce qui le différencierait de celui des Etats-limites. Si un certain nombre d’éléments comme les mécanismes de clivage, les formes primitives de projection et d’idéalisation sont communs aux deux organisations, soulignons qu’O.Kernberg ne les réunit pas pour autant au sein d’une même structure.
Dans les trois cas cliniques présentés, dépendance et relation narcissique à l’objet témoignent de l’impossibilité des sujets à s’appuyer sur leur réalité psychique interne pour assurer leur équilibre émotionnel. L’investissement narcissique de l’objet constitue la source principale de satisfaction de leurs besoins et de leur sentiment d’identité, qu’il renvoie à une dimension anaclitique (le cas de N.), une dimension spéculaire avec des problématiques spécifiques liées à l’image de soi (le cas de F. et le cas de L.).
Conclusion
La relation de dépendance addictive à Internet telle que nous avons pu l’analyser s’appuie sur un matériel clinique parcellaire et exploratoire à travers lequel nous avons essayé de repérer -au mieux- le mode de fonctionnement psychique qui la caractérise. Les premiers résultats nous invitent à penser qu’au-delà de l’objet de dépendance, ce sont bien les modes d’investissement spécifiques de l’objet qui caractérisent la relation pathologique de dépendance. De ce point de vue, il nous semble que l’analyse d’Internet comme objet de dépendance rencontre des problématiques communes à l’analyse plus générale de l’addiction.
La recherche répétée, commune à tous les sujets que nous avons rencontrés, d’un plaisir qui convoque les traces d’une satisfaction narcissique originelle où le Moi se vit dans l’illusion de la toute puissance constitue une dimension centrale au fondement du lien addictif à Internet. On la retrouve explicitée sous différentes formes dans toutes les descriptions cliniques des addictions aux drogues. Dans cette perspective, il nous semblerait intéressant de poursuivre les recherches en disposant d’un matériel clinique varié au regard des objets de dépendance, mais qui permette d’étayer, par la comparaison, le modèle de satisfaction psychique recherchée dans l’addiction.
Cet "appel régressif" vers un état qui correspond à l’état de fusion originelle ou à "l’unité de base" entre la mère et l’enfant, éclaire autant les fonctions libidinales que les fonctions défensives en jeu dans le lien de dépendance addictive. Il rend visible l’importance de l’oralité entendue au sens large, "méta-érotique", comme point de fixation et visée de la décharge pulsionnelle liée au comportement addictif, comme recherche d’un bien-être "total". Il témoigne en même temps d’une fixation à un stade de développement psychique caractérisé par l’impossibilité pour le Moi de maintenir une sécurité intérieure et un bien être autrement qu’en "réanimant" l’illusion d’un état de dépendance à un objet "idéal" pour se protéger d’une réalité extérieure vécue comme menaçante, frustrante pour l’existence du Moi lui-même.
L’importance de la fixation à un stade précoce de l’union entre la mère et l’enfant a orienté les recherches psychogénétiques de l’addiction sur les défaillances du lien à l’objet primaire et ses effets pathologiques sur la constitution du Moi et des relations d’objet. L’analyse de la transitionnalité"par exemple, dans la perspective ouverte par Winnicott éclaire les processus psychiques de séparation entre la mère et l’enfant et l’importance qu’occupe les "objets", "les jeux", "les aires" qualifiés de "transitionnels" dans leur fonction d’intégration progressive de l’objet maternelle absent et dans leur fonction de différenciation du Moi et de l’Objet jusqu’alors confondus. Leur investissement sur un mode répétitif morbide constitue en revanche le signe d’une impossibilité à intégrer positivement cet espace du manque qui articule normalement l’attente au désir grâce aux possibilités nouvelles offertes au Moi de trouver à la fois en lui-même les sources de son plaisir et de découvrir l’autre -différent, séparé- comme nouvel objet (également source de plaisir). C’est toute "la relation en miroir" de l’enfant et la mère, à travers l’image que celle-ci lui offre de lui-même, de son corps, de ses émotions, de ses besoins, de ses désirs qui est en jeu lors du processus de séparation et qui contribue à asseoir le narcissisme de l’enfant. C’est à toutes ces blessures narcissiques possibles que vient répondre le recours aux objets externes auquel la dimension répétitive et addictive donne un caractère pathologique. L’objet de dépendance signale l’existence d’une faille structurelle narcissique touchant à la possibilité pour le sujet de "s’éprouver" de "se reconnaître" (par lui-même), dans toutes ses dimensions psychiques. Ce défaut "d’intériorisation" renvoie aussi à l’analyse ouverte par M.Klein des processus d’introjection dans le monde interne de cet objet maternel primaire et des relations qu’il entretient avec les objets externes.
L’analyse de notre matériel clinique permettrait de faire l’hypothèse, au regard des théories kleiniennes, de l’existence de difficultés précoces dans les processus d’introjection et d’identification aux bons objets. Selon les cas cliniques considérés (et au regard du matériel à notre disposition), la fonction de dépendance à l’objet aurait valeur de déni de la séparation dans le cas de F, et serait associée à des angoisses paranoïdes précoces de destruction des objets rendant impossible leur introjection. Dans le cas de N., elle aurait valeur de maintien des bons objets introjectés et serait associée à l’angoisse de perte de ces objets au moment de l’élaboration de la position dépressive, ce qui témoignerait d’angoisses de destructions moins massives que dans le cas de F et d’un accès à une position ambivalence à l’égard des objets. Chez F. et chez N., la relation à Internet investi de l’extérieur comme le bon objet idéal maintient autant l’intégrité du Moi qu’elle atteste de l’existence de l’objet.
L’accès à une analyse exploratoire de la relation entretenue par N. et par F. à leurs objets internes a été faite en faisant l’hypothèse que la matière "virtuelle" "manipulée" sur Internet (de façon répétitive) pouvait être considérée comme un support projectif de leur réalité psychique interne. De ce point de vue, Internet comme objet de dépendance nous semble intéressant par le matériel clinique qu’il met à disposition de l’analyse. En plus du discours des sujets, la nature et le sens des activités effectuées sur Internet nous a servi d’indicateurs de leur réalité interne comme pourrait l’être une analyse des jeux d’enfants. Cette caractéristique d’Internet comme objet-écran entre la réalité interne et la réalité externe renforce l’hypothèse d’une valeur transitionnelle pathologique associée à l’objet de dépendance addictive.
La relation addictive à Internet permet également de rendre compte de la dépendance narcissique à l’égard de l’objet et reflète l’incapacité des sujets dépendants à accéder à leur réalité interne et émotionnelle sans la présence externe de l’objet. Mais alors que l’investissement narcissique renvoie à une dimension d’étayage anaclitique chez N., elle prend la forme d’un véritable miroir de soi chez F. où les besoins, les désirs du Moi et de l’Objet sont totalement confondus, ce qui corroborerait une fixation à un stade de développement psychique plus précoce que celui de N. Dans le cas de L., l’investissement narcissique met en place un jeu de miroir entre les instances intra-psychiques du moi et du moi idéal, qui signale par ailleurs une pathologie de la personnalité narcissique telle que la décrit O.Kernberg, que l’on ne rencontre pas chez F. et chez N.
A partir de ces premiers résultats, il nous paraît difficile d’évaluer si l’addiction ressortit d’une organisation Etat-Limite. Nous n’entrerons pas ici dans une tentative d’évaluation différentielle, puisque bien évidemment, nous n’en n’avons pas les moyens cliniques et que la question est épineuse. La proximité que l’on peut établir dans les fonctionnements psychiques des trois principaux sujets cliniques analysés tient à un processus régressif à un point de fixation très précoce marquée par la rencontre spécifique entre l’objet de dépendance et la satisfaction pulsionnelle qui prend la forme d’une "restauration" de la satisfaction narcissique "primaire" (ce qui ne veut pas dire que des éléments pré-oedipiens et oedipiens n’émergeaient pas dans leur problématique). Chez les trois sujets, la dépendance addictive tient lieu de technique vitale, en réponse à un besoin intérieur, pour assurer et maintenir la continuité du sentiment d’existence dans la réalité externe. L’angoisse de séparation apparaît fortement dans au moins deux des cas, articulés à l’élaboration de la position dépressive et aux difficultés d’introjection de l’objet maternel. L’investissement narcissique caractérise la relation à l’objet de dépendance chez les 3 sujets pour assurer ou soutenir leur identité. Chez L. la relation narcissique à l’objet semble traduire une pathologie narcissique de la personnalité.
On ne peut manquer de repérer dans la pathologie de l’intériorité, le défaut de réalité interne, l’angoisse de perdre l’amour de la part de l’objet, les fragilités narcissiques à l’origine des investissements narcissiques d’objet, des références communes et centrales aux états-limites.
Parmi
Annexes
Critères de l’addiction d’après Goodman (90)
Méthodologie : échelle de mesure du risque de dépendance à Internet (de Orman) et sélection des sujets présentant un profil de dépendance addictive à Internet.
Synthèse des portraits cliniques :
Portrait de N.
Portrait de F.
Portrait de la mère de F.
Portrait de L.
Eléments cliniques sur M. sur MA, sur A.
Critères de l’addiction d’après Goodman (1990)
Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement
Sensation croissante de tension précédent immédiatement le début du comportement.
Plaisir ou soulagement pendant sa durée
Sensation de perte de contrôle pendant le comportement
Présence d’au moins cinq des neuf critères suivants :
Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation
Intensité et durée du comportement plus importantes que souhaitées à l’origine.
Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement.
Temps considérable consacré à préparer le comportement, à l’entreprendre ou à le remettre de ses effets.
Survenue fréquente du comportement qui empêche le sujet d’accomplir les obligations professionnelles, scolaires, universitaires, familiales ou sociales.
Activités sociales, professionnelles ou récréatives sacrifiées du fait de ce comportement
Perpétuation du comportement bien que le sujet sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique ou physique
Tolérance marquée : besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré ou diminution de l’effet procuré par un comportement de même intensité
Agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’adonner au comportement.
Certains éléments du syndrome ont duré plus d’un mois ou se sont répétés pendant une longue période.
Méthodologie
Echelle de mesure du risque de dépendance à Internet inspirée du Dc Orman
Le docteur Orman est un psychiatre américain qui travaille en relation avec les groupes d’aides "on-line" aux personnes souffrant de troubles addictifs à Internet. Il a construit une échelle de stress à Internet (Internet stress scale) basée sur une batterie de 9 propositions auxquelles on répond par "oui" ou par "non". Cette échelle mise en ligne permet de faire une auto-évaluation de son degré de dépendance à Internet. L’addition des réponses positives permet de mesurer un "risque" de développer une conduite addictive selon les barèmes suivants :
de 0 à 3 réponses positives : il y a une petite chance de développer une dépendance à Internet
de 4 à 6 réponses positives : il y a une chance de développer cette conduite addictive
de 7 à 9 réponses positives, il y a une tendance forte à devenir dépendant
Les batteries de questions étant en anglais, notre traduction en français prend certaines libertés afin d’utiliser un vocabulaire et des expressions adaptées à un questionnaire en ligne.
Généralement, quand vous vous connectez à Internet, est-ce que vous y passez plus de temps que prévu ?
Cela vous gêne t-il de limiter le temps que vous passez sur Internet ?
Des amis ou des membres de votre famille se sont-ils plaints du temps que vous passez sur Internet ?
Est-ce qu’il vous est difficile de ne pas vous connecter à Internet plusieurs jours de suite ?
Est-ce que le temps que vous passez sur Internet a perturbé votre performance au travail ou vos relations personnelles ?
Est-ce qu’il y a des sites sur Internet que vous trouvez difficile à éviter ?
Avez-vous du mal à résister à vos envies de faire des achats sur Internet ?
Vous est-il déjà arrivé d’essayer de limiter le temps que vous passez sur Internet, et de ne pas y arriver ?
Est qu’à cause d’Internet il vous arrive souvent de ne pas faire ce que vous aviez prévu, ou aviez envie de faire ?
Sélection des sujets présentant un risque de dépendance addictive à Internet
Précédant la batterie de questions inspirée de l’échelle de Orman, deux questions introductives étaient posées sur le nombre d’heures passées sur Internet par semaine ainsi que la période depuis laquelle Internet était utilisée à cette fréquence. Au regard des temps moyens retenus comme pathologiques dans les enquêtes américaines, nous avons fixé à 48 heures le seuil minimal de connexion (pour des raisons autres que professionnelles) à Internet par semaine. Afin d’éviter de rencontrer des personnes présentant un temps de connexion abusif pendant une période temporaire, la fréquence de connexion de 48 heures (au moins) devait être effective depuis au moins 12 mois.
Au regard des réponses obtenues, nous avons donc contacté les personnes qui passaient plus de 48H par semaine sur Internet depuis au moins un an et qui avait de 7 à 9 réponses positives sur l’échelle de Orman.
Nous avons pu rencontrer environ 20 personnes avec lesquelles nous avons fait un entretien "semi-directif" à propos de leur pratique d’Internet. Sur ces 20 personnes, quelques unes présentaient visiblement un comportement de dépendance à Internet associé à une souffrance psychique. C’est à partir des entretiens réalisés avec ces personnes que nous avons travaillé le matériel clinique et en particulier celui pour lequel la qualité, la richesse de l’entretien nous paraissait le plus important (en raison aussi d’un contact plus facile avec les personnes en question et/ou d’un transfert positif).
Parmi ces personnes, nous avons pu établir un contact sur la durée avec N. que nous avons rencontré à 3 reprises pendant deux heures à chaque rencontre (une fois par mois entre avril et juin 2004). C’est la personne pour laquelle le matériel clinique à notre disposition est le plus riche.
A la suite de l’entretien avec F. et en raison de la perception de celui-ci- de la propre relation de dépendance addictive de sa mère à Internet, nous avons rencontré la mère de F. Ce double entretien enrichit et complète de façon intéressante les hypothèses de fonctionnement psychique de F.
L’entretien avec L. constitue le troisième cas clinique sur lequel nous avons le plus travaillé en raison des éléments qu’il mettait à notre disposition.
Enfin, certains entretiens, avec A., avec M. et avec Mme M. nous ont servi à étayer certaines hypothèses sans faire l’objet d’une analyse approfondie, en raison à la fois des entretiens (intéressants mais ne mettant pas à notre disposition autant d’éléments que les précédents) et des limites imparties à ce travail de mémoire.
Soulignons qu’avec chacune des personnes mentionnées, la durée des entretiens était d’environ deux heures et qu’il était enregistré. C’est donc sur les retranscriptions écrites que nous avons pu formuler des hypothèses concernant les dynamiques inconscientes en jeu.
Synthèses des portraits cliniques
Portrait de N. (3 entretiens en avril, mai et juin 2004)
Ce portrait vise à donner une vision générale et synthétique des principaux éléments de son histoire personnelle, éléments dont la plupart sont exposés de façon plus détaillée dans les questionnements cliniques.
N. est une jeune de femme de 34 ans, d’un physique plutôt avenant qui s’engage dans la conversation lors de l’entretien de façon presque amicale. Sa pratique d’Internet a toute les caractéristiques de la dépendance et occupe une place prépondérante comme un des actes symptômes d’une problématique psycho-pathologique relativement complexe.
Au moment des entretiens N. vit dans un studio-2 pièces avec son ami dont elle ne parlera, de façon relativement superficielle et sur ma demande, qu’au 3ème entretien. Elle présente alors sa relation avec lui comme non passionnée et sa personnalité comme trop éloignée de son idéal masculin qu’elle associe à l’image qu’elle a de son père. Elle travaille comme rédactrice juridique dans un cabinet d’avocat depuis 5 ans, situation qu’elle vit sur un mode d’échec profond tant du point de vue de ses investissements intellectuels -au regard de ses anciennes aspirations qu’elle n’a pas réalisées- que sur le plan sur le plan de ses investissements relationnels avec les avocats et avec son chef. Au moment de l’entretien, N. sort d’un épisode dépressif déclenché par le départ de la seule collègue et amie qu’elle avait sur Paris et continue de prendre des anti-dépresseurs. Originaire de Nîmes, N. souffre par ailleurs d’un manque affectif lié à l’éloignement de sa famille, notamment de sa sœur jumelle et de sa mère, installées dans la région. En dehors de son ancienne amie du bureau, N. répugne à toute vie sociale et n’entretient aucuns liens amicaux excepté ceux qu’elle poursuit à distance avec ses anciennes amies dans le sud de la France. L’impasse dans laquelle elle se perçoit se traduit par un immobilisme et une incapacité, depuis plus de trois ans, à concrétiser et/ou actualiser ses désirs de changements. Parmi eux, sont évoqués le désir de changer de travail, pour lequel aucune démarche n’a plus été entreprise depuis trois ans, le désir de déménager soit en province, soit dans un grand appartement, condition qu’elle associe à la réalisation de son désir d’enfant mais qui n’a été entreprise que de façon virtuelle, sur Internet.
Internet est présenté à plusieurs reprises comme un remède à son sentiment d’insatisfaction personnelle et professionnelle, qui lui permet de ne pas réfléchir, de ne pas voir le temps passer et d’être anesthésiée. Sa pratique d’Internet occupe toute la place disponible en dehors de ses heures de travail, que ce soit pendant les interstices du déjeuner et des pauses, le soir à partir de 18H jusqu’à minuit ou le week-end avec très peu d’interruption. Sa découverte est d’emblée marquée de l’empreinte du bon objet comme source de satisfaction et de plaisir avant de devenir aussi une activité contraignante à travers la pratique excessive des jeux-concours auxquels elle s’astreint quotidiennement et qu’elle présente comme un deuxième travail.
Parallèlement à sa relation à Internet qu’elle décrit elle-même comme une relation de dépendance dévitalisante, N. évoque des tendances (existantes depuis 8 ans) à se "cogner" (les mains contre les murs) et à envoyer des objets violemment par terre puis à prendre des somnifères pour se calmer lorsqu’elle commet des "erreurs" de type réserver des billets de train avec des destinations départ et arrivée inversées, par exemple. Ces états visiblement d’angoisse sont associés à des envies de pleurer sans larmes, qu’on pourrait retraduire comme une incapacité d’exprimer une douleur ou une souffrance psychique autrement que par le ressenti d’une douleur physique. Ces moments sont ressentis avec beaucoup de culpabilité par N. du fait du caractère disproportionné entre la gravité de l’évènement et l’intensité des réactions, culpabilité qui paraît entretenue par le discours de la mère dont le leitmotiv semble être "qu’il y a des choses" plus graves dans la vie.
Dans son histoire personnelle telle qu’elle se reconstitue par bribes au cours des 3 entretiens, la relation à sa sœur jumelle occupe une place privilégiée. Relation de type fusionnel, celle-ci semble être au coeur d’une problématique liée à des angoisses de séparation, à une difficile élaboration de la perte, et à une incapacité à se vivre en dehors d’une relation de type anaclitique où l’autre occupe une place vitale de rempart contre l’effondrement d’une part, et une fonction de prothèse narcissique et identitaire sur laquelle est projetée une partie importante de l’image de soi, notamment l’image de soi positive (des compétences et qualités). Tout paraît comme si l’autre était la partie active, motrice de la personnalité. Le discours manifeste sur la mère, beaucoup moins présent, transparaît associé au discours sur la sœur et les relations actuelles que celles-ci entretiennent et dont N. se sent exclue, alimentant une agressivité sous-jacente de N. contre sa sœur.
L’histoire du père, abordée au cours du troisième entretien, laisse entrevoir une relation à la fois idéalisée et brutalement interrompue à la suite d’une rupture d’anévrisme de celui-ci à l’âge de 35 ans quand N.avait elle-même 15 ans. La tragédie de l’accident est mise par ailleurs en relation avec les soins défaillants de l’hôpital ayant provoqué alors un deuxième coma. La perte des capacités mentales et physique (paralysie totale du côté droit) est associée à une souffrance exprimée indirectement par N. sur un mode vengeur et agressif du côté de la perte de la puissance sociale du père qu’elle perçoit au moment de l’accident par l’indifférence et le désintérêt progressif de l’entourage amicalo-professionnel du père. Sa souffrance est également relayée indirectement sur un mode empathique ou identificatoire à la mère, par un discours sur la souffrance de celle-ci qui a alors perdu un mari, sur son rôle exemplaire de protection de N. et de sa sœur et de son dévouement à l’égard de son mari. Par association à l’accident, la tendance actuelle de la mère à relativiser tous les évènements désagréables de la vie est relatée par N. sur un mode plutôt agressif mais immédiatement recouvert de culpabilité où l’on entend aussi l’incapacité qu’il y a eu pour elle d’exprimer des affects agressifs et/ou dépressifs dans un contexte familial où la souffrance était monopolisée par le père et par la mère.
Outre une relation de dépendance à la sœur, l’accident du père met également au cœur de la problématique de N. une triangulation oedipienne perturbée au moment des réinvestissements objectaux de l’adolescence.
Portrait de F. (entretien en avril 2004)
F. est un jeune homme de 32 ans, plutôt agréable et avenant avec qui l’entretien paraît facile du fait de sa disponibilité, son aisance à parler de son expérience et de lui même et sa bonne volonté à coopérer pendant l’entretien. Il vit actuellement avec sa copine et sa mère, cette dernière étant revenue vivre chez lui en 2002 au moment de son licenciement et de la mort de son propre frère. En 1995, au moment du divorce de sa mère, F. avait déjà fait le choix d’aller vivre avec sa mère, afin de ne pas la laisser seule. Au cours de l’entretien, nous apprenons par F., qu’au moment où lui-même se dit être moins dépendant à Internet qu’auparavant, sa propre mère connaît elle-même une situation de dépendance, situation dont il se sent en partie responsable pour l’avoir initiée à la pratique du chat. Cette situation nous amènera à faire également un entretien avec la mère.
F. a commencé à pratiquer Internet en 1995. Il raconte qu’il a été séduit à l’époque par le discours des journalistes qui en parlaient comme "d’une encyclopédie mondiale", ce qu’il a perçu comme quelque chose de fabuleux, "d’avoir tout ça sur un ordinateur, d’avoir toutes ces informations et de pouvoir se connecter avec des gens à travers le monde". Il a très vite découvert le chat et que c’est comme ça "qu’il a été pris dans le mouvement du chat".
Nous apprendrons par la suite, que cette période d’achat de l’ordinateur et de découverte de l’Internet coïncide avec le divorce de ses parents, son déménagement et son installation avec sa mère "pour ne pas la laisser seule". Tout au long de l’entretien, la place qu’investit F. dans la relation à sa mère est celle du protecteur, de l’adulte vis-à-vis d’une mère/enfant dans une logique presque d’inversion du rapport entre générations. Ce phénomène est redoublé du fait que la mère est présentée par le fils comme ayant elle-même une pratique addictive à Internet, dépendance qu’elle se refuse à admettre malgré l’expérience antérieure de F. du phénomène, qui lui donne là encore, une position presque paternelle dans le regard qu’il porte sur sa mère. L’entretien que nous ferons avec la mère, âgée de 58 ans, laisse supposer une personnalité de type narcissique/hystérique, assez peu maternelle dans son discours et plutôt préoccupée de sa relation aux autres sur le plan du désir, de la séduction et de l’emprise.
De la même façon que les relations avec la mère sont abordées par le biais d’Internet, les relations avec sa petite amie sont abordées à travers leur rencontre sur Internet, 7 ans auparavant. La rencontre est présentée au début de l’entretien comme un coup de foudre réciproque, sans "paroles", c’est-à-dire presque sans échanges, une rencontre avec l’âme sœur, caractérisée par l’intuition qu’ils avaient l’un de l’autre à travers l’ensemble des goûts et des points communs qu’ils partageaient. Relation de type fusionnel, où le même est projeté sur l’autre, où le corps et même le langage sont mis de côté au profit d’un idéal symbiotique dont on peut dire qu’il correspond à l’idéal imaginaire de l’Un et à un choix amoureux rendant compte d’une problématique d’objet plutôt pré-oedipienne. Les relations actuelles et quotidiennes avec son amie ne sont pas plus développées au cours de l’entretien.
Au centre de sa relation actuelle à la mère, à l’origine de sa rencontre avec sa petite amie, Internet occupe une place essentielle dans la vie de F. comme moteur à ses investissements relationnels et ses investissements du monde extérieur. Le manque d’amour, la recherche de l’autre, de la discussion, sont présentés comme les besoins auxquels F. cherchait à répondre lorsqu’il a découvert Internet. Il parle de sa dépendance comme d’une captation, par les possibilités sans fin d’échanges, de découvertes de l’autre, parle de l’excitation du dialogue, de la peur de rater quelque chose qui l’ont conduit à y passer ses nuits, jusqu’à 20 heures par jour, au détriment de ses relations amicales, de son équilibre alimentaire. Explique qu’Internet lui a apporté le fait de se sentir moins seul, lui a permis de répondre à son besoin de regarder les autres vivre, d’être en relation avec eux. Son besoin des autres est associé à un besoin de vie, "parce que ça bouge tout le temps". Par ailleurs, l’intérêt d’Internet est associé à son effet libérateur sur la parole du fait de l’anonymat, de l’absence de manipulation possible de l’information (contrairement à celle qui serait possible par les proches) et à la possibilité "de se vider".
Il semble qu’Internet soit un prolongement nécessaire à F., investi comme phallus imaginaire et comme substitut fantasmatique d’un organe sexuel qui lui assure un sentiment d’identité, de sécurité, d’existence et de puissance, sans lequel il ne pourrait pas aller à la rencontre du "monde extérieur", sans lequel il ne pourrait pas faire d’investissement relationnel. Le dialogue et le lien oral semblent fonctionner comme un lien sexuel, dimension que l’on retrouvera également dans le discours de la mère. Une expérience de 3 jours sans Internet est évoquée comme une "expérience douloureuse" où dit-il "j’ai été coupé et ça m’a fait très mal". Le discours de F. fait ici penser à un discours sur la castration. Accompagnée d’un sentiment d’abandon, de trahison, d’impuissance, parce que "je ne pouvais plus rien faire", l’absence d’Internet aide à comprendre comment F. semble l’investir fantasmatiquement comme substitut du pénis, autour d’une problématique pré-oedipienne liée à la différence des sexes.
Si Internet a été d’emblée investi comme le bon objet, d’un autre côté, plusieurs expériences décevantes (avant de rencontrer son amie actuelle) lui ont fait "détester" Internet qu’il associait alors "au mensonge, au froid, à l’impersonnel". Les deux facettes opposées d’Internet rejoignent une perception également tranchée des figures parentales qui vont dans le sens de l’existence d’un clivage entre les représentations des "bons" et des "mauvais" objets plutôt qu’une intégration de l’ambivalence à l’égard des objets. S’il continue à penser qu’Internet est "extrêmement formidable" parce que "ça donne la possibilité de s’intéresser aux autres", il dit par ailleurs qu’il continue aussi à en penser beaucoup de mal. Associé à un outil "fait pour nous capter", Internet reste un objet investi d’une forte charge affective et fantasmatique. Décrit comme une forme d’emprisonnement dont on devient dépendant pour toutes les possibilités qu’il offre parmi lesquelles les possibilités de séduction indépendamment du physique qui constituent "une tentation extraordinaire".
Sur les relations à son passé, F. explique que son père est quelqu’un qu’il "n’aime pas du tout", qu’il "a gardé le silence vis-à-vis de son père de l’âge de 5 ans jusqu’à l’âge de 24 ans". Il présente son enfance et son adolescence comme une période de souffrance et de grande solitude, une vie où il a dû se débrouiller seul très tôt, où les relations avec son père étaient inexistantes et les relations avec son frère et sa sœur étaient conflictuelles, violentes physiquement et verbalement. F. ne donnera pas plus d’explication sur les évènements graves qu’il a connu avec son père. Au regard de ces éléments d’anamnèse, il est très difficile de faire des hypothèses si ce n’est sur une figure paternelle dévalorisée.
Il explique que le seul motif de conflit avec sa mère à l’adolescence, tenace depuis l’enfance a été son désir qu’elle divorce. L’explication de la durée du mariage de sa mère (jusqu’à ce que F ait 23/24 ans) est finalement justifiée par la peur de celle-ci d’élever seule ses trois enfants et semble correspondre à un processus de rationalisation des évènements de sa vie antérieure. Processus de rationalisation qu’il utilise encore, lorsque, décrivant sa personnalité, il dit préférer être déçu plutôt que de décevoir, parce que "être déçu, il en a l’habitude" et que "ça forge le caractère". Il évoque la maîtrise qu’il a de lui-même comme étant "toute sa vérité", celle venue d’une mauvaise expérience qu’il a vécu dans la vie, qui l’a fait grandir. Outre qu’à 17 ans, il explique qu’il en paraissait 25, il évoque des troubles alimentaires et hormonaux importants ayant entraîné une importante prise de poids qui l’ont conduit à passer un an dans un centre de soins en Bretagne pour obésité entre 16 et 17 ans. Cet épisode est présenté comme une rupture importante dans sa trajectoire de vie, l’ayant conduit à relativiser la souffrance liée à son propre parcours. Il dit avoir vécu alors, en communauté avec des jeunes souffrant de pathologies lourdes dont certaines mortelles, ce qui lui a beaucoup appris sur lui-même. Il raconte des épisodes de vie difficile (mort de certains, présence d’handicapés tétraplégiques), pendant lesquels il semble qu’il se soit placé dans une position d’écoute, de consolateur, de contenant vis-à-vis des autres jeunes (visiblement au détriment de son propre besoin d’être lui-même écouté et de parler, ce qui reproduit vraisemblablement la place qu’il a occupé vis-à-vis de sa mère). Par ailleurs, il évoque une sorte de sentiment de "culpabilité" au regard de la joie de vivre que manifestaient les autres adolescents en comparaison de lui-même dont les troubles ou les problèmes paraissaient beaucoup moins importants.
Il évoque une tentative de thérapie dans ce centre qui s’est soldée par un échec au bout d’un mois, F. expliquant que la psychologue se contentait d’écouter alors qu’à cette époque, il pleurait ses complexes et le manque d’un père et était en recherche de réponses. Expérience décevante pour F. qui dit-il, n’a pas répondu à ses besoins. Il redira dans la suite de l’entretien qu’il a toujours manqué d’un père, même si aujourd’hui son beau père se comporte avec lui, un peu comme avec un fils. Ce manque n’a pas entraîné de recherche de figure paternelle sur Internet.
Cette histoire personnelle semble avoir développé chez lui un désir de réparation qui se manifeste par un plaisir et un intérêt à écouter et à conseiller les autres, place qu’il évoquera à plusieurs reprises dans son rapport aux autres, notamment sur Internet et qu’il évoquera aussi comme une qualité dont il a hérité de sa mère. La sensation d’être bien entouré sur Internet est l’occasion pour F. de faire une longue digression spontanée sur la mère, où sa dépendance actuelle fait figure d’expérience miroir de celle qu’il a lui-même connu, sur un mode à la fois peu différencié mais également très paternaliste et très protecteur dans les attentes qu’il formule par rapport au comportement de celle-ci. Le sens du social attribué à la mère semble par ailleurs être un terrain d’identification de F. à celle-ci. Il évoquera parallèlement la naissance d’une vocation pour l’humanitaire, au sens social, qu’il n’a pas encore eu les moyens d’accomplir et qui n’est pas très éloigné du métier de sa mère dans une association pour l’emploi et la formation.
Portrait de la mère de F : Mme O (avril 2004).
La mère de F. est une femme de 58 ans, avec laquelle l’entretien nous paraît plus difficile qu’avec le fils en raison d’un mouvement contre-transfèrentiel légèrement négatif à son égard. Mme O. est plutôt l’inverse d’une femme effacée aussi bien par son physique généreux de "matrone" que par son discours très assuré sur son expérience d’Internet. Au moment de l’entretien, Mme O. vit chez son fils depuis 2 ans et demi, suite à son licenciement d’une association pour l’emploi et la formation dont elle occupait le poste de directrice. Ce licenciement a par ailleurs suivi une période de deuil douloureux suite à la mort de son frère dont elle était extrêmement proche.
Malgré un discours volubile, Mme O exprime peu ses affects et ses ressentis liés à son expérience du chômage, à son expérience de femme divorcée, à son expérience de deuil ou même à son expérience de vie chez son fils et sa belle-fille. Si des résistances liées à la situation d’entretien peuvent expliquer en partie l’absence d’analyse introspective sincère, l’impression de théâtralité, associée au contenu du discours très narcissique et très orientée sur les relations de séduction sur Internet, font également penser à des traits hystériques de personnalité (pour expliquer une sorte d’incapacité à mettre en mot ses affects douloureux).
La découverte du chat est présentée comme une découverte "à reculons" du fait du rapport de méfiance qu’elle entretenait par rapport à Internet et de la "peur qu’elle avait de plonger dedans". Les évènements du 11 septembre 2001 sont présentés comme décisifs dans l’intérêt qu’elle a manifesté pour les sites de discussion à travers l’expérience de son fils discutant en temps réel avec des nord américains. Après avoir visité différents salons anglophones et hispanophone, elle a découvert un salon appelé "Romeo et Juliette" dans lequel elle a établi 3 contacts réguliers qui l’ont amené à poursuivre jusqu’à y passer aujourd’hui 15H par jour.
Peut-être en raison du regard que porte son fils sur sa pratique d’Internet, Mme O. ne reconnaît pas sa dépendance au "chat" (espace de discussion anonyme), malgré 15H de connexion par jour. Elle présente sa sociabilité sur Internet comme un investissement qui est à la fois dans la continuité de son ancien travail et dans la continuité des qualités relationnelles qu’elle possède. Elle souligne plusieurs fois "qu’Internet n’est pas du virtuel mais que derrière les écrans se trouvent des personnes réelles avec des sentiments, des affects, des souffrances". Cette position justifie à ses yeux l’intérêt de son investissement sur les chats. On peut se demander si elle ne trahit pas aussi le refus de reconnaître un niveau de réalité différent sur Internet que dans la vie avec ce que cela implique d’effet sur les liens qui s’y nouent et s’y dénouent afin de préserver l’idée d’une continuité dans ses activités sociales et d’éviter d’affronter une réalité trop difficile à supporter. Pendant tout l’entretien, Mme O. donnera l’impression d’un grand dynamisme et s’efforcera de montrer qu’elle a une occupation et une activité débordante sur Internet alimentant l’idée d’un investissement défensif quasi-maniaque de son activité sur Internet afin d’éviter un effondrement psychique.
L’entretien est fait d’énormément d’anecdotes mettant en avant sa personnalité, son rôle de conseillère et confidente, sa capacité à plaire.
A plusieurs reprises, Mme O. évoque son type de personnalité très intuitif, sa psychologie naturelle qu’elle met à contribution pour aider et écouter les autres sur les espaces de discussion. On peut dire qu’Internet a une première fonction de faire valoir des qualités "morales" qu’elle aime montrer : s’adapter, conseiller, écouter et que de ce point de vue, Internet est "re-narcissisant" et valorisant.
Par ailleurs, Internet occupe une deuxième fonction de réassurance par rapport à une angoisse de vieillir qui transparaît dans son discours de façon plus ou moins manifeste. D’abord à travers le plaisir de Mme O. à cacher son âge lors des premiers échanges anonymes, particulièrement dans des discussions avec des jeunes gens. C’est aussi à travers l’intensité émotionnelle et l’excitation ressentie lorsqu’elle raconte qu’un homme plus jeune qu’elle est tombé amoureux d’elle. Le thème resurgit encore lorsqu’elle associe la liberté à l’absence de conventions sociales en prenant l’exemple du jugement concernant la différence d’âge dans le couple.
Mesurer sa capacité à rester jeune semble être une des premières satisfactions recherchées avec celle liée au désir de plaire. Dans les expériences qu’elle raconte, une fois la question de l’âge affrontée, les enjeux de séduction se déplacent vers des relations où la position qu’occupe Mme O. vis-à-vis des plus jeunes ou des plus inexpérimentés (les nouveaux entrants sur Internet) renvoie plutôt à une logique (inconsciente) de domination/de manipulation à travers un rôle et un discours maternel et protecteur sur la façon dont il faut appréhender Internet. La demande affective n’en reste pas moins présente à travers un besoin de reconnaissance par ses interlocuteurs. Mme O ne manque pas de souligner pendant l’entretien, les différents compliments qui lui sont faits, les attentions, les attentes à son égard. De la même façon, souligne qu’elle est sollicitée souvent mais qu’elle ne répond pas forcément à toutes les demandes de dialogue qui lui sont faîtes, "parce qu’elle n’en finirait pas".
Le besoin de plaire, d’être désirée sous ses différentes facettes est central dans le lien de dépendance qu’elle développe à Internet et dans toute son attitude et son discours pendant l’entretien. Au détour d’une anecdote, Mme O. fait ainsi preuve de minauderie et d’hésitation avant de dévoiler son pseudo ; "Juliette Verona", qu’elle s’est choisi "pour l’amour de l’amour" dit-elle. Par ailleurs, le thème du mensonge, de la nécessité d’être authentique, d’avoir des relations profondes traversent son discours sur ses attentes et son dans ses rencontres sur Internet. Il y a vraisemblablement un besoin d’être rassurée, comprise, très important ainsi qu’une dépendance à l’autre
Il semble que la façon dont elle investit Internet puisse être transposée à la façon dont elle a investi la relation avec son fils F., sur un mode très narcissique ayant contribué à créer une situation de "séduction maternelle". L’existence de fantasmes incestueux se reflètent également sur la scène des jeux de séduction sur Internet auprès de jeunes hommes beaucoup plus jeunes qu’elles, témoignant d’un échec du refoulement. A la fois femme enfant, femme dominatrice et femme maternelle, ses fragilités comme ses angoisses liées à l’âge ne vont pas sans difficultés à assumer sa place dans la chaîne des générations. Celle-ci transparaît à travers la culpabilité qu’elle manifeste lorsqu’elle évoque le temps qu’elle passe sur Internet alors qu’elle a des petits enfants dont elle pourrait peut-être s’occuper plus souvent notamment le mercredi.
Plusieurs fois au cours de l’entretien, un discours identique peut être repéré entre la mère et le fils concernant par exemple les qualités d’écoute psychologique (où l’on peut voir aussi une influence ou une forme d’identification du fils à la mère), l’importance du lien verbal et son érotisation dans la relation aux autres, la relation à Internet elle-même vécue sur un mode de dépendance addictive. Ces éléments semblent aller dans le sens d’une certaine confusion identitaire entre le fils et la mère et parfois également une inversions dans les rôles attendus (le fils devenant "la mère" qui prend soin de la mère devenue "enfant").
Portrait de L. (mai 2004)
L. est âgé de 40 ans. Il paraît beaucoup plus jeune que son âge. Pendant l’entretien, son discours n’est pas réservé et il parle de lui-même avec facilité. L. passe environ 10H par jour sur Internet dont 9H en continu, de 15H à minuit en moyenne. Il est marié avec deux enfants, une fille de 10 ans et un garçon de 6 ans. La mention de cette situation familiale est très tardive durant l’entretien au point qu’on aurait pu penser que L. vivait seul sans investissement affectif particulier. Ses relations avec ses enfants ne sont pas commentées à l’exception des musiques qu’il "télécharge" pour eux sur Internet. La relation à son épouse ne fait l’objet d’aucun commentaire affectif mais celle-ci est présentée comme le pilier de la famille qui prend en charge les responsabilités dans la mesure où lui-même reconnaît "qu’il n’a pas envie de devenir adulte, d’avoir des responsabilités" parce que "c’est un encombrement, quand on est enfant, il n’y a pas tout ça" dit-il. Cette situation n’est pas vécue avec des sentiments de culpabilité mais est évoquée sur un ton relativement placide au regard du fait que "apparemment, ça ne la dérange pas".
Parmi les éléments qu’il raconte liés à son histoire personnelle passé, L. évoque deux périodes où il s’est mis brutalement en échec scolaire alors qu’il était un élève plutôt brillant. La première à l’âge de 8 ans a correspondu à sa demande d’aller faire l’école du cirque et au refus des parents. La deuxième à l’âge de 12-13 ans s’est manifesté par un désinvestissement de l’école, un refus de "bosser", en raison d’un fort désir de devenir comédien, de faire du théâtre. Ce désir non abouti s’est soldé par le choix d’une école professionnelle à 14 ans (CAP) devant le refus de ses parents de prendre au sérieux sa vocation de comédien. Au bout de 2/3 ans "catastrophiques" L. devient apprenti afin de gagner un peu d’argent et se payer des cours de théâtre.
Les troubles scolaires peuvent être le signe au moment de l’adolescence de perturbations inconscientes ou d’un travail psychique en cours, sans qu’on puisse interpréter plus avant cet élément. L. ne manifeste aucune agressivité ou colère par rapport à la position qu’ont eu ses parents mais adopte une attitude compréhensive des choix faits alors en raison de leur milieu, de leur éducation. L.affirme néanmoins, qu’à l’heure actuelle, même s’il a ce que ses parents voulaient pour lui c’est à dire, des enfants, une famille, une maison, il ne connaît pas le bonheur car il ne fait pas son métier.
Si L. a travaillé pendant plusieurs années comme intermittent du spectacle, il a cessé pour des raisons financières (n’arrivait pas à en vivre) et fait aujourd’hui un travail de téléopérateur afin de gagner de l’argent. L. vit donc sa situation professionnelle comme un échec. Même si de temps en temps, grâce à son ancien agent, il peut continuer par ailleurs à aller sur des tournages, ce lien avec le métier de comédien n’est pas suffisant pour satisfaire son désir d’être acteur. Pendant l’entretien, L. s’anime lorsqu’il parle, avec beaucoup de passion, du métier de comédien, plaçant aussi ce métier sur un piédestal, qui ne parait pas sans lien avec la formation d’un moi idéal "archaïque" et à une fixation à un désir infantile inconscient qui nourrit à la fois un fond dépressif et une recherche de satisfaction de type narcissique dont la forme de dépendance à Internet assurerait la continuité et viendrait compenser les frustrations liées à l’échec de sa carrière artistique.
De fait, Internet constitue aujourd’hui le lieu sur lequel il poursuit sa passion du théâtre en s’occupant, de deux sites sur l’improvisation théâtrale par des groupes amateurs, ce qui le conduit à la fois à mettre les informations à jour quotidiennement et à gérer le courrier qu’il reçoit sur les espaces de discussion consacrés à ces sites. A côté d’une fonction de fuite du réel et d’évasion Internet occupe aussi une fonction de soutien narcissique sur un arrière plan psychique de lutte masquée contre un sentiment dépressif. Enfermé sur Internet dès qu’il dispose de temps libre, le rôle de l’e-mail et de sa correspondance avec les internautes qui lui écrivent à propos de son site semblent être l’expression d’un cordon ombilical, d’un lien continu aux autres, vécu comme un lien quasiment vital. Pour ne pas perdre d’information, pouvoir répondre très rapidement à son courrier, L. est alerté de ses e-mails sur son téléphone mobile. Ne pas pouvoir lire ses mails constitue pour lui le manque à l’état paroxystique : "c’est un manque dit-il...l’impression de ne pas pouvoir ...pas pouvoir être là si y a un truc qui tombe". Il évoque son besoin compulsif de connaître ses mails et le met en relation avec son besoin d’avoir et de faire les choses tout de suite. On peut y voir une forme d’intolérance à la frustration qui peut être un trait de personnalité qu’on retrouve dans le narcissisme.
L’auto perception de la dépendance à Internet est pleinement reconnue par L. qui se qualifie d’accroc. Il explique qu’il ne peut pas concevoir une journée sans se connecter parce que dit-il, "c’est un besoin, c’est un réel besoin". Pour lui "c’est un manque, c’est un manque, oui un vrai manque" qu’il associe à une grosse frustration, une anxiété et une nervosité. . Ne pas pouvoir se connecter ne lui est d’ailleurs pas arrivé depuis 2 ans. Il compare le manque d’Internet à l’envie de cigarettes, à une pensée qui revient constamment. Les fonctions d’Internet chez L. ont une valeur de retrait libidinal dans un monde où il sent puissant et à l’aise et une fonction défensive de protection contre une réalité quotidienne frustrante qu’il n’accepte pas. Ainsi dit-il "Internet c’est un terrain de jeux que je connais, un grand terrain de jeux, ou je ne sais pas, une demeure ou quelque chose, c’est un endroit que je connais, sur lequel je me sens à l’aise. Donc je sais que quand je vais sur Internet, quand je me débrouille pour y aller, je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux". Ce lieu où Lyonel se vit dans la toute puissance et sentiment de suffisance est aussi un monde qui n’a pas de limites : "on ne peut pas en faire le tour, parce que c’est vraiment vaste". Mais c’est aussi une forme d’échappatoire à la vie quotidienne. "Je ne me pose plus de questions par rapport à ce qui m’entoure. Il n’y a plus rien...il n’y a plus rien du quotidien".
On retrouve ici comme chez N. une expérience de satisfaction proche d’une satisfaction narcissique primaire au sens où se rejoue une recherche fantasmatique d’un retour à la plénitude narcissique. Mais c’est bien dans une logique de plaisir narcissique secondaire que se joue la relation de L. à Internet. On retrouve par ailleurs dans ce plaisir (d’aller sur Internet) au moins deux des trois courants du plaisir narcissique : celui consistant à "faire converger sur soi les satisfactions en ne tenant pas compte du monde extérieur", et surtout, celui de "retrouver l’autonomie d’un être qui trouve sa toute puissance dans une auto-suffisance bien souvent synonyme de pouvoir (en ne dépendant pas des autres par exemple). C’est bien ce que nous décrit L. lorsqu’il nous parle de son plaisir à faire ce qu’il veut sur Internet où plus rien d’autre n’existe. "L’exercice du fantasme et de la pensée" considéré comme le troisième courant du plaisir narcissique est moins évidente ici bien qu’elle ne soit pas absente à travers l’activité en partie créative sur les sites créés dont il s’occupe.
Cette auto-suffisance sur le modèle de la toute puissance et de l’omnipotence infantile est le trait dominant de la relation de L. à Internet. Elle met en jeu une forte idéalisation d’Internet comme espace fantasmatique où le Moi Idéal exerce sa tyrannie. On peut dire qu’elle n’est pas sans lien avec l’idéalisation du métier de comédien. Dans les manières de décrire le plaisir ressenti sur Internet et celui d’être acteur, L. met en avant un besoin de sensations qui expriment une façon de se sentir exister. Ainsi, les improvisations théâtrales constituent-elles des décharges d’adrénaline qu’il ne retrouve nulle part ailleurs. La rencontre avec l’inconnu, le saut dans le vide sont des expressions qu’il utilise aussi bien pour décrire la navigation sur Internet que le jeu d’acteur. Caractéristiques communes liées par la sensation du "hors-temps", du "hors du commun", elles paraissent être le support projectif à un dédoublement narcissique de L. prenant son "moi idéal" comme reflet spéculaire .
Eléments cliniques ponctuels sur quelques cas cliniques "complémentaires"
Le cas de F.M : Internet pour combler l’expérience/le sentiment du vide
(32 ans)
F. parle de son angoisse de la solitude et de son besoin de trouver des activités qui vont venir chasser son angoisse. Une après midi passé seul peut conduire à cette angoisse de solitude. Il décrit son angoisse comme une forme de mal être, de malaise, période où il tourne en rond sans trouver de distractions qui lui occupent suffisamment l’esprit. Parmi les "compensations", F. parle de manger un morceau et d’activités compulsives comme vider le frigo. F. parle d’Internet comme d’un remède également utilisé pour apaiser ses angoisses tout en soulignant que parfois, même Internet n’était pas suffisant pour compenser son mal être. L’effet recherché sur Internet est décrit comme un effet de présence et non pas une recherche de paroles véritables. F. associe cet effet de présence désangoissant à celui qu’il éprouve quand son amie est dans la même pièce que lui sans qu’ils partagent une activité en commun. Ainsi dit-il quand ils sont chacun dans leur univers sur l’ordinateur. On est "ensemble mais coupés".
Le cas de FM nous semble proche de celui de F.O. Il met en exergue une même angoisse de solitude, un même investissement d’Internet sur un mode "pré-génital" et une expérience du vide qui illustre aussi une fragilité narcissique liée à une mauvaise intégration des objets internes gratifiants.
Le cas de MA : Internet comme support contre l’effondrement dépressif et comme aide à la relation objectale mais aussi "comme une façon d’en finir"
Martine a 55 ans. Elle a découvert Internet il y a 5-6 ans par l’intermédiaire de sa fille. Elle y passe aujourd’hui au moins 6H par jour de 20H à 2/3H du matin. Elle passe d’abord deux heures à faire des jeux concours (près de 80) qui lui permettent de "jouer sans avoir à dépenser de l’argent" et de gagner de temps en temps, des places de cinéma, des places pour aller voir des humoristes au Bataclan, des CD etc". Sa motivation plus profonde est d’aller sur des salons de "chat" afin de discuter avec des personnes, essentiellement des hommes, de tuer le temps, parce que l’avantage "c’est que ça passe vite" mais aussi de les rencontrer.
M. sort d’une dépression visiblement aigue suite à l’abandon de son mari après qu’il ait rencontré une autre personne et ait souhaité divorcer. Bien que Monsieur M. n’ait jamais divorcé et qu’il continue de vivre dans leur foyer, leurs vies sont désormais totalement indépendantes. M. a deux enfants qui sont aujourd’hui adultes et ont quitté le domicile parental. Femme au foyer depuis la naissance de ses enfants, Martine ne travaille pas. Le naufrage de son couple et le départ de ses enfants a donc signifié pour M. la perte de ses objets d’amour et en même temps, de ses investissements quotidiens à travers son activité domestique. Le cas de MA nous semble illustrer ici la théorie de M.Klein sur la position dépressive selon laquelle toute perte, tout deuil ultérieur à la perte initiale (passage de la position schizoïde-paranoïde à la position dépressive) réactive les modalités de la perte initiale.
Toujours sous anti-dépresseurs, M. semble aujourd’hui réinvestir en partie la vie quotidienne et tente de réaménager ses investissements sociaux relationnels et libidinaux grâce à un usage d’Internet qui lui sert tout autant de remède pour fuir sa souffrance psychique que d’outil et d’aide à la rencontre avec d’autres hommes. Martine insiste sur deux avantages d’Internet qui viennent d’abord combler un manque lié à son sentiment d’isolement. "C’est de pouvoir sortir le plus rapidement possible" dit-elle : "je peux discuter avec quelqu’un et le lendemain, aller boire un café, aller manger au restaurant, aller au musée". C’est aussi qu’avec certaines personnes, je peux confier des épisodes malheureux de ma vie sans que la personne me juge, ce qui "fait du bien". Elle compare cet effet positif du chat sur Internet à la visite chez un psy.
L’ouverture sur l’extérieur constitue l’effet principal qu’elle associe à Internet après avoir passé plus d’un an à ne pas sortir de chez elle. On peut dire toutefois que ses investissement relationnels à l’extérieur restent fragiles à la fois en terme d’engagement dans la relation, et de désir d’engagement. Martine ne cherche pas à refaire sa vie ou développer des relations d’objet qui pourraient signifier le moindre renoncement à quelque chose pour elle, mais à avoir des relations suivies avec des hommes pour lui tenir compagnie lors de sorties au cinéma, au café, au restaurant, voire en week-end etc. La dépendance dont elle ne se cache pas et qui se manifeste aussi par des visites de moins en moins fréquentes à sa famille dès lors qu’il n’y a pas de connexion à Internet, est vécue du côté du manque de paroles sur l’espace du chat. C’est discuter avec les gens qui lui manquent plus que les personnes elles-mêmes.
Le sentiment d’avoir sacrifié sa vie à son mari et ses enfants sans penser beaucoup à elle pendant 20 ans contribue certainement à ce statu quo qui dure depuis 6 ans. Et c’est certainement là que se situent aussi les limites "thérapeutiques" d’Internet. De la même façon que la cohabitation avec son mari qui perdure depuis 7 ans la maintient dans un climat dépressiogène (même si c’est la menace du divorce qui a déclenché la dépression), l’usage d’Internet maintient Martine en vie en lui donnant l’illusion d’un investissement retrouvé du monde extérieur et d’une expérience de liberté. C’est plus du côté d’une défense maniaque et d’une forme d’emprise toute puissante sur "les objets" qu’elle rencontre que se joue sa dépendance.
Le cas de A.G
A est âgé de 23 ans et est étudiante dans .
Elle a découvert Internet à l’âge de 18 ans et passe aujourd’hui tout son temps libre sur son ordinateur de 17H-18H jusqu’à minuit, 1H du matin ainsi que la plupart de son week-end. Elle vit avec son ami informaticien, qu’elle a rencontré sur Internet et qui comme elle, est un "passionné" d’Internet.
Le lien oral, la parole sont investis comme
Evoque son lien à Internet comme un lien téléphonique "qui s’arrête plus"
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[1] On les retrouve dans des sous-classes comme les "Troubles du contrôle des impulsions", "Troubles du contrôle des impulsions non spécifiées par ailleurs" ou "Autres troubles des habitudes et des impulsion". La classification spécifie que "le sujet ne parvient pas, de manière répétitive, à résister à des impulsions le poussant à adopter ce comportement, avec une période prodromique de tension suivie d’un sentiment de soulagement lors de la réalisation de l’acte"(Dan Véléa, 1997).
[2] Parmi les critère proposés figurent : I. La tolérance définie par les propositions suivantes : soit une augmentation progressive, marquée, du temps passée en connexion, afin d’obtenir satisfaction ; soit une diminution marquée de l’effet, si le temps passé pour la connexion Internet est toujours le même ; II. Le syndrome du manque : 1. arrêt ou réduction du temps de connexion difficile à supporter et qui semble prolongé ; 2. deux ou plus des propositions suivantes par rapport au critère 1 : agitation psychomotrice, anxiété, idées obsessives par rapport à ce qui peut arriver sur Internet, fantasmes et rêves au sujet de l’Internet, mouvements anormaux et involontaires des doigts de la main ; 3. Les symptômes du manque génèrent un dysfonctionnement d’ordre social, dans le travail ou d’autres domaines importants et l’utilisation d’Internet est en mesure d’effacer ou d’éviter les symtômes du syndrome de manque ; IV. L’accès à Internet est réalisé, presque toujours, plus longtemps et plus souvent que dans l’intention initiale ; IV. Il existe un désir permanent ou des efforts sans succès d’arrêter la connexion ou de contrôler l’usage de l’Internet ; V. Une grande partie de son temps libre est passée dans des activités concernant l’usage de l’Internet ; VI. Les activités sociales, les hobbies, les activités récréatives, sont réduites ou abandonnées à cause de l’utilisation de l’Internet ; VII. L’usage de l’Internet persiste, en dépit de la prise de conscience des problèmes sociaux, occupationnels, relationnels et psychologiques, occasionnés par l’emploi de l’Internet (privation de sommeil, difficultés dans la vie de couple, retard dans les rendez-vous, surtout matinaux, négligence des activités habituelles, ou sentiment d’abandon de la part des proches).
place addictions sans drogues dans dsm4)
[3] Suivent ensuite 9 critères d’inclusion qui permettent de déterminer si un trouble comportemental donné est un trouble addictif ou non (voir en Annexe les critères d’addiction d’après Goodman)
[4] M.M Jacquet et A.Rigaud recensent 4 manières différentes d’aborder la question de l’addiction chez Freud même si le terme lui-même n’est pas employé.
[5] Spitz met en relation la capacité d’empathie de la mère envers l’enfant et sa capacité à répondre à des signaux non verbaux avec une forme de capacité régressive de la mère pour retrouver le sens d’une communication primitive, voire animale, qui n’a plus cours en temps normal dans le système de communication entre adultes.
[6] Dans un troisième temps, A.Ferrant analyse la question de l’emprise dans son rapport à l’analité qui fonde aussi une seconde conception de l’emprise chez Freud à partir de son texte de 1915 ou celle-ci est présentée comme une "poussée" contemporaine du stade anal parallèle à l’acquisition de la marche. D’une part, elle participe à la constitution d’un dedans et d’un dehors via l’action musculaire et d’autre part, elle dirige le moi-plaisir vers l’objet afin d’assurer la satisfaction. A.Ferrant parle alors d’un double travail de l’emprise : l’emprise transformatrice "où la pulsion d’emprise transforme le réel, l’aménage, le prépare de telle façon que la satisfaction pulsionnelle soit possible" et l’appareillage psychique de l’emprise "dont le but est d’incorporer l’objet au moi. La pulsion d’emprise vectorise ici le moi plaisir vers l’objet et l’assure ainsi de la satisfaction". L’entreprise transformatrice du dehors s’appuie sur l’érotisation du corps propre saisi comme objet sexuel externe des pulsions partielles et le plaisir d’emprise est apporté par le courant érotique et voluptueux de ces fonctions partielles étayées sur certaines zones érogènes. L’appareillage psychique de l’emprise renvoie à l’objet interne, et à la transformation du dedans pour appareiller le moi. A Ferrant parle d’auto-érotisme dont le mouvement est celui d’une maîtrise de la répétition qui impulse la transformation de la position passive en position active, caractéristique de l’organisation anale.
[7] Dans cette perspective, soulignons que les recherches cliniques actuelles sur la dépendance insistent sur l’absence du père ou s’il est là, son rôle effacé, inconsistant et son incapacité à prendre la place d’un tiers séparateur. Dans notre propre matériel clinique, quand nous disposons des éléments d’anamnèse suffisant, nous sommes en présence soit d’un père ignoré, voire détesté et perçu comme défaillant dans son rôle de père (le cas de F), soit "perdu" au moment de l’adolescence (handicapé moteur et mental) dans le cas de N., moment où se rejoue par ailleurs tout particulièrement le conflit narcisso-objectal et les risques de dépendances (Ph.Jeammet, 2000).
[8] Le jeu de la bobine constitue le modèle exemplaire de la mise en scène par un enfant d’une répétition d’une expérience pénible qui met en scène le départ de la mère et nourrit l’interrogation de Freud sur la relation entre le principe de plaisir et la répétition d’une expérience pénible.
[9] Un exemple de renforcement positif de l’estime de soi grâce au recours à Internet peut être signalé au sujet de A. Cet effet positif n’empêche pas à la relation addictive de se maintenir par ailleurs. A. évoque l’effet positif qu’ont eu les discussions anonymes lorsqu’elle a découvert Internet il y a 5 ans, à l’âge de 18 ans. Elle se présente comme quelqu’un qui souffrait d’une timidité maladive, qui était très renfermée sur elle-même, très réservée. Elle explique qu’elle a passé la première année sur Internet à discuter avec "des gens" et en particulier avec un garçon qui lui a donné une nouvelle confiance en elle grâce "aux mots qu’il employait", "ce qu’il disait", on pourrait dire grâce à l’image "narcissisante" qu’il lui a renvoyé et à laquelle elle a pu s’identifier de façon stable. Après un an de discussion, elle explique qu’elle a pris confiance en elle et qu’elle a accepté de le rencontrer physiquement. Cette rencontre a marqué un changement significatif dans sa façon de nouer des relations aux autres et de s’exprimer. Elle est aujourd’hui âgée de 23 ans et est devenue déléguée de sa classe ce qui lui aurait paru impossible 3 ans auparavant en raison de sa peur panique de "parler" publiquement.
[10] On peut parler ici d’un autre cas, celui de B. dont malgré une dépendance affective avérée a réussi à transformer sa "passion" d’Internet en compétence professionnelle. On pourrait se demander si cette transformation peut être considérée comme une voie de sublimation en la mettant en relation avec le rôle de l’appareil d’emprise (A. Ferrant, 2001). Pour que les éléments de l’appareil d’emprise se mettent au service des processus de sublimation ou soient mobilisées par la pulsion d’investigation sans subir un refoulement, la première rencontre avec l’objet -via l’activité masturbatoire- doit être associé à une satisfaction suffisante ou conserver les traces d’une satisfaction suffisante qui puisse se transformer ou se déplacer vers d’autres objets ou d’autres buts. Si dans un premier temps, les éléments de l’appareil d’emprise servent de support à la pulsion d’emprise et sont dirigées vers des activités auto-érotiques et des activités sexuelles partielles selon la double vectorisation passive/active (oeil, pulsion scopique, exhibition ; main, toucher, être touché, bouche, mordre, être mordu), le processus de sublimation ouvre la voie à des activités de l’appareil d’emprise vers des buts non sexuels : la contemplation (voir), le jeu/doigté d’un instrument de musique (main), la parole (bouche). A.Ferrant souligne que, dans le cas du piano, par exemple, que "le but sexuel a été transféré sur les moyens de son obtention et que, ce qui est au fondement d’un tel déplacement, c’est moins l’acte masturbatoire lui-même que ce dont il est porteur, à savoir un plaisir lié aux conditions de rencontre avec l’objet". On pourrait se demander si sous certaines conditions, les organes sensoriels qui sont aussi en jeu dans la pratique d’Internet et de l’ordinateur servir à une même transformation de la pulsion d’emprise.
[11] Laplanche et Pontalis, def narcissisme primaire : fantasme originaire ou mythe du retour au ventre maternel.
[12] Qui constitue une des traductions d’un terme allemand utilisé par Freud pour parler de certaines formes de dépendances
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