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Sylvain Missonnier
Il est psychologue et psychanalyste et maitre de conférence au LASI à Paris 10.

La relation d’objet virtuel et la parentalité ingénue
Pour une psycho(patho)logie


grossesse adolescente
La relation d’objet virtuel et la parentalité ingénue
Parentalité prénatale
relation d’objet virtuel
Le chat au masculin : la quête du narcissisme
Pour une psycho(patho)logie


BREVES - - - - - - - - - - - - - -

Journées d’étude PraTIC "AVATARS EN LIGNE" lundi 23 mars 2009
Journée d’étude PraTIC du Lundi 23 Mars 2009 : « Avatars en ligne »
Salle de conférence du Palais des études, Ecole Nationale Supérireure des Beaux-Arts de Paris de 9h30 à 18h30
Cadrage de la thématique
Depuis l’émergence expérimentale des réseaux informatiques, la notion d’avatar s’est imposée (...)
Journées d’étude PraTIC "Simulation interactive : futile versus utile" lundi 06 avril 2009
Journée d’étude PraTIC du 06 avril 2009 :
« La simulation interactive : futile versus utile ? »
Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette, Salle 2, niveau 0
Old Media, New Media : Political Communication in Transition
Old Media, New Media : Political Communication in Transition
6th Annual Political Communication Preconference August 27, 2008
Cosponsored by the Political Communication Section of the American Political Science Association and the Joan Shorenstein Center on the Press, Politics, and Public (...)
Jeux vidéo : création & recherche
Jeudi 5 Juin à l’Auditorium de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette (Paris 19ème).
Au tournant du siècle, le jeu vidéo est devenu l’une des industries culturelles majeures et une activité à laquelle s’adonnent des publics élargis avec les générations et quel que soit le sexe. (...)
Ludiciné recherche sur le cinéma, le jeu, le cinéma interactif et le jeu vidéo
Ludiciné est un site présentant des articles de recherche sur le cinéma, le jeu, le cinéma interactif et le jeu vidéo.
"LUDICINÉ est construit autour d’une base de données qui repère, en français et en anglais, les monographies, les articles de périodiques et les sites internet traitant du (...)

CONFERENCES - - - - - - - - - - - - - -

Games for Health : Du potentiel thérapeutique du jeu vidéo
  Des chercheurs et des professionnels de la santé explorent les nouvelles perspectives thérapeutiques de l’utilisation du jeu vidéo. Suite à la conférence de septembre 2006, Digitalmill inc. est soutenue par la fondation philanthropique Robert Wood Johnson Foundation pour encourager le développement de cette recherche dans : le traitement des phobies (VR phobia), le fitness (Dance dance revolution), le traitement de la douleur issue de brûlure ou de cancer (Iceworld et Splash), etc.
Evolution technique et ludique des jeux vidéo
  Mardi 17 janvier, de 15h à 18h. Carrefour Numérique. Du simple pixel sur fond noir des années 70 aux décors en images de synthèse des années 90 : histoire et évolution des jeux vidéo. La table ronde sera animée par Fabrice Lourie (Cité des sciences et de l’industrie).
Women in games
  Du 10 au 11 juillet 2006 se tiendra à l’université Teeside Middlesbrough (UK) une importante conférence globale sur les femmes dans le jeu vidéo.
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La relation d’objet virtuel et la parentalité ingénue

Sylvain Missonnier

L’adolescence et l’institution Maternité se croisent ponctuellement : l’accueil des grossesses de jeunes femmes mineures est une récurrence. Pourtant, force est de constater combien ces situations sont aussi quantitativement évidentes [1] que cliniquement menacées, au mieux, de banalisation et, au pire, de déni institutionnel et sociétal des enjeux biopsychiques en présence chez la parturiente, le géniteur et le fœtus/bébé [2].
Pourquoi une telle évocation dans un collectif dédié au virtuel ? La réponse inaugure les hypothèses au fondement de ma contribution :
- le processus de parentalité -le devenir parent- est en lui-même bien métaphorisé par la dynamique de la classique notion philosophique du virtuel ;
- le passage effectif de cette virtualité biopsychique à son actualisation exprime toute la complexité de la tension dialectique entre une parentalité « en puissance » et sa mise en acte ;
- les avatars psycho(patho)logiques de cette virtualité chez les « devenants parents » mettent bien en exergue la créativité et la vulnérabilité de ce que je nomme « la relation d’objet virtuel » de la période périnatale ;
- le cas particulier des grossesses adolescentes offre une vision accrue des grincements existentiels de la genèse et du processus de cette relation d’objet virtuel.
Pour rendre plus explicite ces hypothèses issues d’une pratique clinique de consultations thérapeutiques périnatales en maternité, je vais très brièvement définir la parentalité puis rendre compte de la notion de relation d’objet virtuel qui l’habite dans un contexte psychologique. Enfin, à l’aide d’un récit de cas, j’en exposerai une partition clinique singulière.

1 La parentalité [3]

Le concept psychologique de parentalité se réfère à « l’ensemble des représentations, des affects et des comportements du sujet en relation avec son ou ses enfants, que ceux-ci soient nés, en cours de gestation ou non encore conçus » (Stoléru et Morales-Huet, 1989).
Ce processus mental individuel du « devenir parent » correspond à une longue évolution en pelure d’oignon traversant l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte. Il est indissociable de son enracinement singulier générationnel, de son environnement social, culturel spécifiques et de son histoire adaptative biologique unique.
La parentalité « n’est pas une instance de la personnalité, mais plutôt un secteur de fonctionnement de celle-ci ; elle est à rapprocher du concept de relation d’objet, dont elle constitue un sous-ensemble particulier et essentiel : à savoir la relation d’objet à l’enfant, que celui-ci soit imaginaire ou réel » (Stoléru, 1998).
Dans la lignée des travaux anglophones fondateurs (Benedek, 1959 ; Bibring et coll., 1961), la perspective psychanalytique francophone appréhende avant tout ce passage comme une expérience parentale dont le programme conscient est toujours infiltré de traits inconscients qui vont faire retour dans cet étranger familier : l’enfant (Bydlowski, 1991, 1997).
2 La relation d’objet virtuel (ROV)
Dans ce cadre spécifique de la clinique périnatale de la parentalité, je souhaiterais aborder ici la constitution du lien biopsychique qui s’établit en prénatal entre les devenants parents et celui que je nomme « l’enfant du dedans » (l’embryon/fœtus des professionnels) en suivant, justement, le fil rouge conceptuel du virtuel [4].
Là, c’est l’enfant du dedans qui se situe pour les parents à l’entrecroisement du bébé virtuel prénatal et du bébé actualisé en postnatal. C’est la confrontation dialectique permanente des deux qui constituent la réalité biopsychique de l’anticipation parentale périnatale (Missonnier, 2003).
Cette anticipation ne concerne pas un état psychique statique chez les parents « enceints » mais bien un processus dynamique et adaptatif que j’intitule relation d’objet virtuel (ROV).
C’est une branche de l’arbre de vie de la parentalité prénatale. Pour la mère et, mutatis mutandis, pour le père, elle concerne l’ensemble des comportements, des affects et des représentations (conscientes, préconscientes et inconscientes) à l’égard de l’embryon puis du fœtus. Plus largement, c’est une modalité de relation d’objet qui concernent toutes les personnes gravitant autour de ces parents (fratrie, grands-parents, famille élargie, professionnels...).
Comme l’on parle en psychanalyse d’objet « typique » (Laplanche et Pontalis, 1967), de la relation orale, anale, génitale, la ROV est utérine et, plus globalement, inscrite fantasmatiquement dans le processus de parentalité chez la femme mais aussi chez l’homme. Elle représente la matrice de toute la filière ultérieure de la relation d’objet. Sa caractéristique essentielle est de contenir cette genèse et d’en rendre possible le dynamisme évolutif à l’oeuvre. La ROV se réfère à un processus qui va -schématiquement- de l’investissement narcissique extrême (qui tend vers un degré zéro de l’objectal) à l’émergence progressive d’un investissement (pré)objectal.
Dans une conception résolument interpersonnelle de la relation d’objet (Kernberg, 2002), cette modalité concerne les devenants parents de l’hypothétique période de « projet d’enfant » (Stoléru, 1995) jusqu’à la naissance de l’enfant et, simultanément, l’enfant du dedans, devenant humain. Au fond, cette ROV est une interface entre le devenir parent et le naître humain qui précède -et rend possible- celle de la relation parents/bébé. La rencontre de la nidation embryofoetale et de la nidification parentale constitue la trame interactive de la ROV.
Sa persistance et sa coexistence tout au long de la vie avec d’autres modalités objectales sont bien sûr envisageables.

2.1 La nidification de l’enfant virtuel
Dans un texte magistral de 1985, Diatkine intitule un chapitre traitant de la période de grossesse : « Les fantasmes des parents et l’enfant virtuel ». Comme le suggère ce choix lexical pertinent, la spécificité du fonctionnement prénatal parental est bien une forme emblématique du travail du virtuel : réaliser l’actualisation d’un potentiel créatif. Cet enfant virtuel correspond à l’enfant « imaginé », bien décrit par Soulé (1983) et Lebovici (1994b).
La recherche clinique de ces dernières années illustre nettement combien les scénarios comportementaux, affectifs et fantasmatiques maternels imaginés pendant la grossesse, organisent, en partie, les interrelations ultérieures avec le bébé en postnatal (Stoléru et coll., 1985 ; Fonagy et coll., 1991 ; Ammaniti et coll., 1999).
Pourtant, cet enfant virtuel est encore trop souvent considéré par les cliniciens seulement comme une incarnation du narcissisme parental tout au long de la grossesse. À tort, de nombreux thérapeutes croient valide ce paradigme à partir de leur seule expérience du psychopathologique.
Dans cette optique erronée, c’est le caractère statique, anhistorique, des descriptions du fonctionnement psychique parental durant la grossesse qui en caricature la complexité évolutive. Or, l’observation de sujets « non cliniques », démontre aisément combien le travail du virtuel aboutit progressivement, en fin de grossesse, à une authentique préfiguration de l’altérité objectale de l’enfant à venir. À travers l’interrelation anténatale parents/fœtus, le continuum de ce travail, cette « œuvre » (Cupa et coll., 2001) de « préparation » objectale correspond à la partition parentale de la ROV.
Lors de cette gestation biopsychique, les jeunes impétrants, construisant le nid, traversent une intense réviviscence de leurs conflits de séparation des plus archaïques aux plus élaborés. Dans une transparence enrichissante et dynamique ou subie et déstabilisante, se réactualise le « complexe problématique » (Lévy, 1998) de leur lignée, de leur biographie et de leur couple.
Non sans cynisme, cette réédition met en exergue la créativité et la vulnérabilité des métamorphoses du segment périnatal de la parentalité. Si des grains de sable traumatiques ou des fantômes sont ravivés à cette occasion, la conception biopsychique sera en péril et la cohésion du virtuel parental et de l’enfant actuel, en danger. Les identifications projectives parentales prénatales (Missonnier, 2000, 2003) « normales » et pathologiques sont très représentatives de la tonalité contenante ou déstructurante du virtuel parental qui s’actualisera en postnatal. En psycho(patho)logie prénatale, ces identifications projectives sont de fidèles marqueurs de la ROV.
Bien sûr, tous les incidents ponctuant la grossesse (évènements de vie dramatiques, pathologies materno-fœtales, anomalies fœtales suspectées ou avérées, prématurité advenue ou redoutée...) surdétermineront simultanément la ROV parentale et l’émergence identitaire anténatale propre de l’enfant du dedans.

3 Léa et la ROV ingénue

Mercredi 15h. Sortant d’une chambre, je croise dans le couloir de la maternité une sage-femme échographiste avec qui j’ai l’habitude de considérer l’espace de cet examen prénatal comme un lieu de prévention privilégié (Missonnier, 1999). Elle me dit : « Je viens de voir une gamine enceinte pour sa première écho, elle a dix sept ans et j’ai négocié avec elle que tu la rencontres, on peut en parler un peu ? ».
Léa, m’apprend l’échographiste, est en CAP de PAO (Publication Assistée par Ordinateur). A l’issue d’une scolarité obligatoire sans enthousiasme, elle s’épanouit maintenant dans un apprentissage qu’elle a choisi et qu’elle apprécie. Elle « sort » depuis un an avec Jo, dix huit ans, menuisier. Léa est enceinte de 5 mois. C’est à l’occasion d’une visite chez son médecin de famille il y a trois semaines, pour des douleurs abdominales dont elle était coutumière, que la grossesse a été découverte.
À son initiative, Léa avait consulté à quinze ans le gynécologue de sa mère pour envisager une contraception. Pourtant, elle avait seule décidé d’arrêter la prise de pilule considérant que ce traitement accentuait les douleurs de ses règles. Jo mettait des préservatifs... sauf quand il n’en mettait pas !
Au moment de la découverte, ses parents l’avaient d’abord copieusement « engueulé » puis, sur les conseils du médecin de famille, ils avaient adopté une attitude plus contenante. Depuis que Jo, relativement apprécié par les parents de Léa, avait clairement affirmé vouloir assumer sa responsabilité, la situation s’était quelque peu détendue. Léa avait rencontré l’assistante sociale qui l’avait informée sur ses droits et, notamment, sur la possibilité d’accoucher sous X.
L’échographiste insistait sur le fait que dans l’entretien qui avait précédé l’examen, Léa avait exprimé sans détour le bouleversement occasionné par cette révélation mais n’avait rien dit de l’avenir. Au début de l’examen, elle ne regardait pas l’écran mais seulement le visage de l’échographiste. Puis elle y jeta quelques regards furtifs et, peu à peu, son regard s’immergea dans les images en restant silencieuse et captivée. Dans un deuxième temps, elle avait simplement demandé à l’échographiste : « Serait-il possible que je revienne avec mon ami pour une nouvelle séance ? ». La sage-femme, connaissant le pouvoir d’étayage des images échographiques discutées dans notre recherche-action, avait bien volontiers accepté la perspective.
Je rencontre Léa avant cette deuxième échographie. Elle a un visage poupon mais une forte détermination dans le regard, la gestuelle et la voix. Elle porte un long pull ample qui laisse peu transparaître sa grossesse. Elle est spontanément ouverte au dialogue avec moi et, manifestement, pas seulement car il a été vivement recommandé par l’échographiste avec qui elle affirme avoir eut un bon contact. Léa me raconte son incroyable surprise face aux images échographiques : « C’est à partir de là que j’ai vraiment réalisé que je porte un enfant » affirme-t-elle avec une émotion empreinte d‘émerveillement mais aussi d’une pointe de terreur.
Elle associe d’elle-même sur le moment redoutable où elle a dû annoncer à son père cette grossesse. Elle m’explique qu’elle l’a d’abord révélé à sa mère puis, ensuite, à son père. Sa mère, choquée, l’a au départ insultée, mais elle lui avait rapidement apporté son soutien dans les jours qui suivirent en revendiquant avec gourmandise « être prête à être grand-mère ». De la part de son père, Léa craignait une réaction démesurée. Quand j’invite Léa à me préciser quelle attitude elle redoutait, elle dit : « fille unique, j’avais peur qu’il me chasse de la maison mais je savais que ma mère réussirait à l’amadouer ». De fait, son père resta sans voix face à la nouvelle et, incapable de poursuivre la discussion, quitta la maison pendant quelques heures. Suivirent de longues séquences de reproches qui s’estompèrent après la rencontre avec le généraliste en qui le père avait très confiance.
Léa adore le travail qu’elle apprend. Elle est fière de son stage de graphiste dans une agence de PAO où elle s’est particulièrement investie dans la construction de sites sur Internet. Avant cet apprentissage, elle surfait déjà beaucoup sur le Web et « chattait » fréquemment avec d’autres ados. Depuis le début de son stage, elle fréquentait essentiellement des Forums de « webmestres » pour échanger des infos entre architectes du Web. Avec humour, elle me précise : « maintenant ce sera plutôt « ma grossesse.com » qu’elle avait visité récemment avec intérêt.
Quinze jours plus tard, je reçois Léa et Jo qui a pris un jour de congé pour l’accompagner à la maternité. Ils sortent de la deuxième échographie ; ils sont très enthousiastes. Jo s’impose comme un jeune adulte plus mature que Léa qui semble, par contraste, plus candide. Léa explique son impatience pour cet examen : elle attendait beaucoup de retrouver cette fascination qu’elle avait ressentie la première fois face aux images fœtales ; elle se réjouissait de la partager avec son compagnon. Elle insiste de nouveau sur l’importance prise par les images échographiques dans sa prise de conscience qu’ils attendent un enfant. Plus encore, Léa précise : quand je traverse des moments d’angoisse pour mon avenir, je me repasse ces images et j’imagine celles de l’examen suivant en tirant des plans sur la comète ».
Jo raconte sobrement et avec acuité son histoire dans une famille nombreuse d’émigrés polonais où, face à l’adversité et la pauvreté, la famille et le travail sont « sacrés ». Dans sa culture personnelle, comme souvent dans les milieux défavorisés (Dadoorian, 2000), être mère est socialement valorisée. Il souligne son étonnement face à la relation de Léa avec ses parents qui sont « trop sur elle » selon lui. Léa acquiesce.
Un rythme de rencontres deux fois par mois est décidé. Jo ne peut pas quitter facilement son travail mais il fera le maximum pour venir ponctuellement.
De ce parcours prénatal de consultations thérapeutiques et de la collaboration avec l’échographiste avec qui nous avons mûri ce que signifiait la demande d’échographies mensuelles de Léa et son acceptation, je retiens électivement les éléments cliniques suivants :
- Avant que la grossesse ne survienne, l’adolescence de Léa mettait en exergue une immaturité dans la filière des conflits de séparation/individuation. Depuis les premières et difficiles années de scolarisation, les angoisses de séparation parents/enfants émaillaient le parcours du trio et muselaient quelque peu son épanouissement. Le grand-père paternel de Léa était mort pendant la deuxième guerre mondiale quand son père avait un an. Ce dernier a vécu toute son enfance au milieu des photos du jeune officier défunt. La grossesse de Léa peut-être hypothétiquement envisagée comme une tentative paradoxale de distanciation maturante des parents et, simultanément, de régression nostalgique vers la dépendance infantile auprès d’un père surdéterminé par son nid monoparental où la tendresse paternelle avait fait défaut.

- Suite à de graves problèmes gynécologiques infectieux, la mère de Léa avait été opérée d’une hystérectomie deux ans après sa naissance alors qu’elle préméditait avec son mari une fratrie. Le caractère d’enfant précieux accordé à Léa par ses parents puis l’extrême compliance de sa mère à l’idée de devenir grand-mère signent probablement l’inertie de cette stérilisation maternelle impromptue. Être enceinte pour Léa, c’était sans doute confirmer et conforter sa fertilité tout en donnant satisfaction au « mandat transgénérationnel » (Lebovici, 1994a) maternel de prolongement filial.

- Une fois la confiance établie dans le cadre de la consultation thérapeutique, Léa insista dans un premier temps sur ses douleurs abdominales puis sur ses craintes de malformations fœtales.
À partir de sept mois de grossesse, la liaison initiale faite par Léa entre ses douleurs abdominales et son refus de la contraception met aussi bien en exergue la tension à la source de cette grossesse. Plus que d’une réédition des conflits structuraux oedipiens et préoedipiens de l’enfance et de la puberté, inhérente à toute grossesse, Léa était d’abord confrontée à la contextualisation désorganisante de l’édition originale adolescente de cette crise corporelle et identitaire. La liaison dangereuse de la crise adolescente et du passage à l’acte de la grossesse amplifiait singulièrement chez elle l’impérialisme des représentations archaïques de fusion et de désir d’enfant incestueux dont l’obtention lui permettait de se substituer inconsciemment à la mère stérile défaillante. L’exploration de cette collusion [5] psychique constitue un des fils rouges des consultations thérapeutiques.
Dans cet esprit, il est raisonnable de se demander si, chez Léa, les craintes de malformation du fœtus -a priori structuralement polymorphes (Missonnier, 2001) - ne s’inscrivent pas dans un registre conflictuel plus élaboré que les infantiles douleurs abdominales qui précèdent et accompagnent fréquemment les résistances somatiques à la féminisation des premières règles. Quand, à sa demande, Léa apprit qu’elle attendait un garçon, elle dit d’emblée que la nouvelle allait faire très plaisir à son père. De fait, c’est après ce questionnement sur le sexe de son enfant et cette affirmation que Léa quitta les douleurs abdominales pour les angoisses de malformation. Le ressenti proprioceptif des mouvements fœtaux a aussi favorisé cette mutation.

- Un suivi régulier en post-natal de Léa, Jo et leur fils pendant six mois permet de témoigner d’une qualité « suffisamment bonne » du lien parents/bébé instauré pendant la période périnatale. Un déménagement dans un appartement, la négociation explicite d’un investissement tempéré des grands-parents maternels dans l’intendance du petit-fils, la reprise du travail de Léa à la fin de son congé maternité parallèlement à la garde de l’enfant chez une nourrice sont les éléments les plus visibles de cette évolution favorable que, seul, un suivi longitudinal permettrait de confirmer dans la durée.
4 Le travail du virtuel et les images échographiques
Au prix d’une réduction de la complexité de ce récit clinique mais pour coller à la thématique de ce collectif, il est temps désormais de s’interroger sur le rôle présumé joué dans ce scénario par chacune des séances d’échographie. La plupart de nos consultations thérapeutiques démarraient par une narration de ces examens qui se révélèrent être une fenêtre ouverte sur le « complexe problématique » de Léa. Comment comprendre la fonction d’activateur de ce cadre sur la ROV de Léa ? Comment dynamise-t-elle le questionnement de Léa sur les enjeux générationnels de son histoire et sur son investissement de projet d’enfant, secondairement établi, sur la base d’une grossesse initialement mise en œuvre par un passage à l’acte ?
Envisager cette influence en terme de « virtualisation » offre une piste prometteuse.
Avec Lévy (1998), on peut définir cette virtualisation comme « une mutation d’identité, un déplacement du centre de gravité ontologique de l’objet considéré : au lieu de se définir principalement par son actualité (une "solution"), l’entité trouve désormais sa consistance essentielle dans un champ problématique ».
Cette virtualisation est avec le langage, la science, les techniques et les institutions sociales constitutive de l’hominisation. Elle n’est en elle-même ni bonne ni mauvaise. Crise maturative finalisée par une quête de sens, elle permet de quitter l’ici et maintenant au profit d’un questionnement sur les contraintes et les finalités de notre vie psychique et de nos actes. Elle tire sa fécondité de sa tension interrogative et, sa validité, de son éthique. C’est un « mouvement inverse de l’actualisation ». Plus exactement dans le contexte périnatal, la virtualisation est la condition sine qua non d’une actualisation créatrice de la ROV.
Dans une recherche-action sur l’échographie obstétricale (Missonnier, 1999), j’ai tenté de mettre en relief combien le suivi médical prénatal projette une virtualisation diagnostique sur l’enfant virtuel parental. Dans un contexte d’’ inquiétante étrangeté » (Freud, 1919), cette virtualisation de l’imagerie échographique peut être organisatrice ou, a contrario, délétère pour le processus de parentalité. Finalement, le pouvoir d’influence de l’imagerie échographique s’organise très schématiquement, entre deux polarités extrêmes qu’une infinité de pastels séparent :
a) Quand l’enfant virtuel parental trouve dans l’imagerie échographique une confirmation et un support à son anticipation objectale, la maturation de la parentalité s’actualise ; la proposition de virtualisation médicale, -c’est à dire de problématisation de la parentalité- est transitoire, tempérée, psychiquement comestible et, in fine dynamique pour la cohésion entre le virtuel parental et l’enfant actuel. Bref, la virtualisation échographique est alors un rituel de passage symboliquement efficace qui favorise l’anticipation.
b) Quand l’échographie contredit l’enfant virtuel, alimente un malentendu (Gourand, 1996), elle induit un mouvement persistant de virtualisation paralysante pour la parentalité. L’enveloppe parentale est effractée par la potentialité objectale d’un fœtus qui sème l’effroi d’une Gorgone pétrifiante. Le regard échographique n’a pas d’efficacité symbolique : il perd sa fonction de liaison rituelle de la transparence psychique parentale. Il ne favorise pas "l’aménagement du devenir" (Maisonneuve, 1988), il met à nu et ne contient ni ne structure.
Selon la structure psychique des parents et la qualité de la contenance de l’échographiste conteur, l’impact de la contradiction sera d’une violence symbolique variable.
5 Léa, la ROV et l’épreuve initiatique de l’échographie
L’histoire de Léa est une bonne illustration du rôle dynamique de l’échographie. La conjonction de la virtualisation de ce cadre et de celui de la consultation thérapeutique semble avoir favorisé l’étayage de la ROV de Léa. Je crois que dans son cas c’est bien en effet la synergie de ces deux espaces qui s’est révélée féconde. La virtualisation de la grossesse mise en images par le laboratoire échographique n’est pas restée brute. L’examen peut-être après coup perçu comme un rituel initiatique séculier (Maisonneuse, 1988).
Mixte d’affect et d’intellect, le rituel a dans ce cas un pouvoir de liaison individuelle et sociale dont l’immense paradoxe est de reposer sur la traversée d’une désorganisation transitoire féconde. Les rites de baptême, par exemple, prototypes des rites de passage, ont été décrits comme des bains d’indifférencié d’où l’on ressort mieux différencié. Van Gennep a nommé « marge » cette indifférenciation transitoire. Elle représente l’épicentre de la séquence rituelle : séparation / marge / intégration.
Animée par une fonction organisatrice de transitionnalité et de liaison, l’échographie s’est imposée comme un rituel séculier efficace offrant un moyen d’élaboration de l’angoisse et des conflits. Le triple pouvoir de représentation, de transformation et d’enveloppe des images (Tisseron, 1995) et, plus largement, du cadre échographique est un ingrédient essentiel de cette efficacité symbolique. La résonance entre la virtualité du fœtus et celle de son image échographique vient étayer l’émergence identitaire de l’enfant du dedans et sa différentiation.
L’élaboration d’un sens vécu et partagé de l’examen entre Léa, Jo et leur environnement social et soignant (échographiste, psychothérapeute) est une autre composante essentielle de cette efficience. Avec cette symbolisation communautaire, la violence de la traversée de la « marge » de la transparence psychique transitoire de la grossesse et de son amplification avec le cadre échographique est reconnue et contenue par ce rite de passage.
Quels commentaires en formuler pour la question générale du virtuel et sa rencontre avec le « pubertaire qui est à la psyché ce que la puberté est au corps » (Gutton, 1991) ?
D’abord, souligner la vertu [6] matricielle et spécifiquement humaine de la virtualisation. Dans toutes les périodes sensibles dites classiquement de crise, cette virtualisation occupe -pour le meilleur et pour le pire- le devant de la scène humaine. Elle flambe à l’adolescence avec la confrontation pulsionnelle prégénitale et génitale, l’émergence de l’objet sexuel, l’agressivité, le clivage, la projection, le déni et la bisexualité psychique...
Ensuite, convenir que dans cette spirale, Léa est « tombée » enceinte victime d’une accélération brutale où le virtuel perd son épaisseur temporelle processuelle et laisse le pouvoir à l’atemporel inconscient instaurant un « quand je veux » tout puissant. Cependant, chemin faisant, la brutalité de cette effraction a pu être, en partie, progressivement élaborée. D’une part, l’issue favorable de la mise à l’épreuve de ses liens et, d’autre part, la maturation des identifications projectives induites par la vision foetale échographique plaident en faveur de cette évolution.
La virtualisation de l’échographie a opéré comme un « organisateur psychique » (Boyer et Porret, 1987 ; Dormois et Robin, 1995). Bien sûr, elle a cyniquement amplifié chez Léa les résurgences conflictuelles archaïques et oedipiennes de cette grossesse impromptue (et il serait idéaliste et naïf de croire qu’il n’en restera pas peu ou prou des traces chez elle, dans son couple et dans l’histoire périnatale de son enfant) mais elle en a aussi, simultanément, ouvert les potentialités anticipatrices et élaboratives.
Au fond, l’immersion dans une réalité saturée d’images virtuelles numériques n’a-t-elle pas cette propriété -dans le meilleur des cas [7]- de faire affleurer à la surface de la psyché les conditions de son dépassement ? Les images échographiques d’un fœtus bien réel mais encore enfant virtuel poussent à l’extrême cette logique car elles commémorent les fondements les plus archaïques de la ROV.
Dans un contexte plus banal (jeux vidéo, rencontres sur Internet, loisirs vidéo et photographiques...), cet originaire -mutatis mutandis- persiste, mais beaucoup plus masqué. À ce titre, l’adolescent sera friand de ces parcours initiatiques fondés sur les images numériques. Il y négocie l’apprivoisement progressif des angoisses propres à la complexité objectale à travers une simulation dont l’authenticité, toujours croissante, le préserve toutefois des dangers les plus redoutés.
De cette richesse, le virtuel peut tirer son poison (Missonnier, Lisandre, 2003). Son potentiel de transitionnalité n’est jamais acquis a priori. De fait, la vertu du virtuel s’interrompt là ou commence la tragique solitude du rituel, cette fois, au sens psychopathologique du terme.
Chez les jeunes filles enceintes à l’adolescence, l’enfant virtuel est, quand il n’est pas le fruit d’un viol, une poupée brouillonne exprimant maladroitement une démonstration de féminité, un désir d’exister, une aspiration à l’indépendance, un cri d’alarme... dont notre société aggrave souvent le pronostic par une maltraitance solidement ancrée historiquement.
Avec Léa, la virtualisation des images échographiques a acquis le statut de rituel séculier opérant grâce à une élaboration symbolique individuelle et collective. Parions, une fois n’est pas coutume, que son enfant virtuel réponde à la promesse d’un tâtonnement ingénu mais, in fine, ingénieux.

Bibliographie :
ABRAHAM, N., TOROK, M. (1987). L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion.
AMMANITI, M., CANDELORI, C., POLA, M., TAMBELI, R. (1999). Maternité et grossesse. Paris, PUF.
ANZIEU D. (1987). Les signifiants formels et le moi-peau. In D. Anzieu et coll., Les enveloppes psychiques. Paris, Dunod, 1987.
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Pro : UFR SPSE Université Nanterre Paris X, 200 Avenue de la République, 92001 Nanterre
Perso : 8 Avenue JB Clément, 92100 Boulogne

[1] Taux de grossesse chez les adolescentes de moins de 18 ans en France : 24 pour 1000 (Pawlak, 2000).

[2] Le « Rapport du Pr Michèle Uzan (Novembre 1998) sur la prévention et la prise en charge des grossesses des adolescentes est une bonne introduction .

[3] Cette thématique est plus largement explorée dans MISSONNIER S., (2003). La consultation thérapeutique périnatale. Ramonville Saint-Agne, Érès.

[4] Étymologiquement (Rey, 1994), virtuel est un emprunt (1503) au latin scolastique virtualis ; il signifie « qui n’est qu’en puissance ». « En toute rigueur philosophique, le virtuel ne s’oppose pas au réel mais à l’actuel » (Levy, 1998,p.13). L’arbre ne réalise pas la graine ; la graine n’est pas un possible résolument prédéfini. L’arbre est l’actualisation de la graine qui, à partir des contraintes internes et environnementales, va inventer une solution au problème « devenir arbre ». Face à la graine, le botaniste ne peut prédire doctement les contours réels de l’arbre adulte. Il peut seulement anticiper avec modestie son « complexe problématique » (Levy, 1998) et en observer, en compagnie du poète, les formes successives.

[5] Collusion. Ce mot est ainsi défini dans Le Petit Robert (1988) : « Entente secrète au préjudice d’un tiers. »

[6] Virtualis « qui n’est qu’en puissance » est dérivé du Latin classique virtus, vertu et vir, l’homme.

[7] L’échographie obstétricale « sauvage » est facilement mise au service d’une propagande culpabilisatrice anti-IVG-IMG- accouchement sous X, étrangère à toute réflexion casuistique.


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